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La résolution 1559

par Alain Gresh, 26 juillet 2006

Avant de discuter de la résolution 1559, quelques remarques suscitées par la situation dans la région. D’abord le silence médiatique autour de Gaza, où Israël mène une guerre totale qui a fait plus de cent morts depuis le 28 juin et qui s’inscrit dans la stratégie globale de Tel-Aviv. Ensuite le feu vert persistant donné par les Etats-Unis à Israël au Liban ; pour cela, il est nécessaire de mettre en cause l’innocence des civils (lire la chronique du 24 juillet et les remarques de l’universitaire israélienne Fania Oz-Salzberger dans The Wall Street Journal) : Juan Cole note les propos de l’universitaire pro-israélien Alan Dershowitz, qui a défendu l’usage de la torture contre les terroristes, et qui demande que l’on opère des « distinctions » entre les civils libanais.

Je signale la très pertinente analyse de Georges Corm, ancien ministre des finances du Liban et collaborateur régulier du Monde diplomatique, dans Le Monde du 25 juillet.

On ne peut laisser passer sans le mentionner le cinquantième anniversaire de la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez, le 26 juillet 1956, par le président égyptien Gamal Abdel Nasser. Cet acte fut suivi par une violente campagne de presse en France et au Royaume-Uni contre le « dictateur » égyptien, contre le « Hitler au petit pied » (selon la formule du premier ministre socialiste de l’époque, Guy Mollet), contre le « fanatisme » musulman, etc. Paris, Londres et Tel-Aviv devaient préparer ensemble la triste expédition de Suez, qui se termina en fiasco et marqua le déclin français et britannique au Proche-Orient. Depuis, le qualificatif de « Hitler » s’est répandu : tour à tour, Yasser Arafat, Saddam Hussein, cheikh Nasrallah, Mohamed Ahmadinejad ont été (ou continuent à être) qualifiés de « nouvel Hitler » menaçant la paix mondiale, et donc passibles de guerres…

Au centre du débat actuel, la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies. Ill est assez ironique de voir la « communauté internationale » se mobiliser pour l’application d’un texte des Nations unies, alors que la plupart des résolutions concernant le Proche-Orient sont restées lettre morte ; plus ironique encore de voir, pour la première fois, le gouvernement israélien se faire le défenseur d’une décision des Nations unies. Le seul autre exemple d’une telle unanimité est celui qui a suivi l’invasion irakienne du Koweït le 2 août 1990.

Revenons à la 1559. Le 2 septembre 2004, le Conseil de sécurité de l’ONU vote – à la majorité minima requise (neuf voix sur quinze) – la résolution 1559 qui enjoint aux troupes syriennes de quitter le Liban et appelle à un désarmement des milices (sous-entendu le Hezbollah et les groupes armés palestiniens). Ce texte a une histoire. Au mois de juin, lors du sommet du G8 à Sea Island, aux Etats-Unis, le président français approcha son homologue américain pour lui proposer une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies exigeant le retrait syrien du Liban. Les raisons du président français sont multiples : tension croissante entre le premier ministre libanais, Rafic Hariri, ami personnel de Jacques Chirac, et le président syrien Bachar Al-Assad ; déception face à l’immobilisme de ce dernier ; volonté de relancer une collaboration active entre Paris et Washington, après la longue brouille due au refus de Paris de légitimer la guerre américaine en Irak. A l’époque, personne n’évoque encore l’élection présidentielle au Liban. C’est pourtant la décision syrienne, quelques mois plus tard, de faire modifier la constitution libanaise et de prolonger de trois ans le mandat du président Emile Lahoud, qui servira de prétexte à l’adoption de la résolution 1559. A l’époque, tout le monde pense que ce texte rejoindra les innombrables résolutions non appliquées du Conseil de sécurité.

Rafic Hariri avait poussé à l’adoption de ce texte et en avait rédigé les grandes lignes. Il signait sans doute ainsi son arrêt de mort : le 14 février 2005, il était assassiné, la direction syrienne étant fortement soupçonnée de ce crime. Damas retire précipitamment ses troupes du Liban – leur départ sera terminé le 26 avril – et une enquête internationale sur ce crime, sous l’égide de l’ONU, est lancée.

Si le départ des troupes syriennes s’est réalisé, le désarmement des milices reste d’autant plus difficile que les élections législatives de l’été 2005 ont abouti à un gouvernement d’union nationale au Liban, dans lequel siègent deux représentants du Hezbollah. La position officielle de Beyrouth est que ce désarmement est une affaire purement libanaise, qui doit être réglée par un dialogue national.

En réalité, tout le monde le comprend, le désarmement du Hezbollah n’est pas une question purement interne. Qu’on le veuille ou non, l’avenir du Liban est lié au conflit israélo-palestinien – ne serait-ce que par la présence de 400 000 Palestiniens au Liban –, à l’évolution de la situation à Damas, mais aussi à la donne régionale, notamment à la crise irakienne et à l’affrontement entre l’Iran et les Etats-Unis. Le Hezbollah est une pièce centrale dans le dispositif des forces, ce qui ne veut pas dire qu’il soit un « pion » de Téhéran ou de Damas.

L’action du Hezbollah le 12 juillet ne représentait pas un « plan » d’escalade voulu par l’Iran ou la Syrie. Plusieurs articles de l’International Herald Tribune du 26 juillet reconnaissent la surprise de la direction du Hezbollah devant l’ampleur de la réaction israélienne. Quoi qu’il en soit, l’objectif d’Israël, des Etats-Unis et de l’Union européenne est désormais clair : expulser le Hezbollah du sud du Liban, obtenir son désarmement, et tenir le Liban à l’écart des conflits régionaux. Cet objectif s’inscrit dans la lutte contre « l’axe du mal » constitué par le Hezbollah, l’Iran, la Syrie et le Hamas.

Une des difficultés de la mise en œuvre de ce plan est que le front intérieur libanais est loin d’être unifié. Si le parti de Saad Hariri, celui de Walid Joumblatt et une partie des forces chrétiennes l’appuient, nombreux sont ceux qui y sont opposés : non seulement le Hezbollah, mais aussi le mouvement chiite Amal, des personnalités sunnites influentes comme Oussama Saad, Omar Karamé, Sélim El-Hoss, ou maronites comme Sleiman Frangié ; des forces non confessionnelles (Parti communiste, Parti national social syrien), mais surtout le général Michel Aoun, principal dirigeant de la communauté maronite. Il est probable que cette coalition représente la majorité du pays.

D’autre part, le problème du Hezbollah est régional. Comme précisé plus haut, l’organisation fait partie d’un alliance avec la Syrie, l’Iran et le Hamas. « Axe radical », explique-t-on à Paris ; mais qu’a obtenu l’« axe modéré » (composé de l’Egypte, de la Jordanie, de l’Arabie saoudite, de Mahmoud Abbas) ? La création d’un Etat palestinien ? La fin de la colonisation en Cisjordanie ? Le retrait des troupes israéliennes du Golan ? Le Hezbollah tire sa popularité de cette constatation : lui seul a pu résister à Israël et personne ne croit que son élimination débouchera sur une paix juste au Proche-Orient, au contraire. Il est évident pour tous, et pas seulement au Proche-Orient, que l’écrasement du Hezbollah aboutirait à une impunité encore plus grande d’Israël…

Alain Gresh

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