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Qui a gagné (II) ? Du côté du Liban et du Hezbollah

par Alain Gresh, 18 août 2006

Il s’agit d’examiner ici la stratégie du Hezbollah dans cette guerre et les conséquences de ce mois de combat sur la scène politique libanaise. La première question posée est de savoir si le Hezbollah avait prévu les réactions à l’enlèvement des deux soldats israéliens. Deux réponses, en partie contradictoires, ont été données : plusieurs commentateurs israéliens et américains ont prétendu que le Hezbollah avait commis une faute historique en menant cette action ; d’autres, et parfois les mêmes, ont affirmé que celle-ci avait été planifiée avec les autorités iraniennes. Dans une étude établie pour la fondation Carnegie pour la paix internationale, Amal Saad-Ghorayeh rappelle que le Hezbollah avait décrété que l’année 2006 serait l’« année des prisonniers », qu’il avait annoncé depuis longtemps sa volonté de capturer des soldats israéliens pour servir de monnaie d’échange contre des prisonniers libanais (et éventuellement palestiniens). L’action du 12 juillet n’est pas fondamentalement différente de celles qu’il avait menées (ou tenté de mener) les mois précédents ; elle ne dérogeait pas aux règles traditionnelles de l’affrontement entre le Hezbollah et Israël depuis le retrait de ce dernier du Liban en mai 2000. Et, selon Mahmoud Qomati, membre du bureau politique du Hezbollah, celui-ci ne s’attendait pas à l’ampleur de la riposte israélienne.

Est-ce à dire qu’il a été pris totalement par surprise ? Non, répond Saad-Ghorayeh, et la capacité de riposte et de résistance du Hezbollah le confirme. Il y a longtemps que l’organisation s’est préparée à une telle éventualité, qui s’inscrit dans sa vision de la situation régionale : le Hezbollah n’a jamais considéré le Liban comme isolé du Proche-Orient ; il se perçoit certes comme un acteur libanais, mais aussi comme partie prenante d’une confrontation plus large entre, d’une part, Israël et les Etats-Unis (ainsi que leurs alliés arabes), et, d’autre part, les forces qui contestent l’hégémonie occidentale sur la région. Dans ce cadre, le Hezbollah n’a jamais douté qu’Israël tenterait, à un moment ou à un autre, de le détruire, et il s’est préparé en conséquence.

Sur le plan militaire, les succès de l’organisation sont incontestables. Non seulement elle a résisté à l’intervention israélienne, mais elle a infligé de lourdes pertes à une armée israélienne déboussolée. D’autre part, elle a paralysé tout le nord du pays et réussi à maintenir une partie importante de son potentiel militaire, notamment en matière de fusées. Son armement vient d’Iran ? L’armement israélien vient bien des Etats-Unis, rétorque le Hezbollah… La volonté israélienne de rétablir la capacité de « dissuasion » de son armée a été totalement mise en échec. Si les « règles du jeu » ont changé dans la région, c’est plutôt en faveur du Hezbollah et de ses alliés.

Sur le plan politique régional, l’organisation a remporté un éclatant succès. Les tentatives des pays modérés arabes, aux premiers jours du conflit, de se distancier de l’organisation, de condamner ses actions, n’ont pas duré : devant le soutien populaire à la résistance dans le monde arabe et islamique, l’Arabie saoudite, l’Egypte, la Jordanie, ont été contraintes de modifier leur discours et de condamner l’intervention israélienne. Jamais depuis très longtemps un dirigeant arabe n’avait joui de la popularité dont bénéficie Sayyed Hassan Nasrallah : ses interventions durant la guerre, prononcées sur un ton calme, sans la surenchère dont sont coutumiers les dirigeants arabes, ont forcé le respect.

C’est sur le plan politique libanais que le Hezbollah risquait le plus gros. La réaction israélienne de destruction systématique du Liban aurait pu amener la population, comme l’espérait Tel-Aviv, à se retourner contre le Hezbollah, et à lui faire porter la responsabilité de tous les malheurs du pays. S’il a pu exister quelques jours de « flottement » après le 12 juillet, cela n’a pas duré : très vite, pour la majorité de la population, il est apparu clairement que c’était Israël et lui seul le responsable de la destruction du pays (une destruction que le Liban n’a connue dans aucun des autres conflits avec Israël). L’alignement de tous les partis libanais sur la demande d’un cessez-le-feu immédiat a confirmé que, au-delà des divisions confessionnelles, l’unité nationale s’était maintenue.

Les divisions confessionnelles ont évidemment pesé et pèseront demain encore plus. Pourtant, la situation intérieure reste favorable au Hezbollah, qui est le principal représentant de la principale communauté du pays, les chiites (35 % à 40 % de la population). Il participe au gouvernement de Fouad Siniora, dont la stature a été affaiblie par la manière dont ses alliés, Washington et Paris, ont laissé Israël bombarder le Liban. Le Hezbollah est aussi allié avec le général Michel Aoun, principal dirigeant de la communauté maronite, ainsi qu’avec diverses forces sunnites et non confessionnelles. Enfin, Hassan Nasrallah a su, à chaque moment de la guerre, faire les compromis nécessaires pour maintenir l’unité du gouvernement libanais (1). Et les combats ont cessé sans que les deux soldats capturés aient été « inconditionnellement » libérés, ni que le désarmement du Hezbollah ait été obtenu.

Le Hezbollah se trouve confronté à deux défis immédiats : celui de la reconstruction du Sud et celui de ses armes. Il semble relever avec succès le premier, par sa capacité à aider les populations, à faire taire toutes les critiques qui le rendraient responsable des malheurs du Liban. Tous les correspondants de presse le confirment : les militants du Hezbollah sont présents pour accueillir les réfugiés de retour dans le Sud, pour les aider matériellement, pour les aider à reconstruire leur logement. Comme le note, dépité, l’éditorial du New York Times du 17 juillet, « Already falling behind » (que l’on peut traduire par « déjà à la traîne »), « le Hezbollah prend en charge la reconstruction du Sud, alors que le monde débat encore de la constitution d’une force de paix. Après un mois de guerre, de vastes parties du pays sont en ruine. Des centaines de milliers de personnes sont sans logement. Beaucoup de Libanais sont terriblement furieux contre les Etats-Unis et Israël qu’ils rendent responsables de leurs souffrances. Quelle que soit la colère qu’ils peuvent avoir contre le Hezbollah pour avoir provoqué la guerre, elle est plus que compensée par la réponse sur le terrain de la milice et les importantes sommes d’argent qu’elle déverse, grâce à l’Iran ». Il est vrai que la tâche est facilitée par l’absence de l’Etat libanais : comme le fait remarquer un commentateur, le Hezbollah n’est pas un Etat dans l’Etat, mais un Etat dans le non-Etat. Rappelons que, lors de la libération du sud en mai 2000, il avait pris le contrôle de la région sans qu’aucune représaille ne soit exercée contre les Libanais qui avaient collaboré avec Israël.

Sur la question de son armement, le défi est plus difficile à relever. La résolution 1701 du Conseil de sécurité, qui rend le Hezbollah responsable du conflit, « souligne qu’il importe que le Gouvernement libanais étende son autorité à l’ensemble du territoire libanais, conformément aux dispositions des résolutions 1559 (2004) et 1680 (2006), et aux dispositions pertinentes des Accords de Taëf, afin d’y exercer intégralement sa souveraineté, de sorte qu’aucune arme ne s’y trouve sans le consentement du gouvernement libanais et qu’aucune autorité ne s’y exerce autre que celle du gouvernement libanais ». Mais encore faut-il que le gouvernement libanais estime que les armes du Hezbollah dans le Sud doivent être rendues ; dans le rapport de forces interne au Liban, il est peu probable que les autorités de Beyrouth arrivent à une telle décision, d’autant que le Hezbollah dispose d’un argument de poids : qui protègera le Liban contre d’autres agressions israéliennes ? Le retour de l’armée au Sud (elle était déjà présente, mais faiblement) menace-t-il vraiment le Hezbollah ? On peut en douter, d’autant que, selon Saad-Ghorayeh, la direction de l’armée libanaise a été claire : elle ne se déploierait dans le Sud que si son mandat était accepté par le Hezbollah. D’autre part, l’occupation par Israël des fermes de Chebaa reste en suspens et donne un argument au non-désarmement du Hezbollah : dans le contexte de sa défaite, on voit mal le gouvernement israélien accepter de se retirer de ces fermes et contribuer ainsi encore plus au prestige du Hezbollah. Et la force des Nations unies ? Les difficultés pour fixer sa composition et son mandat confirment que ce ne sera pas elle qui pourra désarmer le Hezbollah.

Une difficile bataille politique est engagée désormais au Liban. Le Hezbollah est en meilleure posture pour l’aborder qu’il ne l’était avant la guerre. Mais l’évolution de la situation dépendra pour beaucoup de ce que décideront les dirigeants américains et israéliens : escalade dans le conflit avec l’Iran ? nouveau « round » au Liban ? Escalade en Palestine ?

Une déclaration

« Si nous n’obtenons pas de relance du processus de paix entre Israël et les Palestiniens, nous n’aurons pas non plus de stabilité durable au Liban », a déclaré le 16 août Erkki Tuormioja, ministre des affaires étrangères de la Finlande, pays qui assure la présidence de la l’Union européenne. Une évidence que l’on aimerait bien voir rappeler par la diplomatie française avec plus de force.

Palestine

Depuis l’invasion israélienne de la bande de Gaza, près de deux cents civils ont été tués. Selon diverses sources, le Hamas aurait accepté d’arrêter ses tirs sur Israël (renouant avec la trêve qu’il avait acceptée durant plus d’un an) et les discussions sur la formation d’un gouvernement d’union nationale Hamas-Fatah sont en bonne voie.

Une analyse

des faibles performances d’Israël par un expert américain, Anthony H. Cordesman : « Israel’s Uncertain Military Performance
and Strategic Goals in Lebanon
 » (PDF), Center for Strategic and International Studies, 25 juillet 2006.

France

Dans un éditorial du nouveau quotidien libanais Al-Akhbar, qui a commencé à paraître le 14 août, et qui, contrairement à la plupart des autres journaux libanais, ne sera pas financé par la famille Hariri, le rédacteur en chef Joseph Samaha met en doute le rôle que la France pourrait jouer au Liban : « Durant ces deux années, la France a été une partie du problème au Liban et non une partie de la solution. Quand le président Jacques Chirac se glorifiait, à Saint-Pétersbourg, d’être le vrai père de la résolution 1559, il se classait lui-même comme appartenant à une des factions libanaises qui se bat contre une autre. C’est cette résolution qui a inauguré la période de forte turbulence au Liban. » L’éditorialiste insiste ensuite sur les « convergences » entre Chirac et Bush depuis le 12 juillet, même si les difficultés de l’action israélienne ont amené la France « à introduire certains amendements à la politique israélienne pour protéger le gouvernement libanais ». Et il conclut : « Le Sud est aujourd’hui hostile à toute présence française sur la base des positions françaises des deux dernières années. Si la France veut jouer un rôle positif, elle sait comment s’y prendre et elle connaît la bonne adresse pour cela. »

Alain Gresh

(1) Lire l’analyse de Gilbert Achcar, « Lebanon : The 33-Day War and UNSC Resolution 1701 », Znet, 16 août 2006.

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