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Le retour du nucléaire iranien

lundi 21 août 2006, par Alain Gresh

Si l’on en croit le journaliste américain Seymour M. Hersh [1], les Etats-Unis et Israël avaient longuement préparé l’intervention militaire au Liban, qui s’inscrivait dans la stratégie d’isolement de l’Iran : un coup mortel porté au Hezbollah « neutraliserait » le front libanais et empêcherait Téhéran de frapper Israël à partir du Liban en représailles à un bombardement de ses installations nucléaires [2].

L’échec de l’offensive israélienne contre le Liban pose de difficiles dilemmes à l’administration Bush alors que le dossier nucléaire iranien revient sur le devant de la scène diplomatique :
— le gouvernement iranien a annoncé qu’il répondrait le 22 août aux propositions des membres du Conseil de sécurité (et de l’Allemagne) concernant le nucléaire ;
— le 31 août arrive à échéance l’ultimatum fixé par la résolution 1696 du Conseil de sécurité de l’ONU (31 juillet 2006, Conseil de sécurité, 5500e séance matin) à Téhéran d’arrêter son programme d’enrichissement du nucléaire.

Les propositions transmises par Javier Solana au nom de l’Union européenne et de « la communauté internationale » supposent la suspension par l’Iran de son programme d’enrichissement de l’uranium (dont il faut rappeler qu’il est pourtant un droit reconnu par le traité de non-prolifération nucléaire). En échange, diverses promesses sont faites à Téhéran :
— l’aider dans son programme nucléaire, notamment en installant des réacteurs à eau légère, et en lui garantissant de l’uranium enrichi qui serait produit en collaboration avec la Russie, sur le territoire russe ;
— retirer la question du nucléaire iranien de l’ordre du jour du Conseil de sécurité ;
— quelques promesses dans le domaine de la coopération économique et commerciale ;
— « l’appui à une nouvelle conférence pour promouvoir le dialogue et la coopération régionaux sur les questions de sécurité ».

Je ne peux revenir ici sur toute l’histoire des discussions autour du nucléaire iranien (on pourra lire l’excellente étude de Gareth Porter, dans The American Prospect de juin 2006, ainsi que le dossier du Monde diplomatique de novembre 2005).

Mais il faut insister sur un point. La négociation avec l’Iran dépasse évidemment la question du nucléaire : les dirigeants de Téhéran ont toujours demandé des « garanties de sécurité » dans un contexte régional troublé et les menaces incessantes de Washington de pousser à « un changement de régime » en Iran. L’accord du 14 novembre 2004 entre les trois Européens (France, Grande-Bretagne et Allemagne) et l’Iran, au terme duquel Téhéran avait renoncé provisoirement à l’enrichissement de l’uranium, avait mentionné qu’un accord à long terme entre les Européens, les Américains et l’Iran « fournirait des engagements fermes sur les questions de sécurité ». Or la formulation de la proposition de Solana ne contient rien de tel. Et pour une raison simple : les Etats-Unis refusent de renoncer à leurs tentatives de déstabilisation de l’Iran et les Européens se sont ralliés à leur formulation. Dans ces conditions, on voit mal Téhéran accepter de renoncer, avant toute négociation, à l’enrichissement de l’uranium, alors qu’on ne lui propose rien de concret.

Pourtant, et contrairement à ce que répètent médias et responsables politiques occidentaux, l’Iran a formulé à plusieurs reprises des propositions constructives. Une organisation non partisane américaine, le Arms Control Association, publie sur son site la liste des propositions formulées par les Iraniens depuis 2003 et qui couvrent toute une série des préoccupations occidentales, du nucléaire à l’aide aux « organisations terroristes ».

Sur le risque que l’Iran devienne une puissance nucléaire, Edward N. Luttwak, un spécialiste américain des questions stratégiques, dans un article intitulé « Three reasons not to bomb Iran – Yet » (Trois raisons de ne pas bombarder l’Iran, pour l’instant), publié en mai 2006 dans la revue conservatrice Commentary, écrit que, si le régime iranien ne doit pas être autorisé à acquérir l’arme nucléaire, un bombardement immédiat de l’Iran produirait des effets contraires à ceux recherchés. D’autant que, selon lui, « le régime ne peut sûrement pas produire une bombe atomique avant trois ans, et même alors il ne serait sans doute pas capable de le faire, en raison des nombreuses difficultés techniques qu’il n’a pas surmontées ».

Notes

[1] Lire le commentaire d’Emilie, une lectrice, sur le billet « Qui a gagné ? (II) »

[2] Watching Lebanon

9 commentaires sur « Le retour du nucléaire iranien »

  • permalien
    21 août 2006 @18h41   »
    À propos de l’Iran

    J’ai entendu dire qu’aurait été ouvert un deuxième site web officiel sur le président iranien Mahmoud Ahmadinejad en plus de http://www.president.ir/ , http://www.ahmadinejad.ir/.

  • permalien Mizo :
    21 août 2006 @23h35   « »

    Le traité de non-prolifération nucléaire (TNP) signé en 1968 est entré en vigueur en 1970 pour 25 ans suite auxquelles les Etats signataires avaient décidés sa reconduction pour une durée illimitée, constitue l’une des inégalités majeures du droit international contemporain de part son contenu et le système de contrôle qu’il met en place.

    En effet, le traité distingue entre « Etats nucléaires » et « Etats non nucléaires » :

    - Les premiers sont ceux qui ont le droit de détenir l’arme nucléaire. Ce droit leur accorde d’autres privilèges dont (comme le cas américain) la possibilité pour l’Etat puissance nucléaire de limiter les inspections de l’AIEA et d’exclure de tout contrôle les installations qui concernent « la sécurité nationale des Etats-Unis d’Amérique ». La France elle est allée plus loin : elle se réserve le droit de désigner les installations susceptibles de contrôles.

    - En revanche les Etats non nucléaire eux n’ont que des obligations : C’est l’AIEA et seule l’AIEA qui a le droit de designer les installations qui doivent être contrôlées. Si l’Etat refuse ou conteste ce droit, l’AIEA est en droit de porter son dossier devant le Conseil de Sécurité.

    Voir en ligne : Islamiqua

  • permalien seck :
    22 août 2006 @00h15   « »

    La première question que je pose est de savoir pourquoi l’Iran n’aurait pas droit à l’arme nucléaire ? Tout le monde semble soutenir l’idée selon laquelle seuls certains pays considérés comme des démocraties peuvent y prétendre par rapport à d’autres qui ne devraient pas l’avoir. Je me demande en quoi la Chine qui dispose de l’arme nucléaire est-elle plus démocratique que l’Iran ? Au contraire, si l’Iran disposait de l’arme nucléaire, il y aurait un équilibre des forces au moyen orient suffisamment élevé pour entraîner Israél et ses voisins vers de véritables négociation de paix.

  • permalien Bernardo Guy :
    22 août 2006 @08h44   « »

    *Ce qui est en jeu est l’efficacité du système multilatéral en général et des régimes internationaux de non-prolifération en particulier. La France, plus que nombre d’autres pays, a souligné, dans les années récentes, que la sécurité internationale devait reposer sur des règles communes admises par tous et respectées au premier chef par ceux qui y avaient souscrit. De ce point de vue, la violation du TNP par l’Iran représenterait une menace plus grande que le franchissement du seuil nucléaire par les pays qui n’ont pas violé d’engagement juridique en se dotant de l’arme (Israël, Inde, Pakistan). *Ce n’est pas seulement une vision abstraite de l’ordre international qui serait remise en cause : la crédibilité des outils multilatéraux de lutte contre la prolifération et les intérêts stratégiques français sont étroitement imbriqués. Nous considérons que notre sécurité repose en grande partie sur la protection offerte par des règles du jeu s’imposant à tous et auxquelles tous font suffisamment confiance pour ne pas chercher à assurer leur propre sécurité uniquement par une accumulation de moyens militaires qui pourrait s’avérer déstabilisante. La France a d’ailleurs lié ses efforts de désarmement à la consolidation d’un tel cadre multilatéral (cf. en particulier l’allocution aux armées de Jacques Chirac, Président de la République, du 23 février 1996, annonçant d’importantes mesures de révision de notre posture nucléaire. *Les essais indiens et pakistanais ont eu un effet déstabilisateur qui s’est, à de nombreux égards, cantonné à l’Asie du Sud, dans une dynamique bilatérale (la posture nucléaire chinoise est probablement davantage déterminée par ses relations avec Moscou et Washington qu’avec New Delhi). Cela ne serait pas le cas si l’Iran franchissait le seuil nucléaire. Même s’il serait erroné de parler de dominos nucléaires dans la mesure où les enchaînements ne seraient ni automatiques ni immédiats, au moins deux pays ont, dans le passé, manifesté des ambitions nucléaires qui pourraient se trouver ravivées en cas de nucléarisation de l’Iran : l’Arabie saoudite et l’Egypte.

  • permalien
    24 août 2006 @16h11   « »

    Il est incontestable que les pressions sur l’iran par nous les occidentaux, les EU en tête, est de garantir à Israel la suprematie militaire et nucleaire sur tout le proche orient. Ceci lui permettera d’imposer sa politique du fait accompli sur toute la region sans aucune resistance possible. quand l’occident et le "monde libre" pourra exercer une pression egale sur Israel pour cesser de violer les resolutions internationales, d’arrêter ses genocides. Ce jour là, je serais fier d’être occidental et je ne baisserais pas la tête devant les regards d’enfants palestiniens et libanais. En attendant, quelle honte à nous devant l’histoire !! nous les donneurs de leçons !!

  • permalien parabole :
    26 août 2006 @22h06   « »

    Contrairement à certains internautes,apparemment indulgents avec les pouvoirs iraniens,je suis contre toutes les armes nucléaires,de quelque pays,qu’elles s’entassent.Mais,lorsqu’il s’agit d’une dictature de mollahs,dominé,pour le moment,par M.Ahmadinejad,les risques de dérapage agressif,s’allongent,à l’om- bre d’un souterrain nucléaire secret,soigneusement dissimulé,au milieu d’un désert oublié,sans aucun contrôle possible.

  • permalien Alain Gresh :
    27 août 2006 @10h15   « »

    Je crois que le problème est plus complexe et il a deux dimensions :
    - une dimension régionale : plusieurs pays, dont Israël et le Pakistan ont acquis l’arme atomique ; peut-on vraiment combattre la non prolifération en laissant certains Etats de côté ?
    - une dimension iranienne : il n’est pas vrai de dire que le nucléaire iranien est hors de tout contrôle. Les contrôles de l’Agence international de l’énergie atomique n’ont pas cessé. L’Iran avait même accepté la mise en oeuvre (pourtant optionnelle) du protocole additionnel du traité de non prolifération qui permet un contrôle beaucoup plus strict des installations nucléaires. La crise actuelle a débouché sur l’arrêt de ces derniers contrôles. Mais on pourrait tout à fait arriver à un accord qui rétablisse ce protocole et qui garde le nucléaire sous contrôle. Le problème est que les Etats-Unis ont pour stratégie "un changement de régime" à Téhéran et que les Européens se sont alignés sur les positions américaines. AG

  • permalien Jeff :
    27 août 2006 @21h18   « »

    Ce qui m’étonne de la part d’Alain Gresh c’est de faire le // entre le régime iranien et Israel en disant ces derniers ont l’arme atomique comment empêcher les autres de l’avoir. Simple question a t il imaginé ce que l’Iran et son bras armé pourrait faire avec leurs missiles ET l’arme nucléaire ? A ma connaissance Israël n’a jamais menacé de faire disparaître l’Iran de la surface de la terre, me trompe je ? Mais l’Iran a menacé et menace Israël, ça c’estr une différence dans l’attitude à avoir ! L’echec de l’offensive israélienne pose d’abord un pb à Israel puis à l’ensemble du moyen-orient.

  • permalien zooest :
    23 juillet 2008 @11h56   «

    L’Iran n’est pas plus dangereuse que les Etats- Unis qui se permettent à leur guise d’envahir des pays pour exploiter leurs richesses et y mettre le chaos ; l’Iran n’est peut-être pas une démocratie mais pour l’instant elle ne fait la guerre à personne contrairement aux américains ; vous allez me dire que ca viendra mais je pense qu’avec l’arme atomique justement, plus personne ne se permettra de menacer l’Iran et ils ne menaceront à leur tour personne ; c’est ce qu’on appelle l’équilibre des pouvoirs et qui a été appliquée pour l’Inde et le Pakistan. Les pays occidentaux n’auraient pas dû se doter eux-même de l’arme atomique et donner ainsi des idées à tout le monde. Si la Chine, super pays démocratique a le droit de l’obtenir avec l’aval des occidentaux , l’Iran se dit : pourquoi pas moi ? Tout est de la faute des pays occidentaux qui ont toujours mené le monde avec une politique internationale complètement paradoxale.

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