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Lettre de Damas

La rue électrisée par la guerre

par Samir Aïta, 30 août 2006

L’ambiance était électrique à Damas bien avant le 12 juillet [date du déclenchement de la guerre au Liban]. Le soir, il était impossible de travailler, à cause de manifestations populaires spontanées, parfois incontrôlables, exaltant les passions pour… la Coupe du monde de football. Tous les drapeaux étaient fêtés, particulièrement le brésilien, l’allemand et l’italien ; sauf deux : l’américain et le français… Peu importait le gagnant du jour : les drapeaux des vainqueurs et des vaincus étaient également agités.

La nuit de la finale a même donné lieu à une scène insolite, impensable il y a quelques années. La ville a été totalement bloquée toute la nuit par une manifestation-embouteillage monstre. Ils venaient tous, entre copains ou en famille, célébrer la victoire de l’Italie. Les accès à la résidence présidentielle étaient même complètement bouchés. Alors, on a vu les policiers, d’habitude débonnaires, débarquer avec de grands bâtons, donnant çà et là quelques coups pour disperser cette foule. Après chaque charge, ils revenaient au centre des carrefours prendre les directives des officiers des renseignements (moukhabarats en arabe, habillés en civil bien sûr), organisant par talkie-walkie les événements. L’officier moukhabarat en charge n’était manifestement pas content, et les policiers redoublaient leurs charges contre cette foule, mais sans grande conviction, car les visages n’exprimaient aucune hostilité. Que la joie d’une… victoire, peu importe de qui sur qui. A un moment, l’officier des moukhabarats a fini par sourire. Les policiers venaient de lui signaler une bande de jeunes filles festives en minijupe. Pendant un long moment, il en a oublié la manifestation, savourant le spectacle et échangeant des clins d’œil reconnaissants avec les policiers.

La même place connaît une autre grande manifestation deux semaines plus tard. Le contexte est différent. L’armée israélienne bombarde le Liban, détruit tous les ponts, et les flots de réfugiés libanais ont envahi les rues et les écoles de Damas. Quelques manifestations officielles, dans la journée. Les fonctionnaires y trouvent un bon prétexte pour délaisser leur poste et rentrer plus vite chez eux.

Jusqu’à une autre manifestation, toujours organisée par les autorités, mais cette fois le soir. Elle déborde. Quelques centaines de manifestants montent l’avenue qui mène au palais présidentiel. Ils crient : « Nous sacrifierons nos vies et notre sang pour toi, Nasrallah (1) », « Nous sacrifierons nos vies et notre sang pour toi, Bachar (2) ». Policiers et moukhabarats les entourent sans intervenir. Arrivée près de la résidence, la foule s’assied, s’installe en sit-in, et scande « Nous voulons te voir, Bachar ». Expression d’un désarroi probablement : comment laisse-t-on le Liban et sa résistance tant célébrée se faire massacrer par les bombes israéliennes sans que la Syrie bouge, sans que l’armée syrienne intervienne, sans qu’aucun haut responsable politique ose affronter les médias pour expliquer l’inertie de Damas ?

A cet appel de la foule, pourtant issue des rangs du Baas et des alliés du régime, les visages des moukhabarats changent. Les policiers entourent le sit-in et commencent à cogner. Un second cordon de « civils », avec des matraques encore plus longues, vérifie qu’aucun n’échappe aux coups. La foule se disperse.

Cent mètres plus loin, la scène devient encore plus insolite. Une poignée de jeunes filles, ventre à l’air, brandissent des drapeaux du Hezbollah. Peut-être les mêmes qu’il y a quinze jours. Une vingtaine de policiers les pourchassent, voulant leur arracher les drapeaux. Ils se font vite huer par les habitants. Un compromis est trouvé : les filles remballent leurs drapeaux ; les policiers crient victoire dans leurs talkies-walkies.

En Syrie, le choix entre l’Italie et l’Allemagne ou la France était rapidement fait. La France a déçu. Elle s’est alliée aux Américains et aux Israéliens bien avant la guerre. Elle nous a trahis. Puis, la guerre toute proche, à moins de vingt kilomètres, le choix a dû se faire entre George W. Bush et Mahmoud Ahmadinejad, entre Israël et les chiites (3), qualifiés de « renégats de l’islam » par certaines fatwas saoudiennes. Il s’est fait rapidement contre Bush et en faveur de Nasrallah. Le régime syrien aurait dû s’en satisfaire. Il n’en est rien. Les choix, et les victoires, doivent toujours être les siens... Pas de place pour la société.

Samir Aïta

Samir Aïta est rédacteur en chef du Monde diplomatique — éditions arabes.

(1) Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah.

(2) Bachar El-Assad, président de la Syrie.

(3) Damas et la Syrie sont à majorité musulmane sunnite. Damas a été le berceau de la dynastie des Omeyyades, dont l’un des rois, Yazid, a assassiné le petits-fils du prophète Mohammad, Hussein. C’est l’événement fondateur de la liturgie musulmane chiite sur le martyre.

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