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La méduse, l’OTAN et l’Afghanistan

par Alain Gresh, 9 septembre 2006

Un journal. A l’occasion de la visite de Tony Blair au Proche-Orient, le quotidien britannique The Independent du 8 septembre consacre sa Une à Gaza, sous le titre « A People betrayed by the World » (Un peuple trahi par le monde). Le reportage de son correspondant Patrick Cockburn, s’étale sur les pages 2 et 3 et s’intitule« "Gaza is a jail. Nopbody il allowed to leave. We are all starving now" » (Gaza est une prison. Personne n’est autorisé à partir. Nous mourons tous de faim). L’éditorial de la rédaction s’intitule « A brutal siege the world mus ignore no longer » (un siège brutal que le monde ne doit plus ignorer)

Un entretien. Pour ceux qui connaissent l’anglais, un entretien sur une radio américaine de l’ancien président Mohammed Khatami (7 septembre), en visite aux Etats-Unis.

Travailleurs étrangers dans le Golfe. Le 6 septembre 2006, l’organisation américaine Human Rights Watch publiait un communiqué intitulé : « Saudi Arabia : Chadians Barred From Schools, Hospitals » (Arabie saoudite : les Tchadiens exclus des écoles et des hôpitaux). Ce texte appelle les autorités à cesser immédiatement les discriminations contre les 100 000 résidents tchadiens dont la plupart sont nés dans le pays. Il semble que l’offensive contre les résidents tchadiens, dont la grande majorité ne connaît pas le Tchad ait débuté après l’arrestation à la Mecque en 2003 d’un Tchadien accusé de terrorisme. De plus en plus de Tchadiens se sont vus refusés le renouvellement de leur permis de séjour et leurs enfants ont été expulsés des écoles. Ils n’ont plus accès aux hôpitaux. Human Rights Watch a écrit la Commission pour les droits de la personne en Arabie saoudite, qui a le statut d’un ministère et qui a promis d’enquêter sur les faits ; mais elle ne l’avait toujours pas fait le 29 août. Le statut des immigrés – arabes, africains ou asiatiques – dans l’ensemble des pays du Golfe est tès instable. Ces travailleurs sont souvent à la merci de leurs employeurs ou des autorités, même quand ils habitent le pays depuis plusieurs générations. L’expulsion de 300 000 Palestiniens du Koweït après la défaite irakienne de 1991 a été le signe le plus éclatant de cet arbitraire. Il faut toutefois noter que, depuis quelques années, un certain nombre de voix se font entendre pour appeler à la défense de ces travailleurs qui ont conribué pour beaucoup à la prospérité des pays du Golfe. Lors d’un voyage au printemps de cette année en Arabie saoudite, Mme Hammad Suhail Z. Abidin, une des dirigeantes de l’Association nationale des droits de la personne, fondée en 2003 par les autorités, m’expliquait que, pour certains immigrés, « ils ont toujours vécu ici, ne parlent pas d’autres langues, ne connaissent pas d’autres pays. Il est injuste qu’ils risquent d’être chassés ». Son association travaille en ce sens. Le débat engagé dans la presse a certes permis l’adoption de nouveaux décrets pour protéger les employés de maison, tous étrangers, mais il a aussi encouragé l’expression d’un certain racisme, notamment à Jedda, où s’agglutinent des immigrés clandestins venus sous couvert de pèlerinage à La Mecque.

La méduse, l’OTAN et l’Afghanistan

Le samedi 9 septembre, un attentat-suicide a eu lieu à Kaboul à l’extérieur de l’ambassade américaine, dans l’un des quartiers les plus sécurisés de la capitale afghanse. Il a fait une quinzaine de tués, dont deux soldats américains. C’est l’attentat le plus meurtrier qui s’est déroulé dans la capitale afghane depuis la chute du régime des Talibans à la fin de l’année 2001. La multiplication de ces attentats-suicide, méthode jusque-là inconnue en Afghanistan, permet à Juan Cole, sur son blog du 8 septembre, d’évoquer « L’“irakisation” de l’Afghanistan ».

Ces attentats se déroulent au moment même où l’OTAN a lancé, le 2 septembre, une grande offensive dans le sud du pays surnommée Medusa (Méduse en latin), qui se heurte à une résistance inattendue. Si l’on en croit « Le Dictionnaire historique de la langue française » d’Alain Rey, Méduse est une figure de la mythologie caractérisée par sa « laideur épouvantable et son regard qui avait le don de pétrifier quiconque osait la regarder ». La question est de savoir qui est pétrifié par les troupes de l’OTAN et si le bilan de 350 combattants talibans tués ne couvre pas un grand nombre de civils décrétés combattants, un pratique que les Américains ont largement utilisés au Vietnam dans les années 1965-1973 et qui servait à démontrer qu’ils étaient en train de gagner « la guerre ». Sur les raisons des succès de l’offensive des talibans, on pourra lire dans le numéro du Monde diplomatique de septembre l’analyse du journaliste Syed Saleem Shahzad, « Comment les talibans ont repris l’offensive ».`

Dans un article du 9 septembre intitulé « Les troupes de l’Alliance surprises par “l’intensité des combats” et la résistance des talibans dans le Sud », l’envoyée spéciale du Monde, Françoise Chipaux, note : « Les bavures commises par les troupes de l’opération "Liberté immuable", dirigée par les Américains, comme celles de l’OTAN, sont largement exploitées par les recruteurs talibans qui sillonnent les villages. “L’effort de propagande de l’ennemi dans les campagnes est massif et fort sur les thèmes de la corruption du gouvernement, de la subordination à la volonté des étrangers et de l’aliénation culturelle”, notait récemment le chef des services de renseignement afghan, Amrullah Saleh, dans un rapport sur la stratégie des insurgés. » Le problème, c’est qu’on ne connaît pas de guerre sans bavures, surtout quand ces guerres sont menées par des troupes étrangères au pays, à ses traditions, à son histoire...

L’OTAN, a pris le commandement il y a trois ans des troupes de la coalition internationale présente en Afghanistan, l’International Security Assistance Force (ISAF). Elle a remplacé, le 31 juillet, les Etats-Unis à la tête du contingent de 8 000 hommes installés au Sud (20 000 soldats de l’OTAN déployés dans tout le pays), une des régions les plus instables. Dans les deux derniers mois, les troupes de l’OTAN ont eu 35 tués, pour l’écrasante majorité des Britanniques et des Canadiens. Le général américain James Jones commande l’ensemble des forces militaires de l’OTAN en Europe, ainsi que celles des plus de trente pays qui participent aux opérations en cours de l’OTAN en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. Ce vétéran du Vietnam a affirmé qu’il ne pouvait pas comprendre pourquoi les renforts promis par les pays membres de l’alliance n’arrivaient pas->http://news.yahoo.com/s/afp/20060907/ts_afp/natoafghanistantroops]. Cette idée des militaires qu’avec quelques soldats de plus, qu’avec un peu plus de temps, ils pourraient écraser les insurgés ne date pas d’aujourd’hui : l’armée française prétendait que si on lui avait laissé quelques mois de plus elle aurait gagné la guerre d’Algérie ; l’armée israélienne reproche aux « politiques » de ne pas lui avoir laissé les mains libres au Liban pour écraser le Hezbollah, etc. C’est oublier une leçon fondamentale de l’histoire : les troupes étrangères sont rarement bien accueillies dans n’importe quel pays. En Afghanistan, les Soviétiques en, ont fait la triste expérience, eux qui intervenaient aussi au nom du progrès, de la libération des femmes, etc. (Ayant été personnellement à Kaboul en 1989, je peux témoigner que jamais les femmes afghanes de la capitale n’ont disposé d’autant de possiblité de travailler, de circuler comment elles voulaient, que lors de la présence soviétique dans le pays.) ...

La France a 1200 hommes qui participent à l’ISAF et sont basés à Kaboul. De plus deux cents membres des forces spéciales participent depuis 2001 aux combats contre le terrorisme dans le sud du pays. On peut s’interroger sur le sens de ces missions et sur l’acceptation par la France d’un rôle accru de l’OTAN dans une région qui est totalement en dehors du champ d’action de l’alliance. Alors que la France s’oppose, en principe, au projet américain d’un OTAN global, autorisé à intervenir n’importe où dans le monde, comment justifier le rôle de l’organisation en Afghanistan ? Sur cet important débat, qui sera au centre du prochain sommet de l’OTAN à Riga (novembre), on pourra lire l’article de la revue Foreign Affairs (septembre-octobre), « Global Nato », d’Ivo Daadler et James Goldgeier.

Le résultat de cinq ans d’occupation étrangère de l’Afghanistan est là : insécurité s’est accrue dans tout le pays et la reconstruction marque le pays ; l’Afghanistan produit désormais 90% de l’opium mondial ; les chefs de guerre n’ont jamais été aussi puissants ; les Talibans, dont le régime était honni par une bonne partie de la population, ont retrouvé une popularité qu’ils avaient largement perdue.

Alain Gresh

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