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Crimes de guerre (suite) ; nomination au Quai d’Orsay

par Alain Gresh, 13 septembre 2006

Vocabulaire « L’opposition pro-syrienne ». J’inaugure une rubrique vocabulaire tant l’utilisation de tel ou tel mot par les médias est révélateur d’un parti-pris ou d’une intention. Réfléchir sur l’utilisation des mots est donc très stimulant, comme l’ont déjà montré les interventions sur ce blog à propos du terme « terrorisme ». Pour le Liban, la presse parle souvent de « l’ opposition pro-syrienne ». Elle désigne ainsi le Hezbollah, Amal et leurs alliés de partis non confessionnels comme le Parti communiste. Cette appellation est toutefois trompeuse. Elle semble indiquer que le Liban est coupé en deux camps, l’un démocratique et l’autre représenté par des partis dépendant de Damas. Rappelons donc d’abord que le général Michel Aoun, principal dirigeant maronite est aussi dans l’opposition, sans partager toutes les analyses du Hezbollah (qui participe, de plus, au gouvernement). D’autre part, que signifie « pro-syrien » ? Damas disposait au Liban, du temps de la présence de ses troupes au Liban, de partis qui lui étaient totalement inféodés mais qui ne représentaient pas grand chose. Selon les circonstances, tous les partis libanais, au nom sans doute du réalisme politique, ont été alliés aux Syriens : ce sont les milices de droite chrétienne qui ont fait appel aux troupes syriennes en 1976 pour les sauver de la défaite face aux Palestiniens et à leurs alliés. Walid Joumblat, critique impitoyable de Damas aujourd’hui, a été l’allié ferme de Damas dans les années 1990, etc. Il est incontestable aujourd’hui que le Hezbollah considère que la Syrie est un allié face à la menace américano-israélienne. Mais cela n’en fait pas un pion de Dams (ni d’ailleurs de Téhéran). Le mouvement du 14 mars, qui regroupe notamment Joumblatt et Hariri considère que les Etats-Unis et la France sont ses alliés. Pourquoi les médias ne les qualifie-t-elle jamais de « majorité pro-américaine » ? ou « pro-française » ?

Crimes de guerre (suite). Demain le 14 septembre Amnesty publiera un rapport intitulé « Under Fire. Hizbullah’s attacks on northern Israel » (Sous le feu, les attaques du Hezbollah sur le nord d’Israël). Le communiqué qui précède le rapport précise : « En ciblant délibérément des civils israéliens au cours du récent conflit, le Hezbollah a commis de graves violations du droit international humanitaire s’apparentant à des crimes de guerre. » Il ajoute que « le Hezbollah s’est défendu en déclarant que ses attaques à la roquette sur le nord d’Israël avaient été perpétrées en représailles aux attaques israéliennes contre des civils au Liban et ne visaient qu’à faire cesser ces attaques ». Amnesty toutefois insiste : « Le fait qu’Israël ait commis de graves violations ne justifie en aucune manière les violations perpétrées par le Hezbollah. Les civils ne doivent pas payer le prix du comportement illégal de l’une ou l’autre des parties. »

Ce communiqué va, bien évidemment, relancer les discussions, notamment celles soulevées par les prises de position d’Amnesty sur les crimes de guerre d’Israël. Il devrait amener, au-delà des polémiques faciles, à réfléchir. Déjà, la même interrogation s’était posée au moment de la seconde Intifada : Amnesty International comme Human Rights Watch avaient accusé Israéliens et Palestiniens de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Cela est incontestable si l’on se réfère aux définitions précises du droit international humanitaire (en revanche, comme chacun le sait, la définition d’un crime "terroriste" n’existe pas). Pourtant, ces positions d’Amnesty appellent deux types de remarques :

 la première relève du droit humanitaire lui-même. Il n’existe aucue commune mesure entre l’ampleur des destructions suscitées par les bombardements israéliens et du Hezbollah. Si Israël a eu une quarantaine de tués civils, le Liban en a eu environ 1200 (et ce nombre s’accroît avec l’explosion des « sous-munitions »). L’ampleur des destructions des infrastructures est sans égale non plus.

 la seconde est politique. Si les lois de la guerre s’appliquent à tous les belligérants, que leur cause soit juste ou non, il faut aussi se situer d’un point de vue politique : on ne peut politiquement renvoyer dos à dos les agresseurs et les agressés, les occupants et les occupés. Cela était vrai, par exemple, de la lutte d’indépendance algérienne ou de la lutte du peuple sud-africain contre le régime de l’apartheid. Le fait qu’à un moment de sa lutte le Front de libération nationale algérien ait posé des bombes dans des cafés, ce qui est moralement condamnable, ne mettait pas en cause la légitimité de la revendication d’indépendance du peuple algérien.

Ceci ne met pas en cause la nécessité d’un point de vue éthique. Mais se limiter à cette vision morale me semble conduire à l’impasse.

Autre information, dans un communiqué daté du 13 septembre et intitulé « Don’t fire on Gaza Medics », l’association Human Rights Watch appelle les forces israéliennes à cesser de cibler les ambulances et les personnels médicaux à Gaza (l’organisation donne six exemples détaillés d’attaques de ce type).

Femmes à la Mecque (suite). Dans mon blog du 7 septembre, « Incertitudes au Kurdistan », j’évoquais une décision des autorités de restreindre les lieux de prière des femmes à la Mecque. Cette décision semble avoir été rapportée si on en croit l’article du site du journal saoudien en langue anglaise Arab News du 12 septembre, intitulé « Women welcome increase in Mecca prayer area ». L’article affirme que la décision de confiner les femmes dans une aire autour de la Kaaba a été repoussée et qu’il a été décidé d’accorder 53% de la Grande Mosquée aux femmes. Ce qui est amusant c’est que, dans le même article qui détaille toutes les réactions hostiles au projet initial, le représentant de la Grande Mosquée affirme sans rire que les informations de presse étaient... erronées.

Nomination. A compter du 15 septembre, Gérard Araud occupera le poste de directeur général des affaires politiques et de sécurité de l’administration centrale du ministère des affaires étrangères. Il remplace Stanislay Lefebvre de Laboulaye. Rappelons que ce poste est l’un des plus importants de la hiérarchie du Quai d’Orsay. Gérard Araud était sous-directeur des affaires communautaires entre 1991 et 1993, conseiller diplomatique du ministre de la défense François Léotard (1993-1995), représentant permanent adjoint de la France au conseil de l’Atlantique nord (OTAN) (1995-2000), directeur des affaires stratégiques, de sécurité et du désarmement (2000-2003) au ministère des affaires étrangères. Il est nommé par Jacques Chirac au poste d’ambassadeur en Israël avec une seule mission : rétablir des meilleures relations avec Israël. Il a réussi au-delà de toute espérance, même si ce rapprochement s’est fait au détriment des Palestiniens.

L’affaire du tramway de Jérusalem illustre les infléchissements, comme je l’écrivais dans l’article du Monde diplomatique, « "fatigue" au Quai d’Orsay, misère à Gaza, » juin 2006). « Deux entreprises (Alstom et Connex) ont emporté l’appel d’offres pour ce projet. Seul détail gênant, son itinéraire passe par des territoires occupés : il relie Jérusalem-Ouest à deux colonies juives de Jérusalem-Est, Psgat Zeev et French Hill, que Paris estime, jusqu’à preuve du contraire, « illégales ». Interrogée par un député, Mme Brigitte Girardin, ministre déléguée à la coopération, au développement et à la francophonie, explique : "L’Etat français ne dispose d’aucun pouvoir d’injonction ou de contrainte lui permettant d’amener les entreprises françaises qui ont participé à un appel d’offres international à se retirer d’un marché... " Pure langue de bois. D’une part, le gouvernement ne s’est jamais privé de « conseiller » à des entreprises de renoncer à des projets (il l’a fait encore récemment en interdisant à Total de conclure des accords avec la Syrie). D’autre part, le contrat a été signé, le 17 juillet 2005, en présence de l’ambassadeur de France, M. Araud, et dans les bureaux du premier ministre Sharon. Le bulletin de l’ambassade de France salue la "cérémonie officielle" de signature. »

L’ambassadeur applique les directives qu’il reçoit de Paris et celles-ci sont claires : tout faire pour améliorer les relations avec Israël, tout faire pour éviter les accusations d’antisémitisme. De Jacques Chirac à Nicolas Sarkozy, la rencontre avec les organisations juives américaines est devenue un passage obligé aux Etats-Unis (ce qui n’empêche ni l’un ni l’autre de dénoncer « le communautarisme » en France). Gérard Araud fait-il de l’excès de zèle ? En décembre 2004, dans un entretien avec le Jerusalem Post, il affirme qu’Israël a fait preuve de « la retenue la plus extrême » dans ses relations avec les Palestiniens depuis 2000 (c’est-à-dire depuis le déclenchement de la seconde Intifada). Le Quai d’Orsay se verra dans l’obligation de démentir.

La voix de la France au Proche-Orient est de plus en plus brouillée. Paris semble s’éloigner à petit pas mais sans état d’âme de sa traditionnelle politique dans la région.

Alain Gresh

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