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« Une seule âme arabe, religieuse, fanatique et fataliste »

par Alain Gresh, 21 septembre 2006

Crise iranienne, discours et bruits de bottes La position du président Jacques Chirac sur l’Iran a légèrement évolué, comme l’illustre son discours aux Nations unies. « Contre les menaces de prolifération des armes de destruction massive, il faut faire prévaloir la légalité internationale. Dans la crise avec l’Iran, la confiance a été altérée par l’existence de programmes clandestins. Nous avons fait à ce grand pays des offres de coopération ambitieuses, pourvu qu’il rétablisse la confiance en suspendant ses activités litigieuses. Le dialogue doit prévaloir. Discutons afin d’entrer dans la négociation. »– La France propose de suspendre toute idée de sanction contre l’Iran pendant la négociation en échange de quoi l’Iran suspendrait, l’enrichissement de l’uranium. Un ordre du jour serait fixé entre les deux parties et les négociations pourraient commencer, avec la participation de Washington. Cette position est reprise par l’Union européenne et Javier Solana. Elle soulève toutefois quelques réticences dans l’administration Bush qui met en avant les sanctions. Et agite aussi la menace de guerre...

La presse américaine fait état de ces bruits de botte . Annoncé en Une de l’hebdomadaire Time, avec une grande photographie du président Ahmadinejad, une enquêtre du journaliste Michael Duffy, intitulée « What War With Iran Would Look Like ? (And How To Avoid It) » (A quoi ressemblerait la guerre ? (et comment l’éviter) (l’article n’est pas en accès libre ; en revanche l’interview du président Ahmadinejad dans cette livraison est accessible librement de même que les impressions personnelles (audio) du correspondant Scott MacLeod du journal sur le président iranien. L’article part d’un ordre qui a été donné à un sous-marin, un croiseur, et plusieurs autres navires de guerre de se tenir prêts à être déployés dès le 1er octobre.

Fred Kaplan commente ces révélation dans le magazine en ligne Slate, publié le 18 septembre « Mind games : are we going to attack Iran ? » (Jeux de l’esprit : allons-nous attaquer l’Iran ?), qui commente l’article du Time. Le journaliste écrit : « L’ordre demande aux équipages de se tenir prêts à se déployer le 1er octobre, et non de se déployer (...) Comme le dit Duffy lui-même "les militaires américains font des plans pour toutes sortes de scénario, dont la grande majorité ne sera pas mis en oeuvre. Comme un des planificateurs du Pentagone l’a précisé : "Les planificateurs planifient toujours" Pourtant, Duffy remarque que ces ordres, couplés à la tension grandissante sur le programme militaire de l’Iran, "sembleraient suggérer qu’une perspective dont on a beaucoup discuté mais qui était jusque-là restée théorique, devient concrète : que les Etats-Unis se prépareraient à une guerre contre l’Iran." »

Kaplan poursuit : « Je ne sais pas quelles sont les sources de Duffy, mais il y a au moins deux possibilités : ou bien l’administration Bush se dirige vraiment vers la guerre et des officiers dissidents veulent sonner l’alarme et faire part de leur opposition. Ou l’administration veut faire croire aux Iraniens qu’elle se prépare à la guerre pour faire pression pour une solution diplomatique. »

Il existe toutefois une troisième solution, poursuit-il, que l’administration Bush « essaie de faire pression sur l’Iran et se prépare vraiment à la guerre. Les deux ne sont pas incompatibles, d’autant plus que les différentes factions au sein du pouvoir sont divisées sur ce problème. La secrétaire d’Etat Condoleezza Rice paraît sincèrement faire ce que font les secrétaires d’Etat, chercher une solution diplomatique. Le vice-président semble faire ce qu’il a tendance à faire, pousser à la confrontation ».

« Une fois que les armements sont en place, des bombardements américains ne suivront pas automatiquement. Il faut encore que le président donne les ordre. Mais si tout est prêt pour l’attaque et que les Iraniens , ce président déclarera-t-il la fin de la partie et le début des combats ? »

Irak, la loyauté avant la compétence. Rajiv Chandrasekaran, journaliste au Washington Post, vient de publier un ivre sur l’Irak intitulé Of Imperial Life in the Emerald City. Inside Iraq’s Green Zone. Dans un article adapté d’une partie du livre, « Ties to GOP Trumped Know-How Among Staff Sent to Rebuild Iraq » (Les liens avec le Parti républicain ont amoindri la compétence des personnels américains envoyés pour reconstruire l’Irak), il écrit : « Après la chute du gouvernement de Saddam Hussein en avril 2003, la possibilité de participer aux efforts de reconstruction dirigés par les Américains ont attiré des Américains de toutes sortes : professionnels agités, universitaires arabisants, spécialistes en développement, aventuriers attirés par es zones de guerre. Mais,pour aller à Bagdad, il fallait passer par le bureau de Jim O’Beirne au Pentagone. »

« Pour être accepté par O’Beirne, un conseiller politique qui supervise la nomination des politiques au département de la défense, les candidats n’avaient pas besoin d’être des experts sur le Proche-Orient ou sur la reconstruction post-conflit. Ce qui semblait le plus important était la loyauté envers l’administration Bush. »

« Les collaborateurs d’O’Beirne posait des questions directes à certains candidats sur la politique intérieure : avez-vous voté pour George W. Bush en 2000 ? Appuyez-vous la manière dont le président conduit la guerre contre le terrorisme ? Deux des candidats ont même été interrogés sur leur point de vue concernant Roe v. Wade. » Rappelons que Roe v. Wade évoque l’affaire qui aboutit à la décision de la Cour suprême des Etats-Unis d’autoriser l’avortement.

« Beaucoup de ceux qui ont été choisis pour travailler à l’Autorité provisoire de la coalition qui a dirigé l’Irak d’avril 2003 à juin 2004, n’avaient ni les compétences essentielles ni l’expérience. Une personne de 24 ans qui n’avait jamais travaillé dans les finances, mais qui avait demandé de travailler à la Maison Blanche, a été envoyée pour rouvrir la Bourse de Baghdad. La fille d’un célèbre commentateur néo-conservateur et un diplômé d’une université évangélique pour les enfants ayant été éduqués horsl’école ont été embauchés pour gérer le budget irakien de 13 milliards de dollars alors qu’ils n’avaient aucune compétence en comptabilité. »

« Une seule âme arabe, essentiellement religieuse, fanatique et fataliste »

Le débat sur les déclarations du Pape, sur l’islamophobie de tel ou tel intellectuel, sur le racisme des livres d’Oriana Fallaci (qui vient de mourir), est utile. Il est important de mesurer ce qu’il y a de nouveau dans ces discours, mais aussi ce qui s’enracine dans un passé plus lointain, souvent colonial, et trop souvent occulté. Les images qu’ont véhiculées des centaines de livres, de tableaux, de films ne sont pas neutres. Le texte que je propose ici a été publié au début du siècle dernier, en 1901 pour être exact, par Jacques de Vilade, un auteur-poète, qui a voyagé en Algérie, en Tunisie et en Egypte et qui écrit un livre modestement intitulé L’Islam (éditeur Alphonse Lemerre), composé essentiellement de poèmes, et qui se termine par une tentative de traduction d’une partie du Coran. Il maîtrise donc l’arabe et croit aussi avoir compris la vérité de l’islam.

Pourquoi parler de l’islam, s’interroge-t-il dans sa préface, « puisqu’il ne m’a été donné de connaître par mes yeux, comme je l’ai dit plus haut, qu’une partie du monde musulman » ? Il répond aussitôt : « Heureusement, il semble, d’après les meilleurs sources, que façonnée et pétrie par l’inflexible discipline du Koran, l’âme arabe soit identique à elle-même, du Maroc aux îles de la Sonde. La forte unité dogmatique est parvenue à donner une étonnante ressemblance psychologique et morale à tous les sectateurs de Mahomet, si différents qu’ils puissent être d’origines et de races. Qu’importe donc qu’on l’étudie à Fez, à Sidi-Okba ou à Kairouan ; à Stamboul, au Caire ou à La Mecque, s’il n’y a en somme qu’une seule âme arabe, essentiellement religieuse, fanatique et fataliste ? »

Plus loin l’auteur explique son but « Français et patriote, écrivant pour des Français, ma seule ambition, c’était d’étudier et de faire connaître l’Islam dans ses grandes lignes sans doute, mais surtout et principalement l’Islam en tant qu’il nous a donné des millions de sujets, en tant qu’il intéresse notre avenir et notre grandeur. Et du problème arabe envisagé sous cet angle particulier, je crois n’avoir rien omis d’essentiel. » Qu’importe qu’il confonde arabe et musulman, il fait connaître l’islam aux Français...

Voici deux poèmes extraits de ce livre

L’Arabe sur les ruines

Ici Rome, jadis, traça la vaste enceinte

Où l’Arabe fait paître aujourd’hui son bétail,

Et seul reste debout un chancelant portail,

Des monuments qu’avait bâtis la cité sainte.

Il s’effrite en ces champs envahis par l’absinthe,

Et sur ses gonds tordus ne roule aucun vantail,

Mais la frise a gardé plus d’un charmant détail,

Et près du stylobate a fleuri l’hyacinthe.

Et si le pâtre songe aux antiques dieux morts,

Immolés par l’Islam au nom du Maître Unique,

Fataliste croyant, il le fait sans remords.

Car il n’entrevoit pas la splendeur harmonique,

Lui dont le dur Koran scelle l’âme en prison,

De l’œuvre du passé barrant son horizon.

Panislamisme

Des musulmans semés dans le vaste univers,

Un même vent de foi fait palpiter la foule :

Ainsi, lorsque la brise y soulève la houle,

Frémit d’est en ouest [de l’est à l’ouest dans l’errata à la fin du livre] l’Océan aux flots verts.

Et, par force imposée à cent peuples divers,

La loi de Mohamed les affine et les coule,

Avec tant de maîtrise, en un unique moule,

Que son empire dure en dépit des revers.

Des vrais croyants le Livre est resté la boussole ;

Il les berce d’espoirs pareils, et les console

Tous, de l’Inde au Maghreb, fils ou non d’Abraham.

Car l’âme arabe est une, à Stanboul comme au Caire,

Et rêve qu’un seul chef, du Prophète vicaire,

Bientôt va restaurer l’antique et pur Islam.

Alain Gresh

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