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Quand s’organise la guerre des civilisations...

par Alain Gresh, 22 septembre 2006

Sur les forums de discussion. Certains internautes continuent à discuter de textes anciens sur des forums d’articles plus récents. Pour que le débat soit productif, je pense qu’il faut éviter ces pratiques : si vous faites une remarque sur la tribune de Pierre Lellouche, faites-le à propos de mon texte qui citait longuement Lellouche, pas comme commentaire à mon texte sur la Tunisie. Merci.

Darfour. La situation au Darfour, cette province soudanaise, suscite une mobilisation internationale importante. Le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté le 31 août une résolution prévoyant le déploiement d’une force de l’ONU de 17 000 hommes, qui remplacerait la Mission de l’Union afraicaine au Soudan (MUAS), qui avait annoncé sa décision de se retirer fin septembre. Le gouvernement de Khartoum avait vigoureusement rejeté le texte des Nations unies, dénonçant, lors d’une conférence de presse à New York, le 20 septembre, un « complot sioniste » visant à « démembrer » le Soudan (Agence France Presse). L’épreuve de force entre les Nations unies, les Etats-Unis et la France d’un côté et le Soudan de l’autre semble pouvoir être évitée à la suite de la décision de l’Union africaine de maintenir ses forces aux Darfour. Cette décision, saluée par Khartoum, satisfera-t-elle les Nations unies ?

En tous les cas, la situation sur le terrain s’est sérieusement détériorée. Dans un entretien à l’hebdomadaire Politis du 21 septembre, Suliman Baldo, directeur du programme Afrique de l’International Crisis Group, déclare : « Toute la population du Darfour, les cultivateurs autochtones comme les nomades à prédominance arabe, est affectée par la guerre. Le nombre de tués au cours des affrontements ou en raison des privations et des maladies lors de la fuite des populations devant les combats est estimé à 250 000 au moins. Il y a aujourd’hui 2 millions de personnes déplacées au Darfour et 500 000 réfugiés à l’est du Tchad. Malgré l’obstruction du régime soudanais du président al-Bashir, l’une des plus grandes opérations d’aide a pu s’organiser entre 2003 et 2004, avec 14 000 travailleurs humanitaires, dont un millier d’expatriés. »

« Malheureusement, la situation sécuritaire s’est détériorée entre la mi-2005 et la mi-2006 en raison de l’éclatement de groupes rebelles du Darfour en factions concurrentes et de l’émergence d’un banditisme coriace après l’effondrement de l’ordre dans la région. La signature d’un accord de paix, le 5 mai, a signifié l’accélération de la détérioration des situations sécuritaire et humanitaire. Car seule la faction menée par Minni Arko Minawi, de l’Armée de libération du Soudan (ALS), le principal mouvement rebelle de tendance laïque, a signé cet accord avec le gouvernement. D’autres factions de l’ALS ainsi que le Mouvement pour la justice et l’égalité, de tendance islamiste, ont refusé ce qu’ils estiment être des concessions peu significatives du gouvernement en matière de sécurité et de partage du pouvoir et des ressources de l’État. Ils ont formé le Front national du salut, en juin, pour faire échouer l’application de l’accord. Le gouvernement a lancé fin août une offensive de grande envergure pour les écraser, mais, après quelques succès, il s’est heurté à une résistance efficace. »

Mais que faut-il faire dans une situation d’une telle complexité ? Les avis sont partagés, tout le monde n’ayant pas la même analyse de la réalité sur le terrain. Dans un précédent envoi, j’avais évoqué l’analyse de Pierre Prier, journaliste du Figaro. Dans un article du quotidien britannique The Guardian du 19 septembre, « Sorry George Clooney, but the last thing Darfur needs is western troops » (Pardon George Clooney, mais la dernière chose dont a besoin le Darfour c’est de troupes occidentales), le journaliste Jonathan Steele interpelle les artistes et intellectuels qui se mobilisent pour le Darfour. Ecrit avant le compromis qui semble se dessiner, Steele note : « Des groupes en Occident ont depuis longtemps fait campagne pour un changement de gouvernement à Khartoum. Aux Etats-Unis, la droite chrétienne et certains des amis d’Israël le dénoncent comme un régime fondamentaliste. Des militants des droits humains soulèvent le problème de l’esclavage pour suggérer que des Arabes, appuyés par le gouvernement, enlèvent régulièrement des Africains du Sud pour les utiliser comme des marchandises. L’administration Clinton a mis le Soudan sur la liste des Etats soutenant le terrorisme, parce qu’Oussma Ben Laden y a vécu. Dans ce contexte, il était difficile d’espérer un traitement médiatique équilibré quand la guerre civile a éclaté au Darfour il y a trois ans. La complexité des plaintes qui ont dressé les fermiers contre les nomades a été camouflée par une tentative simpliste de présenter le conflit contre opposant Arabes et Africains, alors même que la région est traversée de rivalités tribales et locales, qui poussent certains villages à s’allier au gouvernement et d’autres à s’y opposer . » (...)

« Malgré les efforts de décrire les tueries du Darfour comme un génocide, ni les Nations unies ni l’Union européenne n’ont accepté cette terminologie. Ce n’était pas de la myopie morale, mais parce qu’ils comprenaient la différence entre une guerre civile brutale et une politique délibérée d’épuration ethnique. Le Darfour n’est pas le Rwanda. Seuls les Etats-Unis ont accepté la thèse du génocide, mais cela apparaissait plus comme une concession à des lobbies nationaux qu’à une vraie conviction. Washington ne s’est jamais engagé dans une intervention pr la force que requiert la légalité internationale en cas de génocide. » (...)

« Le compromis en faveur d’une force étendue de l’Union africaine, sous la bannière ou non des Nations unies, reste la meilleure solution. Ceux qui affirment qui’l "faut faire quelque chose" seront gênés, mais envoyer des troupes au Soudan sans l’accord de Khartoum conduira au désastre. »

C’est un autre point de vue que défend Yasmin Alibhai-Brown, dans le même quotidien (18 septembre) sous le titre « Where are the Muslims protesting about Darfur ? » (Où sont les musulmans qui protestent contre la situation au Darfour ?). Rappelant qu’il y a quelques semaines, elle dénonçait « le racisme anti-arabe qui nourrissait les actions brutales de l’Etat moderne d’Israël et de tous ceux qui appuyaient de tout leur coeur les bombardements de Gaza et du Liban », après avoir rappelé les polémiques autour des déclarations du Pape qu’elle qualifie d’erreur, la journaliste s’interroge sur les raisons pour lesquelles ceux qui manifestent contre les déclarations du Pape sont insensibles au traitement inique par les gouvernements musulmans de leurs dissidents ou des minorités religieuses. Et elle dénonce ceux des musulmans qui refusent de condamner « le génocide au Darfour ». « L’Occident opère selon la règle de "deux poids deux mesures" et nous en entendons parler tous les jours. Mais que dire alors à propos du "deux poids deux mesures" des musulmans à travers le monde ? Ceux qui tournent la tête alors qu’il devraient être wailing and mourning avec les morts du Darfour, qui crient pour une protection internationale, comme ils le font quand ils sont horrifiés par les images des personnes désespérées in Irak et en Palestine. »

Hécatombe en Irak. Selon le New York Times du 21 septembre, « U. N. Finds Baghdad Toll Far Higher Tha Cited » (les Nations unies affirment que les pertes à Bagdad son bien plus fortes que ce que l’on dit). Selon le quotidien américain, 3590 civils ont été tués en juillet et 3009 en août à travers tout le pays. A Baghdad, les chiffres sont respectivement de 2884 et 2222. De nombreux cadavres ont été découverts avec des traces de terribles tortures. « La torture reste très répandue, pas seulement perpétrée par les escadrons de la mort, mais aussi dans les centres de détention », affirment les officiels des Nations unies. Elle est même, toujours selon les Nations unies « pire que sous Saddam Hussein »...

Quand s’organise la guerre des civilisations...

Je publie ci-dessous la préface de mon livre L’islam, la République et le monde, qui vient de paraître chez Hachette Littérature, col. « Pluriel »

Peut-on discuter de l’islam sereinement ? A regarder la télévision française, à lire la « Une » des hebdomadaires, on se prend à en douter. La production éditoriale submerge les librairies où le meilleur (rare) côtoie (toujours) le pire. Le nombre de « spécialistes » autoproclamés (ou plutôt intronisés par les médias) s’est accru de manière exponentielle depuis le 11 septembre 2001. Même la fin du débat sur la loi sur le foulard à l’école ne semble pas avoir apaisé les esprits. Au contraire… De très médiatiques intellectuels et journalistes, de Bernard-Henri Lévy à Philippe Val, ont lancé un appel repris par L’Express, « contre le nouveau totalitarisme », qui, après le fascisme, le nazisme et le stalinisme, représente « une menace globale de type totalitaire : l’islamisme ». Pour eux, la troisième guerre mondiale a commencé. Pour une partie des opinions occidentales aussi : en mai 2006, 56% des Allemands pensait qu’une guerre des civilisations était en cours.

En miroir, dans le monde musulman, s’enracine le discours d’Oussama Ben Laden sur la « guerre contre les Croisés et les juifs », qui trouve un écho d’autant plus favorable qu’il est alimenté par la guerre américaine en Irak et par l’injustice persistante faite aux Palestiniens.

En deux mots, le « choc des civilisations » que beaucoup condamnent avec leur raison s’installe dans les têtes. Il devient la grille d’analyse qui structure notre compréhension du monde. N’importe quel incident, grave ou non – des menaces sur un musulman converti en Afghanistan à la demande de nourriture hallal dans un collège de Seine-Saint-Denis –, n’importe quelle crise, larvée ou ouverte – de l’Algérie à l’Irak – prend des allures d’affrontement planétaire entre « eux » et « nous », entre le Bien et le Mal, entre le Diable et le Bon Dieu.

Dans les débats sur l’islam, si on peut parler de débat, les arguments se déclinent en noir et blanc. Toute analyse un peu nuancée est bannie, toute prise en compte de la complexité réduite à une volonté de trouver des excuses au terrorisme ou à l’islamisme…

La publication au Danemark de caricatures du prophète Mahomet est un bon exemple de l’engourdissement de la raison. L’onde de choc a soulevé le monde musulman dans son ensemble, suscitant des émeutes et des attaques contre des ambassades, faisant des morts et des blessés. D’innombrables intellectuels occidentaux se sont mobilisés contre l’obscurantisme qui menaçait les sociétés libres, contre la vague totalitaire qui risquait de les submerger.

Pourtant, ne peut-on affirmer à la fois le droit à la libre expression, soumis dans chaque pays à certaines restrictions – ainsi pour le blasphème, interdit en Grande-Bretagne contre le christianisme (mais pas contre l’islam) ou même, pour l’expression d’opinions racistes, rejetée en Europe mais admise aux Etats-Unis – et reconnaître que le Danemark est tout sauf un Etat laïque, qu’il y existe une religion d’Etat, le protestantisme luthérien, que les prêtres sont des fonctionnaires, que les cours de christianisme sont obligatoires à l’école, etc. . Reconnaître aussi que la tolérance est sérieusement écornée dans ce pays où la majorité de centre-droite ne tient que grâce à l’appui d’une formation d’extrême droite, le Parti du peuple danois, qui n’a rien à envier au Front national français. Enfin, que le quotidien « Jyllands-Posten », qui a fait paraître les caricatures de Mahomet, avait refusé, il y a quelques années, de publier une caricature qui montrait le Christ, avec les épines de sa couronne transformées en bombes, s’attaquant à des cliniques où étaient pratiquées des interruptions volontaires de grossesse.

Dans ce contexte, il faut insister : il n’existe pas UN islam ou UN Occident qui se font face. En témoigne la multiplicité des réactions à la publication des caricatures de Mahomet, selon les pays, selon les situations : si les Pakistanais se sont mobilisés et ont massivement manifesté, les Egyptiens sont restés bien silencieux et les musulmans d’Europe plus encore… Les actions violentes qui se sont déroulées en Palestine, menées pour l’essentiel par des groupes liés au Fatah, avaient plus à voir avec une condamnation de la politique européenne au Proche-Orient qu’avec l’islam… Et les attaques contre certaines ambassades occidentales à Beyrouth ou à Damas relevaient de la politique du gouvernement syrien baasiste et « laïque » qui voulait desserrer la pression contre lui…

C’est cette diversité qu’il faut essayer de comprendre, c’est la polysémie du mot islam qu’il faut savoir décrypter. Il n’existe pas « une civilisation » musulmane homogène, dans laquelle les êtres humains agiraient de la même manière, penseraient de la même manière, vivraient de la même manière. Il est aussi faux que dangereux d’enfermer les musulmans dans une définition étroite et dogmatique qui les réduirait à une seule des multiples dimensions de leur vie. L’islam a mille et un visages, les musulmans aussi…

Alain Gresh

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