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Lettre de Téhéran

Tabac, boursicotage et papier volé

par Mitra Keyvan, 28 septembre 2006

Ce matin je me sens pleine d’énergie. Malgré l’air conditionné, la chaleur sèche du mois d’août pénètre par la fenêtre entrouverte. L’odeur des jasmins dans le jardin collectif de notre immeuble arrive jusqu’à ma chambre, et j’entends le chant doux de Viguen (1), qu’écoute mon père. Il se lève tôt tous les matins, bien qu’il ne travaille plus depuis vingt ans. Il était ingénieur au sein de la filiale iranienne de Talbot. Il écrit des poésies en jouant avec les rimes. Ma grand-mère, bonne cuisinière, emballe parfois du poisson frais dans les papiers portant les vers soigneusement arrangés par mon père. Elle dit qu’il faut toujours bien sécher le poisson avant de le frire. J’embrasse mon père, il lit un journal et fume, pourtant, après son infarctus, il ne devrait pas. Il sourit et me demande de lui apporter un thé. J’ai envie de fumer, mais jamais devant lui, ça ne se fait pas...

Ma mère dort toute la matinée et même parfois une grande partie de l’après-midi. Quand elle est réveillée, elle passe son temps au téléphone avec ses copines, ou tape à la machine les poésies de mon père, qu’elle compte « sauvegarder ». Elle ne s’est jamais mise au traitement de texte et travaille toujours avec cette vieille machine à écrire rapportée de son travail. Mise à la retraite anticipée à cause, entre autres, de son apparence un peu trop coquette, voire satanique, depuis plus de quinze ans, elle se laisse aller. Elle n’arrive toujours pas à s’y faire, avec le manteau et le foulard qui réchauffe la tête, surtout en été, elle dit que c’est comme un four ambulant, réplique souvenir de l’enfer...

Un pantalon large, un top serré, et puis le manteau d’été, beige court transparent, mais obligatoire. J’attache mes longs cheveux bruns, je me maquille légèrement, mets mon écharpe blanche qui cache à moitié les mèches rebelles, et je cours pour attraper le bus en plein milieu de l’ancienne place Tajrich, au nord de Téhéran. Je passe devant le kiosque à journaux qui longe le grand mausolée d’Imam Saleh, où des milliers d’hommes et de femmes prient pour guérir d’une maladie incurable, trouver un travail, payer leurs dettes, marier leur fille, ou viennent simplement recevoir les dons de charité. Je remarque, à côté du quotidien Shargh, qui ne se vend plus depuis qu’il n’a plus le droit de rien écrire, et du magazine Cinéma, avec la photo de Pirates des Caraïbes en couverture, le quinzième numéro du Monde diplomatique en persan. Quand j’ai accès à Internet, je le lis sur la Toile, en cassant le filtrage qui frappe aussi ce site parmi tant d’autres considérés comme « déroutants ». Mais depuis que j’ai rompu avec Navid, qui avait l’ADSL, c’est de moins en moins possible d’y avoir accès. Je n’ai pas toujours le temps d’aller au « Coffee Net » non plus. En réalité, Navid m’a larguée et sort avec une autre fille.

Sur la belle couverture verte du Diplo, un titre attire mon attention : « Les femmes, le tabac et la littérature ». Je l’achète avec un paquet de Bahman, que je fumerai en cachette. Le bus est bondé, ma voisine est énorme et prend beaucoup de place, elle a un long tchador noir attaché sous le menton. Je me demande toujours comment elles font pour ne pas avoir chaud, être aussi à l’aise et ne pas faire glisser ce grand tissu noir par terre. J’étouffe et demande à ma voisine d’ouvrir les fenêtres. Elle le fait et me dit avec son fort accent d’Ispahan : « Nous devons nous estimer heureuses, car devant, dans la partie du bus réservée aux hommes, il n’y a aucune place assise. »

Après de longues attentes aux feux rouges, j’arrive enfin à 8 heures avenue Taleghani, au centre de Téhéran. L’air est pollué mais sec, les 32 degrés sont malgré tout encore supportables à l’ombre. J’arrive au Centre de recherche sur la lèpre et les maladies de peau, où je suis stagiaire et finis ma licence en traitement de données médicale à l’Université Libre et Islamique, qui est une faculté privée. Mon chef, M. Rad, est là mais va repartir vers 10 heures. Il dirige mon unité de recherche sur les leishmanioses, mais passe énormément de temps à la Bourse de Téhéran : il achète puis revend les titres iraniens. Il le fait aussi par Internet en achetant des actions internationales. Il est le seul au bureau à avoir un accès illimité à Internet, mais il a un mot de passe qu’on n’arrive pas à trouver.

Les leishmanioses regroupent un large éventail de maladies parasitaires transmises par les moustiques et qui peuvent être mortelles. Il n’existe pour le moment aucun vaccin ni médicament pour les combattre. Aucune firme pharmaceutique n’y travaille : ce n’est pas rentable. Je travaille sur une campagne d’information et de prévention de cette maladie à Bam (2). Les moyens manquent ; mon rôle est de saisir et traiter les informations recueillies par questionnaire dans une base de données de l’OMS à partir des fiches pré-remplies sur le terrain : « Ahmad, 35 ans, 68 kg, veuf. Profession : chômeur. Logement : foyer. Type de maladie : cutanée (bouton d’Orient), fièvre... »

Le thé est prêt. Ma collègue arrive en retard, on le boit ensemble. Elle attend la réponse à sa demande de visa pour émigrer au Canada. Le chef d’unité dit à sa valeureuse archiviste, bibliothécaire, chercheuse et petite main, qui le remplace pratiquement pendant ses absences : « Chère Mojdeh, ne t’inquiète pas, tu l’auras ce visa, les histoires de nucléaire ne jouent pas en ta défaveur, ces Canadiens ont besoin de jeunes filles bosseuse comme toi. Essaie cependant de partir avec un capital initial, par exemple, pourquoi pas, en gagnant à la Bourse. Tiens : malgré les difficultés liées aux génériques, qui menacent les ventes de ce géant de la pharmacie mondiale, le nouveau traitement anti-obésité de Sanofi-Aventis vient d’avoir l’approbation européenne ; il va faire un tabac, achetez des actions, endettez-vous, mais achetez vite, en ce moment c’est à 69 euros mais ça va monter ! » Mojdeh le regarde ; elle n’a pas tout suivi. Je me dis que l’obésité doit être un vrai marché porteur dans les pays riches. Moi je n’ai pas la possibilité d’acheter des actions, je n’ai ni argent, ni carte Visa pour payer, ni quelqu’un qui me prêterait la sienne, ni même Internet chez moi. Navid se serait sûrement débrouillé pour en acheter. C’est de sa faute si on a rompu, tant pis pour lui.

M. Rad est devant l’ordinateur du service et demande du papier pour noter. Machinalement, je lui offre la maquette du poster des résultats intermédiaires péparée pour l’OMS. Il griffonne le montant et les références des actions à acheter dans un coin du papier, sans même y jeter un coup d’œil, et tend le papier vers Mojdeh. Il va falloir que j’en fasse une autre...

Enfin, à midi, tout le monde mange ensemble dans la salle de réunion. Le cuisinier a préparé du bon riz avec une sauce à la viande et à l’aubergine, idéal pour l’été. La comptable a apporté de la salade « Chirazi » (concombres, tomates et oignons coupés) et raconte des blagues que son fils a reçues par SMS. Le nouvel employé n’apprécie pas les plaisanteries sur le nucléaire iranien. Il regarde la comptable droit dans les yeux et lui dit qu’il en a assez de ses histoires, puis nous parlons des enfants libanais et de l’éventualité d’une attaque américaine contre l’Iran, du coût de la vie à Téhéran et enfin du mariage prochain de la secrétaire qui ira au début de l’automne s’installer avec son futur mari à Racht, pas loin de la mer Caspienne. La comptable ne peut s’empêcher de plaisanter sur le laxisme bien connu des maris « rachti » et sur la chance qu’elle a d’en épouser un. Le nouvel employé quitte la salle, monsieur Rad le suit et nous nous regardons en souriant.

Après avoir mangé, je fume un Bahman discrètement, au fond du jardin, avec Mojdeh. J’ouvre le Diplo page 38, au fameux article qui m’avait attirée : « Les femmes, le tabac... », et je lis à voix haute ce passage : « A un moment, le papier à cigarettes vient à manquer à son compagnon. Généreusement, elle donne à son prisonnier le seul objet précieux qu’elle possède : un modeste carnet où elle a consigné des vers. L’officier blanc roule son tabac dans la poésie de la soldate et la fait insolemment partir en fumée... » Mojdeh me montre en rigolant la maquette griffonnée que je dois préparer à nouveau cet après-midi.

Mitra Keyvan

(1) Chanteur iranien d’origine arménienne, disparu récemment à Los Angeles.

(2) Ville presque entièrement détruite lors du tremblement de terre en décembre 2004.

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