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Les risques d’une guerre contre l’Iran

par Alain Gresh, 8 octobre 2006

L’échec des négociations entre l’Union européenne et l’Iran suscite de nouvelles craintes sur l’évolution de la crise. Et, selon certains commentateurs, les bruits de botte que j’évoquais dans un précédent blog dans la région ne relèvent pas que du fantasme. Une des études les plus intéressantes a été publiée, dans le cadre de la Century Foundation, par un ancien colonel de l’armée de l’air américaine, Sam Gardiner. Elle est intitulée « The End of the "Summer of Diplomacy". Assessing U.S. Military Options on Iran » (la fin de "l’été de la diplomatie. Evaluer les options militaires américaines en Iran). L’officier est hostile à une intervention militaire, mais il n’a rien d’un pacifiste. Il essaie de comprendre les motivations de ceux qui, au sein de l’administration américaine, soutiennent une telle option. Et son constat final est sans appel : rien ne pourra les dissuader.

« Pour comprendre, écrit-il, les positions de deux qui au sein du gouvernement prendront la décision finale de mettre en oeuvre l’option militaire contre l’Iran on doit d’abord prendre en compte les sept vérités auxquelles ils croient :
 l’Iran développe des armes de destruction massive (et le plus probablement c’est vrai) ;
 l’Iran ignore la communauté internationale (vrai)
 l’Iran appuie le Hezbollah et le terrorisme (vrai)
 L’Iran s’engage de plus en plus en Irak et commence à être engagé en Afghanistan (vrai)
 Le peuple iranien veut un changement de régime (le plus probable une appréciation exagérée)
 les sanctions ne fonctionneront pas (le plus probable c’est que c’est vrai)
 on ne peut pas négocier avec ces gens (ce n’est pas prouvé)
 »

Notons que les appréciations entre parenthèses sont les opinions de l’auteur du rapport.
« Si vous croyez, écrit le colonel, que ces sept points sont vrai, on peut comprendre pourquoi l’administration américaine est proche de penser qu’elle n’a plus qu’une seule option, l’option militaire. » Et si « cette attaque est inévitable alors le plus tôt sera le mieux »

L’absence de données fiables, poursuit le colonel, est un autre élément à prendre en compte, car « paradoxalement, ces trous dans les informations sur l’Iran conduisent non à la prudence, mais au contraire à attaquer ». Comme on ne sait pas si et quand l’Iran pourra acquérir une bombe atomique, il vaut mieux attaquer pour prévenir toute surprise !

Le rapport confirme aussi des rumeurs que des commandos américains ont commencé à travailler à l’intérieur même de l’Iran dès l’été 2004. Ces commandos n’ont pas seulement pour but de poser des détecteurs de radio-activité, mais aussi d’établir des contact avec des minorités ethniques, notamment au Baloutchistan (Sur la question baloutche on pourra lire l’article de Selig Harrison, « Contestation indépendantiste au Baloutchistan, » dans Le Monde diplomatique du mois de septembre) et au Kurdistan (Note de AG : ce jeu sur les minorités ethniques, dans un pays qui est une mosaïque, s’il pouvait réussir, aboutirait, comme en Irak, à l’explosion de l’Iran)

Que se passerait-il après plusieurs jours de bombardements intenses, non seulement contre les installations nucléaires, mais contre tout ce qui serait considéré comme "stratégique" par les décideurs américains ? Après une telle attaque, et compte tenu du peu d’informations que les Etats-Unis ont sur le programme nucléaire iranien, « nous ne serions pas capables de décider avec un niveau suffisant de certitude si nous avons porté un coup au programme nucléaire iranien. Si cette incertitude n’a pas l’air de troubler les partisans de bombardements aériens de l’Iran c’est en grande partie parce que l’objectif de la politique américaine n’est pas seulement d’éliminer le programme nucléaire, mais de renverser le régime ».

Une autre réflexion me semble intéressante. Selon l’auteur, la préparation d’une telle action sera bien moins visible que les mouvements qui ont eu lieu début 2003 et qui ont préparé l’intervention contre l’Irak. Il ne faudra que déployer quelques navires dans la région. « Les signes les plus visibles viendront des efforts faits pour garantir un soutien de l’opinion publique américaine. La série de discours présidentiels sur le terrorisme marque sans doute le début de cette offensive, mais je pense que l’on aura plus que cela. Un thème émergeant pour les derniers moments de l’opération de marketing d’une intervention sera que l’Iran menace l’existence d’Israël. Nous pouvons nous attendre à ce que les références des responsables de l’administration à l’Iran va s’accroître sensiblement, autour de trois thèmes : le programme nucléaire, le terrorisme, et la menace pour l’existence d’Israël. » C’est sans doute pourquoi, poursuit le colonel, on a assisté à une série de fuites sur les soi-disant relations entre Al-Qaida et Téhéran.

Ces analyses sont corroborées par les informations sur le possible déploiement de navires américains dans la région. Une étude très détaillée de Mahdi Darius Nazemroaya, « The March to War : Naval Build-up in the Persian Gulf and the Eastern Mediterranean » (La marche vers la guerre : le renforcement naval dans le Golfe persique et la Méditerranée orientale), semble confirmer ces craintes. De même pour l’article « War or Rumors of War ? » (Guerre ou rumeurs de guerre ?) de Frida Berrigan. Ces deux derniers textes, reproduits sur des sites antiguerre, sans affirmer que les Etats-Unis iront sûrement à la guerre, posent une question importante. Une telle décision, dont les conséquences sur la région seront terribles, peut-elle être prise en catimini ? N’est-ce pas le rôle des grands médias d’engager un débat public sur une éventuelle guerre contre l’Iran ?

Mais il y a aussi d’autres formes de guerre. Le quotidien britannique The Financial Times du 6 octobre publie un article« Japan-Iran oil deal in doubt as deadline expires » (Un accord pétrolier irano-japonais menacé alors que le date limite expire) révèle que un contrat d’un montant de 2 milliards de dollars entre Tokyo et Téhéran risque de ne pas être conclu. Comme le note le journal, l’accord a suscité des controverses à Tokyo et le ministère des affaires étrangères n’y est pas favorable, compte tenu de la situation tendue dans la région.

Voyage

Je pars le lundi 9 octobre pour le Liban, Bahreïn et Koweït. Je serai de retour à mon bureau le lundi 23 octobre. Je ne sais pas quelles possibilités j’aurais de continuer mon blog de là-bas. J’essaierai d’envoyer des textes, sinon soyez patients.

Le lobby pro-israélien aux Etats-Unis.

Sur le site du journal Libération de ce 7 octobre, un article de Pascale Riché, correspondante du quotidien aux Etats-Unis, intitulé « Pressions du lobby pro-israélien sur les intellectuels américains ».
« L’historien Tony Judt, éminent professeur à l’université de New York, devait donner mardi soir au consulat polonais une conférence sur le lobby pro-israélien aux Etats-Unis. Quelques heures avant le début de la conférence, le consul général, Krzysztof Kasprzyk, décide d’annuler la conférence. Après avoir parlé au président de l’Anti-Defamation League (ADL), association de lutte contre l’antisémitisme, il a pris peur d’une campagne contre son pays. Scandalisé, Judt considère que l’affaire pose la question de la liberté d’expression aux Etats-Unis : "Il y a des similarités avec les récents problèmes que vous avez eus en Europe. Nous avons ici des imams juifs, mais non religieux", nous déclarait-il hier. L’affaire émeut le monde universitaire, au-delà des frontières américaines. Une pétition circule. Car Tony Judt, Britannique de 58 ans, juif, n’a pas vraiment le profil d’un antisémite. Militant sioniste dans sa jeunesse, il est depuis devenu très critique de l’occupation des Territoires palestiniens. Très indépendant d’esprit, c’est aussi un ancien élève de l’Ecole normale supérieure, ami de nombreux intellectuels français. »

Un intellectuel syrien toujours en prison

J’avais noté dans un précédent blog, l’arrestation de Michel Kilo, un intellectuel démocrate syrien, connu pour ses positions de gauche. Fin septembre, huit des dix personnes arrêtées en même temps que lui avaient été libérée ; les deux exceptions, lui et l’avocat Anwar Al-Bounni. Ils avaient signé un appel commun avec des intellectuels libanais. Michel Kilo était le plus actif des intellectuels de l’opposition, tentant d’unifier l’opposition intérieure et extérieure. Il est partisan d’une transition démocratique pacifique. Soumis à de fortes pressions (souvent injustifiées) des Etats-Unis, d’Israël et de la France, le régime se referme sur lui-même, ce qui l’affaiblit encore plus. Je profite de cette information pour signaler un excellent blog en anglais sur la Syrie, SyriaComment ; on y trouvera notamment un réflexion sur les raisons qui amènent les Etats-Unis et Israël à refuser de négocier avec la Syrie.

Alain Gresh

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