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« Bandargate » et tensions confessionnelles

Lettre de Bahreïn

par Alain Gresh, 19 octobre 2006

Tous les journalistes vous le diront, trouver des chiffres fiables sur un pays relève souvent de la mission impossible. Nombre d’habitants, produit intérieur brut, niveau d’éducation, les données se contredisent selon les sources et les rapports. Mais, en général, on s’accorde sur la superficie d’un pays. Situé dans la zone troublée du Golfe (persique, ou arabo-persique selon les atlas), le Bahreïn serait-il une exception ? 691 km2 selon le portail de l’Institut du monde arabe, 707 km2 selon Wikipédia, 1 000 km2 selon Quid (mais là il s’agit d’une erreur grossière), 680 km2 selon l’Atlas géographique mondial, etc. On pourrait penser que les écarts tiennent au fait que Bahreïn est un archipel de 36 îles dont seulement 13 méritent ce nom par leur taille. Il n’en est rien. En fait, année après année, la terre grignote la mer : des tonnes de gravats jetés dans les flots permettent cette extension. La superficie aurait ainsi progressé de 40 km2, soit de 5 % environ : ce n’est pas rien, alors que les prix des terrains flambent… Le long de la corniche de Manama, la capitale, s’élèvent des gratte-ciel, des centres commerciaux, des hôtels de luxe ; de l’autre côté de la route, on voit encore, à certains endroits — mais pour combien de temps ? —, les maisons traditionnelles d’une population souvent démunie…

Un autre « mystère » tient au nombre de nationaux et surtout de votants, dans un royaume qui se prépare à élire ses députés et ses conseillers municipaux le 25 novembre. La population était d’environ 650 000 personnes en 2002, dont 400 000 nationaux et 243 000 électeurs ; en cinq ans, le nombre de ces derniers serait passé, selon un intellectuel, à plus de 310 000, soit une augmentation de près de 70 000 personnes. Il y voit le résultat de la naturalisation massive de fonctionnaires, soldats, policiers, arabes, indiens ou pakistanais, qui servent le régime, lui sont fidèles et sont, comme la dynastie régnante, sunnites, alors que la majorité de la population est chiite.

Cette pratique a été dénoncée depuis longtemps (1), mais une « affaire » qui accapare toutes les conversations donne du crédit à cette thèse. L’homme par qui le scandale est arrivé s’appelle Salah Al-Bandar, un citoyen britannique d’origine soudanaise qui a travaillé pendant un an au sein d’un comité stratégique du Ministère des affaires du conseil des ministres. Il a été arrêté, puis expulsé vers les Etats-Unis, après avoir envoyé un rapport de 240 pages à une série d’ambassades et d’organisations politiques et sociales du Bahreïn.

Selon le texte, intégralement en arabe, qui circule sur Internet et est largement commenté sur des blogs (2), il existerait une « organisation secrète » au sein du Bureau central de l’informatique, dirigé par un membre de la famille royale, cheikh Ahmed bin Attiyatallah, visant à influencer le résultat des élections. Les autorités auraient payé plus de 1 million de dinars bahreïnis (un peu plus de 2 millions d’euros) à différents fonctionnaires et journalistes, mais aussi à un groupe d’officiers du renseignement jordanien, à un quotidien en langue arabe et à des candidats aux élections (le document contient des photocopies de chèques). D’autre part, le rapport décrit un programme « confessionnel » visant à convertir des citoyens du chiisme au sunnisme.

Alors que les groupes politiques déposent la liste de leurs candidats, cette affaire est sur toutes les lèvres, mais la presse reste silencieuse. Fait sans précédent, les rédacteurs en chef des différents quotidiens du pays (il y en a une demi-douzaine, autant qu’en France !), ont envoyé aux membres du Haut conseil de la magistrature une lettre ouverte, publiée le 15 octobre, demandant la levée de l’interdiction qui leur est faite de parler du « Bandargate ». La réaction n’a pas tardé : un refus net…

Pour saisir les enjeux du scandale, il faut remonter un peu à l’histoire de cette île, qui a été conquise au XVIIIe siècle par l’actuelle famille régnante sunnite, alors que la majorité de la population est chiite. Après une longue période de colonisation britannique, Bahreïn a acquis son indépendance le 15 août 1971. Le système relativement libéral instauré par la Constitution de 1973 reflétait une vie politique intense et l’existence de courants politiques divers, des nationalistes arabes aux communistes, en passant par les islamistes ; et aussi, d’un mouvement social puissant. Cette opposition, l’émir a voulu la casser en dissolvant le parlement en 1975. Depuis, l’instabilité a été permanente, favorisée par la révolution iranienne de 1979, qui a donné un nouveau souffle aux organisations islamistes chiites. Les difficultés économiques, notamment le chômage très élevé, ne favorisent pas le calme. En novembre 1994 éclate une véritable Intifada, qui se poursuivra plusieurs années. Des dizaines de personnes sont tuées, des centaines arrêtées, la torture devient une pratique courante.

En 1999, l’arrivée au pouvoir du nouvel émir cheikh Hamad bin Isa al-Khalifa, succédant à son père décédé, permet une certaine ouverture du système politique : libération des opposants et retour dans l’émirat des exilés, reconnaissance de l’égalité entre les citoyens, abolition des lois d’exception et restauration de la liberté de parole. Une nouvelle Charte nationale, plébiscitée par référendum en février 2001, scelle la réconciliation nationale. L’émir se proclame roi en février 2002, l’émirat devenant une monarchie constitutionnelle. Mais la Constitution, rédigée sans consultation avec l’opposition, contient de sérieuses failles. Le roi a créé deux chambres, dont les membres de l’une sont nommés par lui ; d’autre part, même le Parlement élu dispose de peu de pouvoirs (il ne peut ni nommer le premier ministre, ni faire tomber le gouvernement) (3). Ce coup de force constitutionnel aboutit au refus par l’opposition de concourir dans les élections législatives de 2002 (la participation a plafonné à 53 %).

Pourtant, le boycottage de l’opposition n’a pas abouti, et, sans que le roi ait vraiment cédé, la majorité des forces politiques, islamistes et libérales, a décidé de se présenter aux élections de 2006, espérant ainsi influer sur le cours des événements. Mais des courants minoritaires maintiennent leur appel au boycott ; une organisation, Al-Haq, les fédère. Le 30 septembre, plusieurs milliers de personnes ont manifesté à Manama, pour protester contre la naturalisation de milliers de personnes.

Dans une lettre au roi de la mi-octobre, reproduite par l’Agence France Presse, cent personnalités ont dénoncé une « organisation secrète » au sein de l’Etat et un « projet confessionnel »  ; ils ont appelé le souverain à s’adresser à la population, car le silence « détruirait ce qui reste de confiance entre le pouvoir et les citoyens et créerait une discorde confessionnelle ». Le fait que la plupart des signataires soient favorables à la participation aux élections en dit long sur la fragilité de la situation actuelle. La trêve, relative, de Ramadan se terminera après les fêtes de fin du jeûne (à partir du 22-23 octobre). Que se passera-t-il après ?

Depuis le 26 novembre 1986, un pont long de vingt-cinq kilomètres relie le Bahreïn à l’Arabie saoudite (un autre projet a été décidé pour joindre le royaume à Qatar). Cet ouvrage d’art a eu des retombées économiques : tous les week-ends, des dizaines de milliers de Saoudiens viennent dépenser leur argent à Manama, où la vie est plus facile, où les femmes peuvent conduire (une vingtaine sont candidates aux élections législatives), où l’alcool est facilement accessible, où le climat religieux est ouvert (on peut exercer n’importe quelle religion, on compte une petite communauté juive). De nombreux expatriés occidentaux, qui travaillent dans les provinces pétrolières de l’est de l’Arabie y ont installé leur famille depuis les attentats qui ont ébranlé le royaume wahhabite. D’où le boom immobilier, qui favorise la spéculation et aussi, selon diverses sources, l’accaparement des terres par des membres de la famille royale.

Mais ce pont a aussi une dimension militaire et stratégique. Durant la guerre contre l’Irak (1990-1991), il a représenté une veine jugulaire du ravitaillement des troupes américaines. Bahreïn abrite plusieurs bases importantes américaines, notamment le quartier général des forces maritimes dans le Golfe (le président Bush a qualifié Bahreïn d’allié essentiel). A partir du 31 octobre se dérouleront des manœuvres militaires navales dans le Golfe, sous égide américaine, avec la participation de Bahreïn, manœuvres qui s’inscrivent dans la lutte contre « la prolifération des armes de destruction massive ». On dément ici que ce soit l’Iran qui soit visé… L’opposition, jadis très critique sur la coopération entre Washington et Manama, s’est faite très discrète sur le sujet…

Pourtant, une guerre contre l’Iran aurait des retombées catastrophiques sur le royaume. Elle ébranlerait ce centre financier régional, qui a remplacé Beyrouth depuis l’éclatement de la guerre civile en 1975. Elle ébranlerait encore un peu plus les relations déjà fragiles entre chiites et sunnites…

Alain Gresh

(1) « Political Naturalization in Bahrain », Bahrain Center for Human Rights (BCHR), 2002.

(2) Voir par exemple « Must be election season », Chan’ad Bahraini, 13 octobre 2006.

(3) Lire Marc Pellas, « Bahreïn, un simulacre de démocratie », Le Monde diplomatique, mars 2005.

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