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L’étrange concept de "bombe atomique islamique"

par Alain Gresh, 29 octobre 2006

Dans le International Herald Tribune du 28 octobre, un article intitulé « Weighing the threat of an Islamic A-bom » (Mesurer les risques d’un bombe A islamique) de Noah Feldman. Etrange texte en vérité : il est à la Une du journal (on notera que sur le site du journal, le texte a un autre titre : « Nuclear holocaust : A risk too big even for martyrs ? ») et il n’est pas l’oeuvre d’un journaliste puisque Noah Feldman est professeur de loi à l’université de New York et un membre du Council on Foreign Relations, un important think-tank américain. Il est exceptionnel de voir un article d’un non journaliste faire la Une du Herald. Mais ce qui frappe le plus c’est l’argumentation utilisée et la manière de débattre de la prolifération dans la région. En laissant entendre que les dirigeants d’un Etat islamique (concept qui n’est jamais vraiment défini) pourraient fonctionner selon des logiques suicidaires, l’article apporte une contribution à l’argumentation de l’administration Bush en faveur d’un bombardement de l’Iran et de ses sites nucléaires. Plus largement, le raisonnement s’inscrit dans une pensée occidentale qui vise à faire de l’islam un phénomène à part, qui échappe à toute logique rationnelle. Ce qui fait le caractère particulièrement pernicieux de cet article est le fait qu’il se présente comme une analyse sensée, objective, pesant le pour et le contre. Les passages cités ici sont tirés de la version étendue de l’article telle qu’elle est publiée sur le site Internet du journal. Je les ai traduits et j’ai fait quelques commentaires en gras dans le texte.

Après avoir rappelé qu’Israël avait déjà la bombe atomique, mais qu’il ne l’utiliserait jamais (oubliant que le gouvernement de Tel-Aviv avait discuté de son éventuel usage durant la guerre d’octobre 1973), Noah Feldman note les inquiétudes de différents pays arabes à l’égard des projets nucléaires iraniens : ceux-ci craindraient un changement dans les rapports de force géopolitiques dans la région. Jusque-là rien d’anormal, on est dans une logique géopolitique... L’auteur souligne aussi que les pouvoirs sunnites craignent que l’Iran chiite puisse utiliser l’arme atomique contre Israël et même qu’ils « pourraient utiliser une telle bombe (atomique) contre eux ». Ceci va inciter les différents Etats, notamment l’Arabie saoudite et l’Egypte à entrer dans la course au nucléaire.

A partir de là, le professeur s’interroge sur la perspective que nous n’ayons pas seulement affaire à une bombe islamique, mais à plusieurs. Ce qui, selon lui, doit nous amener à « réfléchir sur comment les musulmans - qu’ils soient chiites ou sunnites - pourraient utiliser leurs armes nucléaires ». Dans les années 1980, quand le Pakistan acquit l’arme atomique, « il était encore possible d’éviter de se poser la question gênante de savoir s’il existait quelque chose de spécial dans la croyance et la pratique musulmane qui rendrait la possession d’une telle technologie inquiétante. La plupart des observateurs pensaient que les Etats musulmans pouvaient être dissuadés de l’utiliser comme les autres Etats : par la peur de représailles massives ».

Mais le contexte a désormais changé, avec le développement des attentats-suicide et l’utilisation du vocabulaire du martyr et du sacrifice. « Et l’attentat suicide a pénétré la conscience culturelle islamique, la liste des objectifs s’est très largement étendue ». Et elle s’étend de plus en plus, des musulmans tuant des musulmans...

« Ce qui rend les attentats suicide particulièrement intéressant pour la question nucléaire est que, par définition, elle ébranle la théorie de la dissuasion. Quand un kamikaze meurt dans une attaque, il veut envoyer un message : “Vous ne pouvez pas m’arrêter parce que je suis prêt à mourir”. Pour rendre le défi encore plus difficile, un kamikaze qui se fait sauter dans un marché ou des funérailles en Irak et en Afghanistan veut tuer des innocents, y compris des musulmans. » Cette analogie est particulièrement fallacieuse ; elle met sur le même plan l’action d’un individu et celle d’un Etat ; elle oublie que l’emploi du nucléaire répond à une autre logique. Le seul pays qui envisage l’utilisation de l’arme nucléaire comme une arme de champ de bataille sont les Etats-Unis. Ceux qui sont intéressés à la question de l’arme nucléaire et des conditions de son utilisation, pourront se reporter aux analyses de Paul-Marie de La Gorce publiées au cours des quinze dernières années et disponibles surle cédérom du Monde diplomatique

Est-ce que cette logique du sacrifice de musulmans innocents s’interroge l’auteur ne pourrait-elle pas être étendue au niveau national ? « Si un Etat islamique ou des terroristes islamiques utilisaient l’arme nucléaire contre Israël, les Etats-Unis ou d’autres objectifs occidentaux comme Londres et Madrid, les représailles garanties coûteraient la vie à des centaines de milliers et peut-être des millions de musulmans. Mais, en s’appuyant sur la logique des attentats-suicide, le responsable de l’action pourrait penser que ces musulmans sacrifiés mourraient avec la grâce divine et que d’autres pourraient continuer le djihad. Aucun Etat dans le monde musulman n’a épousé ces thèses. Mais, après le 11-Septembre, nous ne pouvons plus considérer une telle hypothèse comme fantaisiste. »

« Poser la question du rapport entre la croyance en l’islam et la bombe n’est pas, néanmoins, un substitut à l’analyse stratégique des intérêts rationnels des gouvernements islamiques. » Et l’auteur développe longuement des analyses géopolitiques, notamment sur les aspirations de l’Iran et particulièrement sur leur dimension nationale (voire nationaliste). Il affirme que les Etats nationalistes ont pu aussi, dans l’histoire, faire des choses follets, mais, au moins« les nationalistes se soucient de leur propre peuple et de leur Etat, qui doit rester vivant et prospérer. C’est un principe de base du nationalisme qu’il n’y a rien au-dessus de l’Etat-national, l’aboutissement de l’autodétermination du peuple. Les penseurs religieux, en revanche, croient par définition qu’il y a au paradis quelque chose de plus grand que le gouvernement sur cette terre. Dans des circonstances propices, ils peuvent sacrifier des vies – y compris la leur – pour servir la volonté divine telle qu’ils l’interprètent. » (Rappelons que le dirigeant chinois Mao Tse Toung, lors des polémiques avec les dirigeants soviétiques dans les années 1960 sur l’utilisation de l’arme atomique, affirmait que celle-ci était une arme comme les autres et que, après une guerre nucléaire, le socialisme sortirait vainqueur et que l’humanité pourrait repartir sur des bases nouvelles. Mais la Chine n’a jamais utilisé l’arme nucléaire alors que, durant la guerre de Corée (1950-1953), les Etats-Unis ont pensé à plusieurs reprises à l’utiliser)

Commet faire alors ? « Nous avons besoin de manière urgent de savoir qu’est -ce que l’islam dit à propos de la bombe. Bien sûr il n’y a pas une seule réponse à cette question. Le monde de plus de 1 milliard de musulmans est divisé concernant les traditions de leur religion vieille de plus de 1400 ans. De plus, les armes nucléaires sont une technologie relativement nouvelle, qui n’a pas été prévue par le Prophète et qui n’est pas mentionnée dans le Coran (le contraire aurait été... étonnant !!). Néanmoins, les musulmans d’aujourd’hui sont engagés dans un débat d’interprétation de leur tradition pour établir comment et quand leur puissance nucléaire pourrait être utilisée. Leurs écrits que l’on trouve dans des fatwas et des traités sur la Toile et imprimés racontent une histoire fascinante et inquiétante. »

Suit encore un long développement sur le débat concernant les attentats-suicide, d’où il ressort qu’il existe une multitude d’opinions, même si le courant général des docteurs de l’islam condamne les attentats contre les civils, à l’exception de ceux commis en Palestine (Feldman aurait pu noter que des organisations et des partis non religieux ont aussi soutenu ce type d’actions en Palestine).

« Dans le monde de l’islam radical, il y a ceux qui croient que l’on est allé trop loin dans la mise en cause des lois traditionnelles du djihad. Des rapports font état de difficultés à recruter des candidats étrangers pour des missions suicide en Irak contre des civils. Le débat sur la manière de poursuivre le djihad n’est en aucun cas terminé. Mais c’est un fait incontestable que les restrictions classiques sur les tueries contre des femmes, des enfants et des musulmans a été érodée dans la dernière décennie. » Et si l’on peut tuer des femmes et des enfants israéliens, des Américains, des chiites ou des sunnites, si personne n’est à l’abri, quelle en est la conséquence sur la question de « la bombe islamique ».

« Est-ce qu’un Etat musulman serait prêt à porter le djihad contre l’ennemi, même si cela signifie un suicide collectif par les destructions (en représailles) qui frapperaient l’Etat et ses citoyens ? Les dirigeants de l’Iran ou ceux d’une Arabie saoudite radicalisée et nucléaire partagent les aspirations au martyr de tant de jeunes seraient-ils prêts à lancer une attaque contre Israël et les Etats-Unis, même si le résultat inévitable est le martyr de tout leur peuple ? La réponse dépend dans une large mesure de savoir si on considère l’islam susceptible de cette pensée apocalyptique et millénariste qui pourrait conduire des peuples plutôt que des individus à une attitude suicidaire. Il est important de noter que malgré toute sa rhétorique sur la guerre des civilisations, Ben Laden n’a jamais évoqué la fin du monde. » Ben Laden, poursuit-il, n’évoque jamais la fin des temps et ne prétend pas être le Mahdi.

En revanche, la croyance chiite dans l’imam caché et un messianisme plus affirmé peut créer quelques inquiétudes, en particulier parce que on peut penser que « Ahmadinejad est plus un utopiste qu’un réaliste ». Pourtant ce serait sûrement « une erreur d’anticiper que l’Iran pourrait utiliser sa puissance nucléaire et provoquerait ainsi des représailles à grande échelle et son autodestruction assurée ».

L’auteur passe alors à un autre registre. Il s’interroge sur les principes de la non prolifération tels qu’ils sont définis par la communauté internationale. Et il reconnaît l’évidence.

« Le régime de non prolifération n’est pas et ne pourrait pas être fondé sur des principes d’égalité internationale. Mais cela ne veut pas dire que les Etats-Unis et ses alliés devraient accepter que n’importe qui développe la technologie nucléaire. Doit entrer en ligne de compte le fait qu’un candidat à cette technologie est notre ennemi. Pour les Etats musulmans, il y a de sérieuses raisons de s’inquiéter maintenant et pour l’avenir, les sentiments populaires anti-américains étant sûrement appelés à jouer un rôle important dans la définition de leur politique étrangère. Dans le prochain quart de siècle, il serait certes souhaitable que l’islamisme et l’anti-américanisme soient déconnectés. Mais nous devons être francs et reconnaître que, au moins à court terme, la stratégie de démocratisation américaine n’a rien fait pour faire baisser l’anti-américanisme islamiste, qu’il soit sunnite ou chiite, bien que cette stratégie ait bénéficié aux islamistes de la région en leur permettant de concourir pour des postes et pour entrer au gouvernement. » (Ceci est pour le moins un raccourci hasardeux, les régimes arabes ne se sont pas ouverts, que ce soit en Egypte ou en Jordanie, et les islamistes ne sont entrés au gouvernement qu’en... Irak)

Conclusions de l’auteur

« Cela signifie que le mieux que nous pouvons espérer des Etats islamiques nucléaires est un dictateur rationnel comme Pervez Musharraf du Pakistan, qui voit son intérêt dans l’alliance avec l’Occident. De tels leaders peuvent être forts et apporter la stabilité, mais nous savons aussi que leur règne promeut l’opposition islamiste, avec ses connotations souvent violentes. Quand de tels dirigeants meurent ou sont renversés, les islamistes seront d’utiliser la puissance internationale que leur donne les armes nucléaires pour poursuivre leurs objectifs, des objectifs marqués le plus probablement par l’anti-américanisme. Rien de cela n’est inhérent aux structures de l’islam. L’islam contient des traditions et des idées qui peuvent être utilisés pour le bien ou pour le mal, pour la prudence ou la destruction. Cette flexibilité d’interprétation – qui est caractéristique des autres grandes religions mondiales – n’empêche pas la particularité de l’islam. Une bombe islamique n’est pas la même chose qu’une bombe nationaliste dans un Etat à majorité musulman ni ne sera la même qu’une bombe chrétienne ou une bombe juive (qu’est-ce qu’une bombe chrétienne ou une bombe juive, on ne le saura pas). Son rôle dans l’histoire dépendra, en dernière analyse, du sens que les musulmans lui donneront et l’usage qu’ils font de leur foi et de leurs capacités. En se confrontant au problème d’une bombe islamique, nous – musulmans et non musulmans – nous devons nous souvenir que l’islam existe à la fois comme un système idéal moral et de valeurs et comme une force qui motive des peuples vivant aujourd’hui, avec toutes leurs fragilités et leurs imperfections qui les rend humains. »

Soldats américains contre la guerre en Irak.

Une pétition circule sur la Toile, signée par des soldats et des officiers américains qui affirment : « Comme des patriotes américains fiers de servir la nation sous uniforme, je demande respectueusement à mes dirigeants politiques au Congrès d’appuyer un retrait rapide de toutes les forces militaires et bases américaines d’Irak. Rester en Irak ne marchera pas et ne vaut pas le prix que nous payons. Il est temps que les troupes américaines rentrent à la maison. » Si on veut avoir une idée de la virulence et des motivations de ces soldats américains, on pourra consulter le site Travelling soldiers (soldats en déplacement ou en voyage).

L’aide européenne aux Palestiniens.

Dans le quotidien Le Monde du29-30 octobre, un article intitulé « L’aide européenne à l’autorité palestinienne a augmenté en 2006 », rend compte de la visite de Javier Solana en Israël et Palestine. « L’aide totale, a dit M. Solana, atteindra même 655 millions d’euros, au lieu des 550 alloués en 2005, soit une augmentation de 19 %. La suppression de l’aide directe a été plus que compensée par l’accroissement de l’aide humanitaire et la mise en place d’un système appelé Temporary International Mechanism (TIM) qui a permis d’allouer environ 110 millions d’euros pour des besoins précis. ». Et le journaliste poursuit : « Si la contribution budgétaire - financée par moitié par les pays arabes et l’Union européenne (UE) à hauteur de 364 millions de dollars -, a effectivement été supprimée en raison de la classification du Hamas comme organisation terroriste, cet apport financier a été largement compensé par l’accroissement de l’aide humanitaire à différentes ONG, ainsi qu’à l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNWRA). » Le principal manque à gagner pour l’Autorité aurait une autre cause et « provient de la rétention par Israël du produit des taxes et des droits de douanes, soit entre 50 et 55 millions de dollars par mois. Ce qui représente, depuis avril, environ 400 millions de dollars, l’équivalent d’à peu près la moitié des revenus de l’Autorité palestinienne qui, en 2005, étaient de 1,2 milliard de dollars ».

Pourtant, cette analyse est partielle. Une aide directe à l’Autorité palestinienne et une aide humanitaire même de niveau équivalent, ce n’est pas du tout la même chose. L’embargo imposé à l’Irak entre 1990 et 2003 devrait aider à le comprendre : le "programme pétrole contre nourriture" a permis, pendant près d’une décennie, d’empêcher la population irakienne de mourir de faim ; mais, dans le même temps, l’embargo a sapé les fondements même de l’Etat irakien (ses administrations, ses écoles, ses hôpitaux – les services de police seuls ont continué à vraiment fonctionner), a contribué à déliter toute la société. Et l’invasion américaine du printemps 2003 a provoqué ce qui était inévitable à la suite de ce long embargo : l’effondrement de l’Etat irakien. Le gel de l’aide à l’Autorité palestinienne a aujourd’hui les mêmes conséquences : affaiblir ce qui reste de cette Autorité, semer les germes du désordre et de la guerre civile, favoriser le développement de multiples centres d’autorité.

Alain Gresh

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