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Faut-il parler de l’oppression des femmes palestiniennes ?

par Alain Gresh, 9 novembre 2006

« Après la mort, ce mercredi 8 novembre, de dix-huit civils palestiniens, écrit Dominique Vidal sur le site du Monde diplomatique, le ministre israélien de la défense Amir Peretz a exprimé ses « regrets », a ordonné une enquête et a fait cesser – provisoirement - les tirs d’artillerie. Sous couvert d’empêcher les tirs de roquettes sur la ville de Sderot, l’opération « Nuages d’automne » a fait, en moins d’une semaine, une soixantaine de morts et plus de 300 blessés. Il est vrai que le nouveau vice-premier ministre Avigdor Lieberman s’affirme partisan d’utiliser « les méthodes de l’armée russe en Tchétchénie » contre une population déjà assiégée, isolée, enfermée, privée d’eau, de nourriture, de médicaments et d’électricité… »

C’est alors que l’offensive israélienne se développe contre les Palestiniens à Gaza que l’association américaine Human Rights Watch publie le 7 novembre une étude d’une centaine de pages intitulée « Occupied Palestinian Territories : Authorities Must Address Violence against Women and Girls. Inadequate Laws and Policies Deny Victims Justice » (Territoires palestiniens occupés : les autorités doivent répondre à la violence contre les femmes et les jeunes filles. Des lois et des politiques inadéquates interdisent aux victimes d’obtenir justice). Ce texte a été largement commenté dans la presse française. Delphine Matthieussent, dans un article de Libération du 7 novembre « Les femmes doublement victimes en Palestine », écrit : « L’ONG américaine explique comment la conjonction de lois discriminatoires et l’absence de politique de protection laissent les femmes et les jeunes filles palestiniennes victimes de violences sans pratiquement aucun recours. L’étude, réalisée à partir de plus de cent interviews en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, fin 2005, reprend les conclusions d’enquêtes menées par le Bureau central palestinien des statistiques (BCPS) et plusieurs organisations palestiniennes de défense des femmes. »

Et la journaliste ajoute : « Les victimes de violences sexuelles (viol et inceste) sont particulièrement vulnérables en raison de la prévalence des codes d’honneur dans la société palestinienne : les femmes suspectées d’avoir entaché l’honneur de la famille risquent d’être tuées par leurs proches. Le rapport souligne que le fait d’avoir été victime de violences sexuelles est en lui-même un affront pour la famille. C’est donc la loi du silence qui prévaut dans la grande majorité des cas. Ainsi, en 2003 et 2004 respectivement, une seule condamnation pour viol a été prononcée en Cisjordanie et dans la bande de Gaza où vivent près de 4 millions de Palestiniens. En 2005, seuls 27 détenus palestiniens purgeaient des peines de prison pour viol. »

Helena Cobban, une universitaire américaine, qui anime un excellent blog, Just World News, conteste en partie le rapport, dans un texte intitulé « Protecting Palestinian females : HRW misses the mark » (Protéger les femmes palestiniennes : HRW manque son but)

« Je ne comprends vraiment pas certaines décisions de mes collègues et amis de HRW. Cette semaine, avec beaucoup de publicité, ils ont sorti un rapport très bien financé sur les violences domestiques dans les territoires palestiniens occupés. Leur but principal est de blâmer l’Autorité palestinienne », qui n’est pas capable de protéger les victimes. (...)

« Cette étude me semble mal conçue et mal orientée pour plusieurs raisons. »

D’abord, elle ne fait aucune mention de l’importante violence physique et systémique infligée aux femmes palestiniennes par les forces israéliennes d’occupation. D’autre part, le rapport affirme que l’Autorité palestinienne "détient la responsabilité ultime pour protéger les victimes et amener les coupables à rendre des comptes", or, « selon moi (HC), cela est tout à fait inexact. Israël n’a jamais renoncé à ses responsabilités (ou à ses droits) prévus par la loi internationale, à agir comme une puissance occupante en Cisjordanie et à Gaza. » (...)

« Une des caractéristiques essentielles des conditions de vie établie par Israël est son usage fréquent d’un force meurtrière contre les Palestiniens, y compris les femmes. Une autre est son imposition de contraintes serrées sur la capacité des Palestiniens de mener une vie qui est un rapport avec une existence humaine – à travers l’imposition de régimes de contrôle sévères des déplacements, à travers le boycott économiques, etc. »

« Est-ce donc étonnant que sous ces conditions de vie dégradantes et parfois menaçantes pour leur vie même, les familles palestiniennes se soient retrouvées tellement sous pression que les membres les plus forts de la famille aient accrus leur usage de la violence domestiques contre les plus faibles ?. »

« De plus, le degré de "recherche effectué par HRW me semble risible et totalement inadéquat, sûrement pas le type de recherche susceptible d’être projeté dans les tribunes augustes des médias occidentaux. »

Ce n’est pas tout à fait le point de vue développé par la journaliste Amira Hass dans le quotidien Haaretz du 8 novembre, sous le titre « Two lobbies defend oppression » (deux lobbies défendent l’oppression) (D’ailleurs, vous trouverez sur le site de Helena Cobban, une discussion des thèses d’Amira Hass)

« Il ne peut y avoir de plus mauvais moment pour la publication du rapport de Human Rights Watch sur la violence contre les femmes dans les familles et la société palestiniennes : hier, le 7 novembre, au moment même où l’armée israélienne se retirait de Beit Hanun après un assaut de six jours qui a fait 53 morts. Au moins 27 sont des civils non armés, y compris 10 enfants et deux volontaires de la Croix Rouge. Parmi les 200 et quelques blessés, on compte au moins 50 enfants et 46 femmes. En plus des victimes, des maisons ont été détruites et les réseaux d’eau, d’électricité et routiers ont été endommagés. »

Mais, justement parce que cette violence est permanente, poursuit Amira Hass, qu’il ne peut y avoir de moment approprié ou non approprié pour un tel rapport. « Le rapport de HRW, comme le travail des organisations palestiniennes et notamment des organisations de femmes, prouve que les droits humains n’ont pas de frontières ethniques, politiques, géographiques ou de genre, et qu’il n’y a pas de limite aux demandes que ces droits soient respectés. »

« Le lobby traditionnaliste-masculin se sert de l’occupation israélienne pour mettre des limites au débat public et institutionnel et empêcher les critiques et faire taire les voix qui demandent des changements sociaux. Douze femmes palestiniennes – huit de Gaza et quatre de Cisjordanie – ont été tuées depuis le début de l’année 2006 par des proches, sous prétexte de défendre "l’honneur de la famille". Il est très utile pour le lobby traditionnaliste que les attaques israéliennes continuelles cachent ces faits et perpétuent l’idée que les femmes sont la propriété du mâle chef de famille. »

Une longe étude permet d’avoir des données concrètes. « LA SITUATION ECONOMIQUE ET SOCIALE DES FEMMES PALESTINIENNES : 1990-2003 », de la Commission économique et sociale pour l’Asie occidentale des Nations unies. Ce rapport note en introduction :

« Au niveau du développement, les femmes palestiniennes font apparemment face à une série de circonstances contradictoires. Alors que des progrès remarquables ont été relevés au niveau du pourcentage de femmes sachant lire et écrire, outre les hausses des taux de scolarisation des filles et des femmes dans l’enseignement primaire, secondaire et tertiaire, ces acquis ont été mitigés par la persistance des taux élevés de fertilité en comparaison avec la faible participation des femmes aux domaines du travail et de la politique. Par ailleurs, une tendance générale consiste à
rationaliser cette modeste participation par des justifications religieuses ou
traditionalistes. Cette pratique est, en partie, attribuable aux profondes traditions et valeurs patriarcales de la société, favorisant les garçons et les hommes. Toutefois, cette disparité émane également de la situation financière extrêmement instable de la plupart des foyers palestiniens et de la croyance que les fils sont davantage capables de subvenir aux besoins de leurs familles au cours des périodes précaires. Cette disparité des genres au sein du ménage se traduit par des restrictions similaires dans la
force de travail, où la participation des femmes au marché est entravée, en grande partie, par les défis du marché de travail dominé davantage par les hommes que par les proscriptions religieuses contre le travail des femmes hors du foyer. »

Le vieux débat sur le rapport entre les luttes contre l’oppression étrangère et les luttes contre l’oppression patriarcale (et contre toutes les oppressions "internes") resurgit. Pour approfondir sur la situation des femmes dans le monde arabe et s’éloigner des visions simplistes occidentales, on lira avec le livre de Sonia Dayan-Herzbrun, Femmes et politique au Moyen-Orient (L’Harmattan, 2005)

Voila ce que dit la présentation du livre sur les Palestiniens :

« La Première Intifada palestinienne est sans doute l’exemple paradigmatique montrant que la contestation élargit, puis rétrécit le champ d’action des femmes. Il est indéniable que l’Intifada permet aux femmes palestiniennes de gagner une grande visibilité politique à travers la résistance, et au-delà, de négocier la notion même de l’honneur. Dayan-Herzbrun remarque ainsi que « l’honneur des hommes passait par l’intégrité (sexuelle) du corps des femmes. leur honneur repose maintenant sur la participation des femmes à la lutte » (p. 66). La manifestation devient le lieu par excellence de la visibilité sociale et politique ; même si elles n’occupent qu’une place marginale dans les instances de décision, les femmes parviennent à s’imposer dans les espaces alternatifs qui se constituent dans la rue. Dans une société où le politique est d’abord une affaire d’hommes, voire, à l’échelle locale, d’une autorité patriarcale élargie, le comité de résistance de Ramallah élit à sa tête une jeune femme de 21 ans seulement. De même, Hannane Ashraoui émerge comme la figure de proue de la société civile palestinienne et gagne une indéniable crédibilité aussi bien en Palestine et en Israël que sur le plan international. A l’inverse, et pratiquement au même moment cependant, à Gaza, les femmes dont près des trois quarts ne se voilaient pas avant l’Intifada, se voient obligées de porter le foulard. L’insurrection palestinienne « ouvre l’espace politique à une femme d’exception, tandis que, pour beaucoup d’autres, l’oppression s’alourdit » (p. 75). Peu à peu, on voit se multiplier les crimes d’honneur dans le sillage de l’engagement nationaliste, et dans l’indifférence, voire avec la complicité de certains secteurs de la classe politique palestinienne,. Plus l’autorité parentale est ébranlée, plus l’homme évolue dans la peur, plus le contrôle de la gente féminine et de sa visibilité dans l’espace devient une affaire collective, nationale et les crimes effaçant l’affront imposé à l’homme par la femme acquièrent une légitimité collective. »

Alain Gresh

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