En kiosques : septembre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

Etats-Unis : Robert Gates, un Donald Rumsfeld bis ?

par Alain Gresh, 11 novembre 2006

Tensions entre Paris et Tel-Aviv autour du Liban. Le général français Alain Pellegrini qui commande jusqu’en janvier prochain la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), a donné un entretien au Figaro du 11 novembre, « Pellegrini : "Les survols du Liban sont inacceptables" ». Il déclare à propos des survols par l’aviation israélienne du territoire libanais : « Ces survols sont inacceptables. Ils constituent une violation de la résolution 1701 de l’ONU, qui a mis un terme au conflit cet été, une violation donc par Israël de la cessation des hostilités. À partir du moment où un pays viole l’espace aérien d’un autre pays, c’est un acte hostile. J’appelle les Israéliens à les faire cesser. J’ai du mal à les comprendre. Ils nous disent qu’ils vont continuer ces survols tant qu’ils n’auront pas récupéré leurs deux soldats enlevés par le Hezbollah. D’autre part, il semble qu’ils aient des informations sur des livraisons d’armes au Hezbollah via la frontière syro-libanaise. Tant que ces passages d’armements continuent, nous disent-ils, ils survoleront le Liban. » Rappelons que la veille le même quotidien avait publié un article de Thierry Oberlé, « L’armée française au Liban se sent menacée par Israël », qui rapportait un grave incident : « Des avions israéliens ont à plusieurs reprises adopté des "attitudes hostiles" envers les troupes françaises de la Force intérimaire des nations unies au Liban (Finul). Une "catastrophe" a été évitée de justesse, a affirmé avant-hier le ministre de la Défense, Michèle Alliot-Marie. "Des F 15 se sont présentés en piqué, puis en redressement immédiat, c’est-à-dire en posture d’attaque", a-t-elle déclaré aux députés lors d’une séance sur le budget de la Défense. Elle a jugé l’incident "intolérable". »

Un Etat palestinien ? « Un État palestinien, maintenant ! », écrit l’ancien ministre des affaires étrangères Michel Barnier dans Le Figaro du 10 novembre. « Un État aux frontières protégées par une force d’interposition semblable à la Finul II, qui aura également la charge de garantir la sécurité d’Israël. L’Union (européenne) doit par ailleurs confirmer qu’elle est prête à participer massivement au financement de la construction de cet État qui ne dispose plus des infrastructures nécessaires à son existence. Des plans existent pour parvenir à la cohabitation de ces deux États d’Israël et de Palestine. On connaît aussi depuis Oslo ce que doivent être les paramètres et les frontières d’un nouvel État palestinien viable. » Et l’ancien ministre d’ajouter : « Après la victoire des démocrates, l’occasion est venue pour les Américains de changer de politique. Les États-Unis doivent être, avec l’Europe, les artisans de ce nouvel engagement. Maintenant. Je suis sûr que la Russie et les pays arabes accompagneront cette démarche. C’est pour les États-Unis le moment ou jamais de faire pression sur Israël pour qu’il accepte la création de cet État palestinien. Il y va simplement de la sécurité durable d’Israël, avec laquelle nous ne transigerons pas. »

Faire pression sur Israël ? Pourquoi demander aux Etats-Unis de le faire, alors même que la France et l’Union européenne se contentent de faire pression sur les Palestiniens, c’est-à-dire la partie la plus faible, en imposant des sanctions ? D’autre part, une majorité démocrate entraînera-t-elle des modifications de la politique de George W. Bush sur le conflit israélo-palestinien ? Rien n’est moins sûr, les démocrates faisant de la surenchère sur les républicains en ce qui concerne leur attachement à Israël (en fait à la stratégie menée par le gouvernement israélien). La visite d’Ehud Olmert à Washington la semaine prochaine confirmera sans doute cette continuité américaine.

D’ailleurs, la future présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, farouche opposante à la guerre en Irak (ce qui n’est pas le cas de tous les démocrates) ne cache pas ses sentiments favorables à Israël, comme le note Jennifer Jacobson « Pelosi’s support for Israel is heartfelt » (L’appui de Pelosi à Israël est sincère), dans un article du 8 novembre du Jewish Telegraphic Agency : « Avec Pelosi comme présidente de la chambre, les militants et les officiels juifs sont confiants que le Congrès restera fortement pro-israélien. »

Etats-Unis : Robert Gates, un Donald Rumsfeld bis ?

Le départ de Donald Rumsfeld du ministère américain de la défense est sans aucun doute la conséquence de l’impopularité de la guerre en Irak, dont il a été l’architecte principal. Son remplacement par Robert Gates, un ancien de la CIA, marquera-t-il pour autant un tournant ? ou un infléchissement ? ou une simple continuité ?

Le président Bush a annoncé qu’il était prêt à travailler avec les démocrates. Il rencontre ce lundi 13 novembre 2006 le groupe de travail sur l’Irak présidé par l’ancien secrétaire d’Etat James Baker et par l’ancien président de la commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants Lee Hamilton, groupe qui devrait remettre ses conclusions le 7 décembre à ce groupe, a participé Robert Gates). D’autre part, le Pentagone a mis sur place aussi un autre groupe d’études, comme le révèle un article du New York Times du 11 novembre, écrit par Michael Gordon, « Military Team Undertakes a Broad Review of the Iraq War and the Campaign Against Terror » (Un groupe de militaires entreprend une étude-bilan sur la guerre en Irak et la campagne contre le terrorisme). Selon le journaliste, « parmi les idées discutées il y a l’augmentation des forces de sécurité irakiennes, l’effort américain pour les entraîner et les équiper, et l’ajustement du nombre de soldats américains en Irak. Mais les officiels du Pentagone insistent que l’étude va bien au-delà de l’Irak et que le groupe a analysé des idées non orthodoxes sur la manière de combattre le terrorisme. L’étude reflète la reconnaissance que les efforts militaires doivent être une partie d’une approche globale qui comprend l’utilisation de tous les aspects de la puissance américaine, y compris diplomatique et économique ».

Concernant Robert Gates, voici quelques éléments biographiques donnés par Wikipédia :

« Robert Gates est diplômé des universités d’Indiana et de Georgetown. Il est historien de formation, doté d’un doctorat d’histoire de l’Union soviétique.
Il fait son entrée à la CIA en 1966 en tant que simple analyste de renseignements. Après avoir franchi graduellement tous les paliers de la hiérarchie, Ronald Reagan l’avait proposé en 1987 pour diriger la direction de la principale agence de renseignements américaine mais il avait été contraint de retirer sa candidature en raison de questions quant au rôle de Gates et de celui de la CIA dans le scandale portant sur les ventes secrètes d’armes à l’Iran pour financer la guérilla des terroristes Contras au Nicaragua.
De 1989 à 1991, Gates est l’assistant pour les affaires de sécurité intérieure du président George H. W. Bush au sein du Conseil national de sécurité où il travaille avec Condoleezza Rice. »

« En novembre 1991, il fut de nouveau proposé pour diriger la CIA. lors de son audition devant les sénateurs, Gates avait reconnu avoir fait des erreurs dans l’affaire Iran-Contra (dite aussi Irangate). Il fut aussi accusé d’avoir faussé des informations émanant des renseignements pour favoriser la politique anti-soviétique de Ronald Reagan dans les années 80. Mais sa nomination avait été confirmée par le Sénat par 64 voix contre 31. Il dirigea l’agence jusqu’à la fin du mandat de George Bush en janvier 1993. »

Gary G. Sick, un des meilleurs spécialistes américains de l’Iran, partisan d’un dialogue avec Téhéran, a travaillé avec Robert M. Gates à la Maison Blanche durant les administrations des présidents Ford et Carter ; il a donné un entretien le 9 novembre sur le site du Council on Foreign Relations, « Sick : Gates Will Bring ‘Realism and Pragmatism’ to Pentagon » (Gates apportera du "réalisme" et du "pragmatisme" au Pentagone) :

« Il y a au moins un certain nombre de domaines où je pense que l’apport de Gates peut être très important. Comme vous le savez, il y a eu beaucoup de discussions autour d’une possible attaque des Etats-Unis contre l’Iran. Seymour Hersh [du New Yorker] a écrit sur le sujet et Scott Ritter [un ancien inspecteur des Nations unies en Irak] ont même dit que la guerre avait déjà commencé. Il y a eu des rapports alarmistes il y a environ un mois dans le Times sur une force navale américaine qui devait arriver dans le Golfe persique et qu’il fallait s’attendre à une attaque préventive contre l’Iran. Cela ne s’est pas produit, mais on sent un certain malaise autour de cette possibilité. »

« Je pense que, au minimum, la nomination de Gate poussera une telle perspective à l’arrière-plan. Je n’ai jamais vraiment pensé que cela aurait lieu, mais j’étais minoritaire. Avec Gates, il m’est très difficile d’imaginer cet homme, qui est un réaliste et un pragmatique, lançant une attaque sauvage contre l’Iran avec l’idée que nous allons résoudre tous nos problèmes avec l’Iran par une attaque militaire. Je ne peux imaginer qu’il le fasse. D’autre part, le département de la défense sous Rumsfeld a construit (comme il l’avait fait avant la guerre contre l’Irak) ses propres services de renseignement, qui voyaient d’un mauvais oeil tout ce que faisaient la CIA et les autres services de renseignement. C’est cette organisation qui est arrivée à la conclusion que l’Irak possédait des armes de destruction massive, que le pays avait des relations avec Al-Qaida, etc. Cette officine était dirigée par Adam Shulsky. Elle est désormais en train d’être reconstituée et cela m’étonnerait que Gates, avec ses compétences irréprochables en termes de renseignement, puisse soutenir des opérations de renseignement "sauvages". Donc je pense que si certaines personnes essaient de jouer le même jeu qu’à la veille de l’invasion de l’Irak (manipuler les informations, choisir les plus effrayantes et permettre aux autorités de les utiliser pour justifier une invasion de l’Iran), si qui que ce soit avait cette idée, je pense que Gates ne le permettrait pas. Je ne pense pas qu’on le consultera pour savoir s’il faut ouvrir des relations diplomatiques avec l’Iran tout de suite, mais au moins il aura quelque chose à dire sur les aspects militaires de telles relations. »

Pourtant, le passé de Gates amène à s’interroger sur ce portrait dressé par Sick. En effet, rappelle Jeff Stein, éditeur de CQ National Security, dans un article, « Gates’ CIA Past Could Haunt Him in Confirmation Hearings » (le passé de Gates à la CIA pourrait le hanter durant les auditions pour sa confirmation), Gates a participé aux campagnes de désinformation sur l’URSS voulues par l’administration Reagan.

« En 1991, durant les auditions devant le Congrès pour sa nomination à la tête de la CIA, Gates a été confronté au témoignage d’un ancien analyste de l’agence qui a affirmé que durant les années 1980 Gates avait “arrangé” des rapports de renseignement pour qu’ils soient conformes aux opinions d’importants responsables de l’administration Reagan qui voulaient faire croire que les agents soviétiques avaient comploté pour assassiner le Pape et qu’ils armaient et encourageaient des groupes révolutionnaires marxistes pour qu’ils mènent des attaques terroristes. »

« Les deux théories se sont révélées fausses, selon Carolyn McGiffert Ekedahl, qui a dirigé un groupe d’analystes de la CIA chargé d’enquêter sur cette théorie. Alors que Moscou se vantait de son soutien à des groupes révolutionnaires comme l’OLP de Yasser Arafat qui combattait l’occupation israélienne ou à l’African National Congress, dirigé par Nelson Mandela, les Soviétiques les poussaient à ne pas recourir à la violence, affirme Ekedalh. "Nous nous sommes mis d’accord sur le fait que les Soviétiques, à la fois publiquement et en privé, défendaient l’idée que les activités terroristes internationales étaient contre-productives et qu’ils conseillaient à ces groupes de ne pas recourir à de telles tactiques", a déclaré Ekedhal durant les témoignages pour la confirmation de Gates en 1991. "Nous avions des preuves solides pour appuyer de telles conclusions", poursuit Ekedhal. Mais Gates, à l’époque chef du département d’analyse de la CIA, n’était pas content de ces conclusions, explique Ekedahl et a aidé à le réécrire sous un autre angle "pour suggérer un plus grand appui des Soviétiques au terrorisme". »

Une appréciation que partage Ray McGovern, un analyste de la CIA entre 1963 et 1990, qui rappelle l’antisoviétisme primaire de Gates et son incapacité, malgré le fait qu’il était spécialiste de l’URSS et russophone, à analyser les changements lancés par Gorbatchev ou à prévoir la fin de l’URSS. Dans son article du 9 novembre, « The Cheney-Gates Cabal », paru sur le site TomePaine.common sense
il écrit : « "La "cabale Cheney-Rumsfeld" est peut être réduite à une seule personne. Mais tout indique que le vice-président Cheney continuera à être la force domiannte de la Maison Blanche. Il a d’ailleurs récemment déclaré : "On ne peut mener une politique nationale de sécurité sur la foi d’élection. Ce n’est peut-être pas populaire avec l’opinion. Mais cela n’a pas d’importance, dans le sens où nous devons continuer notre mission en Irak." Bien sûr, ces commentaires ont été faits avant les élections. Mais il est pratiquement certain que Bush a vetted avec Cheney la nomination de Robert Gates et, si l’expérience passée à un sens, il est aussi pratiquement certain que Gates continuera à mériter la plus haute note pour sa loyauté. On va voir se consistuer une nouvelle cabale, "la cabale Cheney-Gates". »

Concernant la politique américaine en Iran, rappelons que Robert Gates est le coauteur avec Zbigniew Brzezinski d’un rapport paru en juillet 2004, rédigé par Council on Foreign Relations Independent Task Force on U.S. Policy toward Iran. Ce rapport se prononce en faveur d’un dialogue ("engagement") avec l’Iran. Gates participe aussi à la commission Baker sur l’Irak dont les conclusions doivent être connues le 7 décembre.

Trita Parsi, président du National Iranian American Council, qui milite pour l’amélioration des relations entre l’Iran et les Etats-Unis, veut croire à la modification de la politique iranienne de Washington. Il s’exprime dans un entretien à l’agence IPS, le 9 novembre, « Iran Is Key to Course Change on Iraq » (L’Iran est la clef de changements d’orientation en Irak).

« Tout indique que la seule voie pour sortir de l’impasse est de faire ce que Bush – et Rumsfeld – a refusé jusqu’à présent : lier la coopération iranienne en Irak à la volonté de Washington de trouver un compromis sur le nucléaire iranien. (...) La Maison Blanche a refusé de tels liens dans le passé car elle cherchait des victoires totales. Maintenant, créer de tels liens est nécessaire pour éviter des défaites totales en Irak et en Iran. »

« Le groupe d’étude de James Baker sur l’Irak a déjà ouvert la voie pour un accord avec l’Iran sur l’Irak, mais Bush doit encore accepter cette idée. Début octobre, Baker a rencontré Javad Zarif à la résidence de l’ambassadeur à New York. La discussion a duré trois heures et a été jugée très utile par les deux parties. Il a été dit à Baker que l’Iran pourrait aider les Etats-Unis en Irak si "Washington changeait d’abord son attitude à l’égard de l’Iran", une périphrase pour qualifier le refus de l’administration Bush de traiter avec l’Iran sur un plan stratégique. »

« Alors que les récents tremblements de terre à Washington ont créé l’espoir d’un changement à venir aussi bien en Irak qu’en Iran, le président Bush reste le maître de la décision finale. Un Congrès démocrate ou un pragmatique à la tête du Pentagone ne pourront changer les choses que si le président Bush reconnaît la réalité sur le terrain : sans l’Iran, les Etats-Unis ne peuvent pas vaincre en Irak et sans créer un lien entre l’Irak et la question nucléaire, l’Iran ne sera pas disposé à nous aider en Irak. »

Mais Gates poussera-t-il en ce sens ? Ce n’est pas ce que croit Joshua Holland, qui publie un article intitulé : « Bush Replaces Rumsfeld with ... Another Rumsfeld » (Bush remplace Rumsfeld par... un autre Rumsfeld), sur le site AlterNet, 8 novembre.

« Selon un texte écrit par Thomas Powers en 1996 dans New York Review of Books, Gates est une personnalité hors du commun, le premier directeur de la CIA "à venir de la direction analytique de l’organisation qui a été dominée durant ses trente premières années par la vision des responsables des actions clandestines formés durant la seconde guerre mondiale". »

« Gates, comme Rumsfeld, était un combattant dévoué de la guerre froide. Powers rappelle que durant les auditions de 1987 pour sa nomination, Gates a été accusé par son ancien collègue de la CIA Mel Goodman (que Gates désignait comme "un des mes plus vieux amis dans l’agence") et par Harold Ford ("un autre ancien ami et collège") de faire pression "sur les analystes de la CIA pour exagérer l’implication des Soviétiques dans le complot pour tuer le pape Jean-Paul II » (...)

« Et comme Rumsfeld, dont la photo le montrant félicitant Saddam Hussein en 1983 est devenu célèbre, Gates (...) a un passé peu glorieux avec l’Irak et avec l’ancien homme fort de ce pays. En annonçant sa décision de ne pas voter pour sa confirmation en 1991, le sénateur Ted Kennedy, démocrate du Massachusetts, a déclaré que les archives montraient que Gates "était directement impliqué dans les opérations d’échange d’information avec le gouvernement irakien et au tournant pris par les Etats-Unis en faveur de l’Irak durant la guerre contre l’Iran. Et que Gates avait caché cela au Congrès... Il est important de garder à l’esprit que ce tournant en faveur de l’Irak dans sa guerre contre l’Iran a été à l’origine de l’amélioration de notre relation intime de sinistre mémoire avec Saddam Hussein." »

Alain Gresh

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016