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Lepénisation des esprits (suite) ; parler avec la Syrie

par Alain Gresh, 15 novembre 2006

L’Arabie saoudite et l’holocauste. L’ambassadeur saoudien à Washington, le prince Turki Al-Fayçal, s’est rendu au musée de l’holocauste, le 13 novembre. Cette visite s’inscrit dans le cadre de différentes autres visites, dont celle effectuée samedi 11 au musée américano-indien.

La lepénisation des esprits (suite). Il y a quelques semaines, j’avais publié un blog sur la lepénisation des esprits. Je voulais montrer qu’il ne fallait pas être forcément membre du Front national pour défendre des idées parallèles à celles de l’extrême droite. Les propos de Redeker en témoignent. Comme l’écrit Oliver Roy dans le dernier numéro de novembre d’Esprit, dans « Les illusions de l’affaire Redeker » :« (...) il faut que les règles soient claires : on ne peut distinguer un mauvais racisme (l’anti-sémitisme de Dieudonné) d’un bon comme celui de Redeker. Car il faut le dire : le texte de Redeker est raciste. Lorsqu’un professeur de philosophie aligne les deux prémisses suivantes : - 1) Le Coran est haineux et violent, - 2) tout musulman est éduqué dans le Coran (« Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué »), il sait très bien que la nécessaire conclusion du syllogisme, qu’il se garde de dire explicitement, est : tout musulman est enclin à la haine et à la violence. Tous, y compris ceux qui ne croient plus (puisque ils ont de toute façon été éduqués ainsi). Redeker utilise le mot musulman comme d’autres le mot juif où l’on fait semblant de ne parler que de religion alors que l’on vise bien la généalogie même de la personne. »

Nous avons une nouvelle preuve de ces dérives avec le livre d’Elie Barnavi, Les religions meurtrières, qui se termine par une lettre que l’auteur dit avoir reçue d’un ami. Je cite : « Selon nos projections les plus fiables, si les tendances actuelles persistent, dans les cinquante prochaines années, peut-être moins, la plupart des citoyens d’un certain nombre de pays européens, seront musulmans, ou du moins originaires d’un pays de culture musulmane. La “grande affaire”, par conséquent, devrait être de construire quelque chose de nouveau, une nouvelle formule d’identité, d’ordre politique, de développement sociale et de solidarité humaine, dans une société globalisée dont l’identité culturelle s’est trouvée dramatiquement bouleversée par l’évolution démographique. »

Imaginons un moment la même citation dans les années 1930 sur la France « submergée » par les Italiens ou les juifs d’Europe centrale ! Certains, à l’époque, osaient l’écrire, mais, au moins, ils ne se réclamaient pas du libéralisme politique, encore moins de la gauche et de la démocratie.

La vision de l’évolution démographique présentée par l’« ami » de Barnavi, était défendue, il y a trente ans par le Front national et la droite la plus idéologique représentée par Le Figaro Magazine. Elle assigne non seulement toute personne née dans le monde musulman à être "musulmane" (c’est-à-dire d’une culture profondément différente de la nôtre), mais cette "malédiction" frappe aussi les enfants et les petits-enfants, jusqu’à la fin des temps.

Je rappelais, ainsi, dans mon livre L’islam, la République et le monde (Hachette, 2006, pages 73 et suivantes) :

« Cette idée est régulièrement avancée : la France perd son âme, les barbares sont dans nos murs et ils sont, comme ils l’étaient déjà dans les années 1880 ou 1930, « inassimilables ». La démographie s’est très tôt préoccupée
des « origines », de la nécessité de conserver le « sang français », de la nécessité de séparer les bons Français de ces étrangers affublés d’un « faux nez de Français ». C’est la même problématique que reprenait Le Figaro
Magazine du 26 octobre 1985. Sur la couverture, une Marianne voilée en couleur claire, coiffée d’une étrange couronne et d’une cocarde tricolore. Un titre choc : « Dossier immigration : serons-nous encore français dans
30 ans ? », avec, en surimpression : "Jamais publiées, les
statistiques sur l’état de la nation française en 2015".
 »

« Quelle Marianne dans 30 ans ? » Louis Pauwels présentait dans son éditorial « un dossier explosif à l’intérieur de ce numéro ». « Notre gouvernement et nos médias se livrent à une intense campagne contre le régime
d’Afrique du Sud [celui de l’apartheid]. C’est un grand bruit pour assourdir les réalités françaises. Si nos chiffres sont exacts, nous aurons le choix, dans trente ans, entre la disparition de notre identité nationale et l’obligation
impérieuse de verrouiller la citoyenneté française. Et si nous recourons à cette obligation, une partie du monde, au nom des “droits de l’homme”, nous condamnera comme nous condamnons aujourd’hui les Blancs de
Pretoria. » Et il ajoutait, à propos des chiffres : « En 2015, il y aura 46 200 000 nationaux français (parmi lesquels les naturalisés automatiques) et 12 780 000 étrangers d’origine non européenne. Les naissances annuelles seront, respectivement, 373 000 et 276 000. Les enfants en âge de scolarité, 4 100 000 et 2300000. Les jeunes gens des deux sexes âgés de dix-huit ans, 453 000 et 185 000 » (les italiques sont dans le texte
original). »

« Le romancier Jean Raspail expliquait, dans ce même dossier, ce que serait le jeu démocratique en 2015 : « 596 000 jeunes gens viendront s’inscrire sur les listes électorales. Et ils voteront, si rien n’est venu entre-temps
modifier notre destinée. Parmi eux, 143 000 électeurs nouveaux d’origine E.N.E. [étrangers non européens], soit le quart du total, rejoindront leurs coreligionnaires déjà inscrits les années précédentes à un rythme toujours croissant. […] À eux seuls, s’ils votent d’un bloc, ils seront le premier parti de France. […] S’ils votent, ce que je crois, ils seront ailleurs, voilà tout, et à l’extrême, presque certainement manipulés par des forces extérieures à la France, religieuses ou politiques. […] Le plus démocratiquement du monde, ils s’empareront d’un coup de villages, de quartiers, de villes, de départements, voire même de régions entières. » À l’horizon 2015 : « Dans nos écoles, dans la jeunesse, la proportion d’un immigré, ou descendant d’immigré d’origine non européenne, et presque assurément de culture ou de religion islamique, pour deux Français de souche à peine encore vaguement chrétiens et nantis d’un bagage culturel souvent dérisoire, cette proportion-là est largement dépassée. Et le chiffre des naissances annuelles
laisse présager que les deux communautés, un jour, se retrouveront à égalité sur le sol de notre pays. »

Parler avec la Syrie.

Les députés européens ont demandé au Conseil d’aller vers la signature de l’accord d’association avec la Syrie bloqué depuis deux ans.

Extraits du communiqué du Parlement européen : « Les députés ont adopté une résolution concernant l’accord euro-méditerranéen d’association avec la République arabe syrienne préparée par Véronique De KEYSER (PSE, BE) par 453 voix pour voix pour, 11 contre et 15 abstentions. »

« La résolution précise que le respect des valeurs démocratiques, des droits de l’homme et des libertés civiles sont des conditions préalables et que la clause "droits de l’homme" de l’accord devrait comprendre un mécanisme de vérification efficace. Les députés sont particulièrement préoccupés par l’absence de progrès au niveau de la démocratisation et du respect des droits de l’homme et des libertés civiles en Syrie. La résolution invite spécifiquement la Syrie à respecter la souveraineté du Liban et à empêcher le Hezbollah de se réarmer. Les députés s’inquiètent également de l’appui syrien au Hamas et au Jihad islamique. Et ils demandent à la Syrie d’adopter une "approche plus positive" concernant le statut contesté des fermes de Shebaa. Les députés souhaitent également "encourager le gouvernement syrien à coopérer pleinement avec le gouvernement libanais, conformément à l’accord entre Premiers ministres syrien et libanais du 5 mai 2005, pour obtenir des résultats concrets sur les cas de disparitions de ressortissants syriens et libanais, dans le cadre de la commission d’enquête commune créée à cet effet". »

« La Syrie devrait respecter la liberté d’expression et les droits des minorités religieuses et ethniques, protéger les défenseurs des droits de l’homme, empêcher la torture et supprimer la peine de mort. Les députés invitent la Syrie à libérer les prisonniers de conscience et les activistes pacifiques, tels que les promoteurs de la déclaration Beyrouth-Damas, élaborée conjointement par des intellectuels syriens et libanais avec des défenseurs des droits de l’homme. Les autorités syriennes devraient également améliorer leur coopération avec la commission d’enquête des Nations Unies concernant l’assassinat de l’ancien Premier Ministre libanais Rafik HARIRI. »

« L’accord d’association fait partie du partenariat euro-méditerranéen et couvre la coopération, économique socioculturelle, y compris les dispositions concernant la propriété intellectuelle, les services, les marchés publics, les règles de concurrence, les aides d’État et les monopoles, ainsi que le respect des droits de l’homme et de la démocratie. »

Cette résolution est adoptée au moment où des voix se font entendre, notamment à Londres, pour rompre avec la politique d’isolement de la Syrie. Tony Blair a fait une timide ouverture en ce sens, dans un discours de politique étrangère dont rend compte The Guardian du 14 novembre, « Blair urges White House to shift focus to Israel-Palestine conflict »
(Blair pousse la Maison Blanche à se concentrer désormais sur le conflit israélo-palestinien), de Patrick Wintour et Richard Norton-Taylor.

Un éditorialiste du très conservateur quotidien de Jérusalem, The Jerusalem Post, Larry Derfner, explique « Why Israel must talk to Syria » (pourquoi Israël doit parler à la Syrie), dans l’édition du 8 novembre.

« Nous, Israéliens, nous nous transformons en êtres primitifs, comme des paysans du tiers-monde qui tuent et se font tuer dans des combats avec les mêmes ennemis depuis des siècles et qui se sont arrêtés de s’interroger sur les causes de ces conflits. C’est la volonté de Dieu, disent-ils, c’est dans la Bible (...). Cela peut être une vie normale pour des paysans du tiers-monde, mais les Israéliens sont des gens qui regardent vers l’avenir et qui ne peuvent pas vivre sans espoir de paix. Et pourtant, c’est là que nous en sommes arrivés. Nous avons accepté la guerre comme notre destin (...) C’est là qu’arrive le président Bashar Al-Assad et, il y a quelques jours seulement, le ministre des affaires étrangères Walid Moualem pour appeler Israël à des pourparlers de paix - et Ehoud Olmert dit non. Il a des conditions préalables/ Les Syriens doivent d’abord rompre leurs relations avec le Hezbollah, le Hamas, le Djihad islamique et l’Iran. Et comme si cela ne suffisait pas, il déclare : "aussi longtemps que je serai premier ministre, les hauteurs du Golan resteront entre nos mains comme une partie intégrante de l’Etat d’Israël". »

L’éditorialiste ajoute qu’il est, comme beuacoup d’Israéliens, pessimiste sur un éventuel accord, mais « nous avons peut-être tort. Et je suis convaincu que nous devons saisir notre chance et nous réunir avec la Syrie à la table des négociations, parce que les Israéliens ne peuvent pas vivre indéfiniment avec la guerre et encore la guerre comme seul horizon ».

Le désir de paix de la Syrie, le journaliste Patrcik Seale, de retour de Damas, y croit. Dans son texte « Syria’s Peace Offensive » (l’offensive de paix syrienne), du 9 novembre, il écrit : « Le président Assad a dit aux 500 délégués réunis pour une conférence internationale sur les réformes économiques en Syrie qu’il était déterminé à faire de la construction de la paix (peace-making) sa contribution à l’héritage de son pays. Le ministre des affaires étrangères Walid Moualem est convaincu que la région est à un point tournant : ou un effort sérieux est fait pour résoudre le conflit israélo-arabe, ou l’extrémisme l’emportera avec des conséquences catastrophiques pour tous les acteurs, y compris les Etats-Unis. Le président Assad, explique Moualem, est convaincu qu’il existe une fenêtre de tir étroite pour la paix qui pourrait durer entre quatre et six mois. Il est essentiel d’élargir cette fenêtre. Si elle se referme, les conflits vont inévitablement s’étendre. Une initiative radicale doit être prise. »

« Les Israéliens, poursuit Mouallem, doivent apprendre que le monde est en train de changer. La force ne permet plus d’atteindre des objectifs politiques. L’occupation israélienne de territoires arabes est le grand obstacle à la paix et à la sécurité. Si Israël veut appartenir à la région, s’il veut vivre en paix avec ses voisins, il a besoin de s’accommoder à de nouvelles réalités. La paix peut créer une situation gagnat-gagnant pour tout le monde. Nous, en Syrie, souhaitons jouer un rôle positif.
 »

Plusieurs pays européens, mais pas la France, semble tenté par des ouvertures en direction de la Syrie. C’est ce que rappelle le commentateur syrien Sami Moubayed dans Asia Times du 11 novembre, Why the world loves Syria (pourquoi le monde aime la Syrie). Il rappelle la visite du ministre des affaires étrangères espagnol Miguel Angel Moratinos à Damas ; les déclarations de la chancellière Angela Merkel sur le rôle de la Syrie dans la région ; la visite du ministre norvégien des affaires étrangères Jonas Gahr Stoere à Damas.

« Même le premier ministre britannique Tony Blair a repris langue avec la Syrie, alors que les contacts avaient été rompus depuis mars 2003 et la guerre avec l’Irak. Il a envoyé son représentant spécial, Sir Nigel Sheinwald, rencontrer Assad le 30 octobre. Selon un communique de l’organisation clandestine des Frères musulmans, l’envoyé de Blair est allé en Syrie pour proposer un accord : laisser tomber le Hamas et le Hezbollah, en échange de la récupération par Damas du Golan. D’autres affirment que l’envoyé à proposé à Damas de rompre son alliance avec Téhéran. Selon d’autres sources, le Britannique était porteur d’une proposition du premier ministre Ehoud Olmert affirmant qu’Israël était prêt à la paix avec la Syrie. »

Cette dernière affirmation semble douteuse, tant l’intransigeance israélienne est forte. Et elle est confortée par le refus de Washington, encore une fois réaffirmé, de toute ouverture envers la Syrie.

Ceux qui s’intéressent à l’histoire et aux raisons de l’échec des pourparlers entre le président Assad père et le premier ministre israélien Ehoud Barak, liront avec intérêt le compte-rendu du livre de Clayton Swisher, The Truth About Camp David : the Untold Story about the Collapse of the Peace Process (la vérité sur Camp David, l’histoire secrète de l’effondrement du processus de paix), (Nation Books : Yew York, 2004), qui comporte une partie sur les négociations israélo-syriennes et qui confirment les réticences de Barak à signer un accord.

Alain Gresh

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