En kiosques : décembre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

Judaïsme, sionisme et fantasmes (III)

par Alain Gresh, 29 novembre 2006

Candidat naturel ? Dans un étrange article intitulé « Segolene hasn’t yet come » (Ségolène n’est pas encore venue) sur le fait que Ségolène Royal ne s’est pas encore rendue aux invitations du CRIF ni en Israël (ceci est écrit à la veille de l’annonce du voyage de Ségolène en Israël et en Palestine !) , le correspondant en France du quotidien Haaretz (28 novembre) fait parler Christian Estrosi, ministre délégué à l’Aménagement du territoire. Celui-ci aurait déclaré Sarkozy est « le candidat naturel des électeurs juifs ». Surpris par cette intervention, j’ai interrogé le porte-parole du ministre. Selon lui, Estrosi aurait déclaré : « Il semble que la grande majorité des juifs voteront pour le candidat de droite. Sarkozy est leur candidat naturel. ». Il n’y a pas de grande différence entre les deux phrases et elles appellent quand même un commentaire. Que veut dire "candidat naturel" et qui sont "les électeurs juifs" ? y-a-t-il un candidat naturel des électeurs musulmans ? ou des électeurs corses ? y-a-t-il "un vote" juif, musulman, ou breton ?

Le complot du 11-Septembre L’idée que les attentats du 11-Septembre auraient été manigancés par la Maison Blanche a fait son chemin. Alexander Cockburn, figure marquante de la gauche radicale aux Etats-Unis, répond dans Le Monde diplomatique de décembre à une telle croyance qui témoigne, paradoxalement, d’une forme d’hébétement devant la puissance américaine, alors même que celle-ci échoue dans des entreprises bien moins herculéennes que l’éventuelle réalisation (puis la dissimulation) d’un tel complot.

Judaïsme, sionisme et fantasmes (III)

Je publie la troisième et dernière partie du chapitre de Israël-Palestine, vérités sur un conflit (Hachette, 2006) consacré au judaïsme et au sionisme.

« La perception des juifs comme une puissance de l’ombre, omnipotente, richissime – les « banquiers juifs » occultent la grande misère des masses juives, notamment en Europe de l’Est, vivent dans une indescriptible misère - entretient aussi l’antisémitisme. De nombreux responsables politiques la partagent. Elle a été popularisée dans un texte célèbre, intitulé « Les Protocoles des sages de Sion », composé notamment de comptes-rendus des décisions prises par un soi-disant congrès juif pour s’assurer le contrôle du monde. Ce faux a été fabriqué par la police politique tsariste en 1903. Pourtant, ce document continue, actuellement encore, à être pris au sérieux par certains, à être diffusé. »

« Le sionisme politique émerge dans la seconde moitié du XIXe siècle, comme riposte à cette nouvelle forme de la judéophobie. Il s’inscrit dans le jaillissement des mouvements nationalistes modernes, qui ébranlent l’ensemble de l’Europe de l’Est et les empires tsariste, ottoman, et austro-hongrois : Bulgares et Serbes, Hongrois et Polonais, Ukrainiens et Estoniens, partout les élites aspirent à créer des Etats-nations sur le modèle ouest-européen. »

« Le mouvement sioniste tire son nom de Sion, colline de Jérusalem, et symbole du « retour » à la Terre promise. De tout temps, des juifs religieux se sont rendus en pèlerinage à Jérusalem, certains pour y mourir. Mais le projet du sionisme est autre, il est de donner aux juifs du monde un centre spirituel au départ, puis étatique. Ce sont les Amants de Sion qui organiseront, à partir de 1881, la première vague d’immigration moderne, l’aliya, la « montée » vers la Palestine. Jusqu’en 1903, elle rassemble 20 000 à 30 000 personnes. Le relais sera pris par le sionisme politique, qui prône la création d’un Etat juif. Il s’est nourri à deux mamelles. D’une part, les pogroms antijuifs dans l’empire tsariste, s’étendent entre 1881 et 1884, à la suite de l’assassinat du tsar Alexandre II. Cet attentat sert de justification à l’adoption de lois antijuives : numerus clausus dans les universités, restriction à la liberté de circulation, expulsions de juifs de Moscou, intégration forcée dans l’armée de l’enfance à l’âge adulte, etc. D’autre part, l’affaire Dreyfus dans les années 1890 voit déferler une lame antisémite en France et choque un jeune journaliste Theodor Herzl (1860-1904). Né à Budapest, parlant couramment allemand et français, il a grandi dans une famille autrichienne juive intégrée. Il couvre le procès du capitaine comme correspondant du quotidien autrichien « Neue Freie Presse ». Bouleversé par l’antisémitisme persistant dans la République, il publie, en 1896, « L’Etat des juifs ». »

« Les juifs, soutient-il, forment un peuple et ils ont donc besoin d’un Etat - certains des proches de Herzl prôneront sa création en Ouganda ou en Argentine. D’autant, poursuit-il, que l’antisémitisme est « éternel », indépendant des fluctuations de l’histoire. L’assimilation ? « Notre personnalité nationale est historiquement trop célèbre et sa valeur encore trop haute (…) pour que sa disparition soit souhaitable », répond Herzl. Cette option étant un leurre, les juifs doivent redevenir un peuple « normal », et donc recouvrer une terre, en l’occurrence la Palestine. Le premier Congrès sioniste s’ouvre à Bâle le 29 août 1897. A l’issue de la réunion, Herzl écrit ces phrases prémonitoires : « Si je devais résumer le congrès de Bâle en un mot, ce serait celui-ci : à Bâle, j’ai fondé l’Etat juif (…) Peut-être dans cinq ans et certainement dans cinquante ans, chacun le saura. » Il ne se trompait que d’un an : l’Etat d’Israël naîtra le 15 mai 1948. »

« Une nouvelle vague de pogroms en 1903-1906 en Russie coïncide avec la révolution de 1905. L’un d’eux, à Kichinev, en avril 1903, souleva une forte indignation internationale : 49 personnes au total furent tuées ; à l’aune des massacres à venir, on en était encore au stade artisanal. Ces persécutions alimentent la seconde aliya. Désormais, le mouvement sioniste a le vent en poupe, notamment à l’Est où les juifs se rapprochent le plus de ce que l’on peut appeler une communauté nationale ethnico-religieuse : assignés à résidence en Russie, à partir du début du XVIIIe siècle, sur environ un million de kilomètres carrés de la mer Baltique à la mer Noire, entre Yalta et Vilna - et sur les marges occidentales et méridionales de cette zone, en Galicie, en Bukovine et en Roumanie -, ils parlent la même langue (le yiddish), partagent la même religion et ce que l’on désigne alors comme une « communauté de destin ». Après la fin de la première guerre mondiale, ils se trouvent répartis entre différents Etats-nations en voie de construction (Pologne, Roumanie, Etats baltes, etc.) Une nationalité comme les autres, alors, s’interroge l’historien Pierre Vidal-Naquet ? : « Sa dimension transétatique la protégeait des avantages et des inconvénients des structures de l’Etat national », répond-il. La création, à l’Est, d’Etats-nations, qui les excluent ainsi que les Tsiganes, confirme que les juifs se trouvaient « à la fois dans les nations et hors des nations ». Cette dimension confère à l’ensemble juif européen des caractéristiques singulières, elle explique notamment son engagement dans les mouvements internationalistes. »

« Mais le sionisme n’a été que l’une des réponses possibles, longtemps très minoritaire, à la « question juive ». Durant cette fin de XIXème siècle et avant la première guerre mondiale, la grande majorité des juifs d’Europe centrale et de Russie, « votent avec leurs pieds », en émigrant massivement à l’Ouest, et notamment aux Etats-Unis, la terre promise de tant de laissés pour compte. D’autres, nombreux, font le pari de l’intégration. A partir de 1880, et malgré l’antisémitisme, le nombre de mariages mixtes chez les juifs allemands ne cesse d’augmenter : entre 1901 et 1929, la proportion passe de 16,9% à 59%. En France aussi, cette « assimilation » s’accélère. La participation active des juifs aux mouvements révolutionnaires transnationaux, notamment socialistes et communistes, qui prônaient la fraternité universelle, peut être considérée comme une autre réplique des juifs aux discriminations dont ils sont l’objet. Quant aux religieux, la plupart rejettent le sionisme : l’Etat juif ne pourrait renaître et le Temple ne pourrait être relevé qu’avec la venue du Messie. »

« Le sionisme n’est pas le seul mouvement spécifique organisé des juifs de l’Est. A la même période se crée le Bund, cette Union générale des ouvriers juifs de Lituanie, Pologne et Russie fondée en 1897, qui concurrencera le sionisme jusque dans les années 1930. Il se veut nationaliste et socialiste, se fonde sur des principes de classe, prône le yiddish comme langue nationale et une forme d’autonomie politico-culturelle conforme aux thèses de ceux que l’on appelle les austro-marxistes. Les Bundistes appellent à l’émancipation « sur place » des masses juives, répétant : « Les palmiers et les vignobles de Palestine me sont étrangers. » Ils prêchent la solidarité des ouvriers juifs avec la classe ouvrière internationale et opposent le patriotisme de la Galout (exil) au patriotisme sioniste. Tombé dans l’oubli, ce mouvement signe des pages glorieuses de l’histoire de l’Europe centrale, notamment par son rôle dans l’insurrection du ghetto de Varsovie. Il sera finalement écrasé en Pologne par les nazis et en Union soviétique par les communistes, dont les positions sur la question juive fluctuèrent au gré des événements et des retournements de doctrine. Pour concurrencer le sionisme, l’URSS va jusqu’à concevoir une république autonome juive, le Birobidjan, à l’extrémité orientale de la Sibérie. »

« La création d’Israël consacre la victoire du mouvement sioniste, victoire qu’ont rendue possible l’antisémitisme hitlérien et le génocide. Cet Etat regroupe une proportion croissante des juifs du monde, quelle que soit la définition que l’on donne à ce terme, mais inférieure à 40%. Des centaines de milliers d’entre eux ont préféré l’intégration, aux Etats-Unis ou en Europe, même si Israël réussit désormais à en mobiliser une fraction importante en faveur de ses options. Ils se sentent, à juste titre, plus en sécurité à New York ou à Paris, qu’à Tel-Aviv ou à Jérusalem. Faut-il se réjouir du triomphe de ce nationalisme étroit, autour d’un Etat ? Albert Einstein écrivait : « La manière dont je conçois la nature essentielle du judaïsme résiste à l’idée d’un Etat juif, avec des frontières, une armée et une certaine mesure de pouvoir temporel, quelque modeste qu’il soit. J’ai peur des dégâts internes que cela entraînera sur le judaïsme - et surtout du développement d’un nationalisme étroit dans nos propres rangs (…) Un retour à une nation au sens politique du terme, équivaudrait à se détourner de la spiritualité de notre communauté, spiritualité à laquelle nous devons le génie de nos prophètes. »
« Le sionisme n’est pas le corollaire obligatoire, fatal de la persistance d’une identité juive, remarque Maxime Rodinson ; ce n’est qu’une option. » Et cette option est critiquable, non seulement comme toute idéologie nationaliste, mais aussi parce que son aboutissement - la création d’un Etat juif - n’était possible que par la dépossession des Palestiniens. Le sionisme s’inscrivit pleinement - ce fut l’une des conditions majeures de sa victoire - dans l’aventure coloniale. Ce fut et cela reste sa principale faute.
Le dévouement ou l’idéalisme de nombre de militants sionistes n’est pas en cause. Un jeune juif, débarqué sur la Terre promise en 1926, pouvait écrire : « Je peux être fier car depuis un an que je suis en Palestine, je me suis débarrassé de la gangue d’impureté de la diaspora et je me suis purifié du mieux possible. Je voulais une patrie. Etre un homme comme les autres, égal aux autres, fier comme eux d’être en Palestine. Dès l’instant où mes pieds ont foulé la terre de mes ancêtres, j’ai rompu tout lien avec l’Europe et l’Amérique. » Il changea de nom se fit appeler Chaïm Shalom et déclara : « Je suis hébreu et mon nom est hébreu car je suis issu du pays des Hébreux. » »

« Pourtant, malgré parfois un credo socialiste - ou parfois à cause de lui -, ils ressemblaient aux colons installés en Algérie ou en Afrique du Sud, convaincus d’étendre la civilisation face à des populations sauvages. Le sionisme en Palestine, malgré des formes particulières, se rattache au mouvement de colonisation sur deux plans : par son attitude à l’égard des populations « autochtones » ; par sa dépendance à l’égard d’une métropole, la Grande-Bretagne, au moins jusqu’en 1939. D’ailleurs, à l’époque où le colonialisme n’avait pas la connotation négative qu’il a prise, Theodor Herzl écrit à Cecil Rhodes, l’un des conquérants britanniques de l’Afrique australe : « Mon programme est un programme colonial. » Zeev Jabotinsky, le dirigeant du mouvement sioniste révisionniste, pour sa part, se réjouit : « Dieu merci, nous juifs n’avons rien en commun avec ce que l’on appelle ‘l’Orient’. Nous devons venir en aide à ceux parmi le peuple qui sont incultes et qui s’inscrivent dans des traditions et des lois spirituelles archaïques orientales. Nous allons en Palestine d’abord pour notre ‘bien-être’ national, ensuite pour en expurger systématiquement toute trace de l’’âme orientale’. » Mordechaï Ben Hillel Ha Cohen, un juif installé à Jérusalem note : « Nous sommes en Palestine la population la plus civilisée, personne ne peut rivaliser avec nous sur le plan culturel. La plupart des indigènes sont des fellahs et des bédouins ignorant tout de la culture occidentale. Du temps sera encore nécessaire avant qu’ils apprennent à vivre sans rapines, vols et autres forfaits, jusqu’à ce qu’ils éprouvent de la honte devant leur nudité et leurs pieds nus et qu’ils adoptent un mode d’existence où prévaudra la propriété privée, et où il sera nécessaire que des routes soient tracées et les chaussées goudronnées, que les écoles, les maisons de charité et les tribunaux essaiment sans qu’il y ait de corruption. » Mais l’insondable « âme orientale » semble résister à des décennies de civilisation, puisque Moshé Katazav, le président d’Israël, déclare, en mai 2001 : « Il existe une immense fracture entre nous [les juifs] et nos ennemis, pas seulement en ce qui concerne les capacités, mais aussi sur le plan de la morale, de la culture, du caractère sacré de la vie et de la conscience (…) Ils sont nos voisins ici, mais on a l’impression qu’à une distance de quelques centaines de mètres, il y a des gens qui ne sont pas de notre continent, de notre monde, mais qui finalement appartiennent à une autre galaxie. » Sont-ils humains, ces Palestiniens ? »

« A la suite d’émeutes à Jaffa en 1921, une commission d’enquête britannique note que le mouvement ne constituait nullement un pogrom antisémite, mais que les insurgés haïssaient les sionistes, non les juifs. Le « Jewish Chronicle », organe des juifs britanniques s’insurge : « Essayez d’imaginer que les animaux sauvages du parc zoologique sortent de leur cage et tuent quelques-uns des visiteurs, et que la commission chargée d’enquêter sur les circonstances établisse que la raison du drame est que les animaux n’aimaient pas leurs victimes. Comme s’il ne relevait pas du devoir de la direction du zoo de garder les animaux dans leurs cages et de s’assurer qu’elles soient bien fermées. » Quelle franchise ! Frantz Fanon, psychiatre antillais rallié à la révolution algérienne, auteur d’un pamphlet célèbre, « Les Damnés de la terre » (1961), constate : « Le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du Jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur, au pullulement, au grouillement, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire. » »

« La conquête de la terre comme le « refoulement » des autochtones, confirment la dimension coloniale du sionisme, dont un cadre sioniste reconnaît, dès les années 1910 : « La question arabe s’est révélée dans toute son acuité dès le premier achat de terres, lorsque je dus expulser pour la première fois des habitants arabes pour y installer à la place nos frères. Longtemps après continua de résonner à mes oreilles la triste complainte des bédouins rassemblés cette nuit-là autour de la tente des pourparlers, avant qu’ils ne quittent le village de Shamsin (…) J’avais le cœur serré et je compris alors à quel point le bédouin était attaché à sa terre. » Mètre carré après mètre carré, les colons juifs s’emparent des terres, repoussant les Arabes.
Aucun compromis n’est possible, Ben Gourion en avait conscience : « Tout le monde considère les relations entre juifs et Arabes comme problématiques. Mais ils ne voient pas tous que cette question est insoluble. Il n’y a pas de solution ! Un gouffre sépare les deux communautés (…) Nous voulons que la Palestine soit notre nation. Les Arabes veulent exactement la même chose. » Israel Zangwill, un proche de Theodor Herzl, explique dans la presse britannique durant la première guerre mondiale : « Si l’on pouvait exproprier, avec compensation, les 600 000 Arabes de Palestine, ou si l’on pouvait les amener à émigrer en Arabie, car ils se déplacent facilement (sic !), ce serait la solution de la plus grande difficulté du sionisme. » Herzl avoue dans son journal en 1895 : « Nous devons les exproprier gentiment. Le processus d’expropriation et de déplacement des pauvres doit être accompli à la fois secrètement et avec prudence. » Il sera achevé, sur une grande échelle, en 1948-1949, comme je le montrerai dans le chapitre V. »

« Il est vrai que les juifs ne débarquent pas d’une « métropole ». Ils arrivent de différents pays et ne peuvent envisager de « retourner » en Russie ou en Pologne, comme d’ailleurs, les Européens blancs, protestants en majorité, installés aux Amériques et qui enferment les Indiens dans des réserves, après avoir essayé (et en partie réussi) à les exterminer. Mais le mouvement sioniste a tout de même bénéficié, entre 1917 et 1939, du soutien de Londres, sans lequel il aurait été voué à l’échec : ainsi, pour la seule décennie qui a suivi l’instauration du mandat, on compte 250 000 immigrés, plus du double que durant la décennie précédente. « Pendant tout mon service en Palestine, écrit Arthur Wauchope, le haut-commissaire britannique qui sévit à Jérusalem à partir de 1931, je considérais de mon devoir d’encourager le peuplement juif et je n’avais d’autre ambition que de voir sa sécurité assurée. » Il évoque d’ailleurs « la grande aventure » de la colonisation. Ni l’émigration, ni l’achat de terres, ni la création de structures étatiques n’aurait été possible sans le parapluie britannique. Bien sûr, il pouvait surgir des contradictions entre les intérêts du Yishouv et ceux de Londres (comme nous le verrons dans le prochain chapitre), mais, au moins jusqu’en 1939, elles furent secondaires. »

« Cette alliance est servie par ce que j’appellerai les « affinités culturelles ». Je prends un exemple. A la suite des violentes émeutes qui éclatent en Palestine en 1929, de nombreux responsables britanniques, sur place ou en Grande-Bretagne, furent convaincus de la nécessité d’un infléchissement de cap, par la restriction de l’immigration et de l’achat des terres. Le ministère des colonies prépare un livre blanc reprenant ces propositions en octobre 1930. Mais Weizmann fait agir toutes ses relations, Ben Gourion s’en va voir le chef du gouvernement britannique, et il obtient une garantie de la liberté d’immigration et d’achat de terres, qualifiée de « lettre noire » par les Arabes. Le premier ministre britannique discuta même avec le numéro un sioniste le moyen de privilégier les juifs dans les arrangements, au détriment du principe de la parité (traitement égalitaire des juifs et des Arabes) affirmé publiquement. Cet éclatant succès, le mouvement le doit à son entregent, à ses contacts politiques, à sa connaissance du système politique britannique. Les sionistes ont plus de chance de se faire entendre que les représentants arabes ou palestiniens, dont la culture, les traditions, le mode même de négociation, sont étrangers aux Européens. Les sionistes sont des Occidentaux qui parlent à des Occidentaux. Cet atout, ils en useront à chaque étape du conflit. »

« Israël, pour reprendre l’expression de Maxime Rodinson est « un fait colonial ». Comme l’Australie ou les Etats-Unis, le pays est né d’une conquête, de l’expropriation des autochtones. En revanche, il n’est pas, contrairement à l’Afrique du Sud de l’apartheid, « une société coloniale », une société qui a besoin des « indigènes » pour survivre. D’autre part, même s’il a été bâti sur une injustice, Israël est désormais un Etat reconnu par la communauté internationale, par les Nations unies. Penser, comme l’ont fait, et continuent de le faire, certains, que l’on peut « expulser » les Israéliens, les renvoyer « chez eux », n’est ni moralement défendable ni politiquement réaliste. Une injustice ne peut être réparée par une autre injustice. Vivent désormais en Terre sainte deux peuples, l’un israélien, l’autre palestinien. On peut rêver, comme le font quelques intellectuels palestiniens et israéliens, qu’un seul Etat pourrait les regrouper ; c’est une belle utopie, que notre génération ne verra pas. Et, quoiqu’il en soit, aucune solution unilatérale ne pourra être imposée, ni aux Palestiniens, ni aux Israéliens. »

Alain Gresh

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016