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Lettre de Beersheva

Aux portes du Neguev avec les Bédouins exilés

mercredi 13 décembre 2006, par Dominique Vidal et Philippe Rekacewicz

De loin, sur ce chemin de terre et de pierre, on n’aperçoit tout d’abord que sa camionnette ; puis on devine sa voiture et, entre les deux, quelques chaises en plastique et une table basse. Et soudain le voilà : Nuri Elokbi campe ici depuis près d’un an, à quelques centaines de mètres de l’implantation juive inaugurée, il y a trois ans, par Efi Etam, le leader du Parti national religieux. Ministre du logement dans le gouvernement d’Ariel Sharon et connu pour ses déclarations racistes, ce dernier en a profité pour mettre la main sur une partie des terres où la tribu bédouine des Elokbi vit depuis des siècles. Sur le reste, le célèbre et richissime Fond national juif a financé la plantation d’une forêt claire baptisée très à propos « forêt des ambassadeurs »

Cette scène ne se déroule pas en Cisjordanie, mais au sud d’Israël, à vingt kilomètres à peine de Beersheva, aux portes du désert du Néguev. Ici aussi, depuis près de soixante ans, les autorités s’acharnent à chasser des Arabes et à récupérer leurs champs. En l’occurrence, il s’agit de Bédouins : après avoir tenté de les transférer vers la Cisjordanie ou la bande de Gaza, Israël a construit, dans les années 1960 et 1970, sept petites villes pour les rassembler. La moitié environ des 120 000 Bédouins de la partie méridionale du pays s’y trouvent. Mais l’autre moitié souhaite continuer à vivre sur ses terres ancestrales : d’où le harcèlement du pouvoir, qui a décrété leurs villages « illégaux » (« non reconnus », selon la terminologie officielle), à tel point que leurs noms ne figurent sur aucune carte officielle…

Nuri Elokbi a pourtant de quoi justifier légalement ses revendications. Voilà une photographie aérienne d’avant-guerre sur laquelle on distingue clairement, sur le versant sud de cette colline d’Elarakib, le village de sa tribu et la grande maison familiale - seule ruine encore visible aujourd’hui, dont une décision de justice lui interdit de s’approcher à moins de 100 mètres. Voilà encore la photocopie de l’accord signé, en novembre 1948, par les cheikhs de seize tribus bédouines, dont la sienne, avec les représentants de l’armée israélienne, accord qui les autorisait à conserver leurs terres à et les cultiver. Jusqu’en 1951, ces Bédouins jouiront pleinement de leurs droits de citoyens israéliens, semant et moissonnant, élevant moutons, chèvres et chameaux et… payant leurs impôts ! Les autorités reconnaissaient même le tribunal tribal présidé par Sheikh Suleiman Elokbi, le père de Nuri. Mais que valent les promesses quand domine la volonté de colonisation et d’expulsion ? Après des mois d’intimidation, le 11 novembre 1951, la police militaire chassa la tribu d’Elokbi et confisqua ses 19 000 dounams (1 900 hectares). Quant à la terre que le gouvernement israélien, dans sa grande générosité, leur avait réservée dans la région « fermée » de Hura, elle était beaucoup plus petite, manquait des équipements minimaux et surtout appartenait… à une autre tribu bédouine. Au fil des décennies, ces champs « légaux » se réduisirent à moins de 100 hectares…

Photographie aérienne du 2 octobre 1949

Motivé par des « raisons de sécurité » et présenté comme « provisoire », cet exil forcé dure depuis cinquante-cinq ans. Toutes les tentatives, « légales » et « illégales », de Nuri et des siens pour se réimplanter sur la terre d’Elarakib se sont heurtées à une répression brutale. « Cinq décennies de dépossession, d’exploitation et de pauvreté, et nous en sommes encore à demander justice. Et ça continue. Chaque fois que, depuis 1973, je reviens ici, la police vient m’arrêter. Mais il y a pire que le harcèlement dont je suis victime. Venez voir ! »

Un peu plus loin, Nuri Elkobi pointe du doigt un petit chemin de terre barré d’un monticule de gravats : « Ce chemin mène à notre cimetière, la police vient de nous en interdire l’accès. » Quelques kilomètres de plus et, après avoir roulé à travers la « forêt » naissante, apparaît le petit village de Twail Abou Jarwal. Ou plutôt ce qu’il en reste.

Ce qui s’offre au regard est un spectacle de désolation : un enchevêtrement de tôles, de bois, de tissus, de bassines et de meubles, disséminés ici et là sur les flancs de la colline. La veille, aux premières heures du jour, une centaine de policiers ont investi le village, brutalement réveillé et chassé hommes, femmes et enfants de leur foyer. Les bulldozers ont alors pu méticuleusement détruire les dix-neuf habitations « illégales » du village « non reconnu ». Même du pigeonnier et des abris pour les chameaux, il ne reste rien. Dans l’urgence, une tente a été remontée, sous laquelle femmes et enfants sont rassemblés pendant que les hommes s’affairent à reconstruire les lieux d’habitation. Les gamins jouent tranquillement, les bébés dorment, les femmes sont occupées à coudre de grands sacs en plastiques qui serviront pour les abris de fortune en cas de pluie. Les autorités n’en étaient pas à leur premier coup d’essai : depuis un an, quelques unes de ces maisons ont déjà été détruites plusieurs fois (et reconstruites par les propriétaires). Le harcèlement s’est poursuivi : obstruction fréquente des chemins d’accès par des rochers ou des barrières et destruction des cultures - d’abord par aspersion chimique, puis, lorsque la justice, tout de même, eut fini par interdire cette pratique, en labourant quelques semaines avant les dates de moisson…

« La première priorité est de reconstruire, il y a urgence. Les enfants doivent pouvoir retrouver un rythme de vie et de sommeil leur permettant de retourner à l’école rapidement. Quand nous aurons absorbé le choc et retrouvé nos esprits, nous nous organiserons et déposerons une plainte devant le tribunal de Beersheva, avec l’aide du Forum pour la coexistence et l’égalité des droits civils dans la région du Néguev et l’Association d’aide et de défense des droits des Bédouins en Israël. Notre réponse sera résolument non violente et nous utiliserons tous les recours légaux possibles pour faire valoir nos droits. » Ainsi s’exprimait, vingt-quatre heures après la destruction totale du village, le représentant de la communauté.

A Jérusalem, le ton est légèrement différent. M. Roni Bar-On, le ministre de l’intérieur, s’est réjoui de ces destructions et, au cours d’une session à la Knesset, a déclaré qu’« un criminel doit être puni, et donc que les maisons bédouines du Néguev, si elles sont illégales, doivent être détruites [1] ». Et d’ajouter que son « ministère avait prévu la destruction de 42 000 maisons bédouines, y compris celles construites avant 1948 », date de la création de l’Etat d’Israël. Ces Bédouins - faut-il le préciser ? - sont des citoyens israéliens…

P.-S.

P.-S. Le 9 janvier 2007, la police et l’armée israéliennes sont revenues avec leurs bulldozers, et ont à nouveau entièrement détruit le village de Twail Abou Jarwal. Dès leur départ, les habitants ont entrepris de le reconstruire.

Portfolio

Nuri Elokbi sur le lieu de son campement Ce qu'il reste de la maison familiale La « forêt » des ambassadeurs... Le village détruit de Twail Abou Jarwal Le village détruit de Twail Abou Jarwal Le village détruit de Twail Abou Jarwal Le village détruit de Twail Abou Jarwal Sous la tente avec les femmes et les enfants Sous la tente avec les femmes et les enfants Sous la tente avec les femmes et les enfants Sous la tente avec les femmes et les enfants La reconstruction du village La reconstruction du village Le village détruit de Twail Abou Jarwal Le village détruit de Twail Abou Jarwal Nuri Elokbi Le village détruit de Twail Abou-Jarwal Destructions du 9 janvier 2007 Destructions du 9 janvier 2007 Destructions du 9 janvier 2007

Notes

[1] Palestinian Information Centre (PIC) et Al Awda News, 7 décembre 2006 ; Al-Jazira, 12 décembre 2006.

8 commentaires sur « Aux portes du Neguev avec les Bédouins exilés »

  • permalien
    14 décembre 2006 @22h08   »

    "Voilà encore la photocopie de l’accord signé, en novembre 1948, par les cheikhs de seize tribus bédouines, dont la sienne, avec les représentants de l’armée israélienne, accord qui les autorisait à conserver leurs terres à et les cultiver."

    Où est-elle ?

  • permalien Mme 40 . 60 % :
    17 décembre 2006 @14h57   « »

    Attn Mr Rekacewicz

    ce texte décrit en effet la situation catastrophique de ces familles bédouines ;

    Parallèlement à cela , il me parait important de souligner qu’en Israel , des intellectuels ou des associations humanitaires s’élèvent contre ces pratiques , et oeuvrent pour la paix : il serait bon également d’en parler , et de ne pas systématiquement noircir l’image d’Israel .

    les Israeliens sont désireux d’une paix durable avec leurs voisins Palestiniens

  • permalien boussois :
    18 décembre 2006 @13h35   « »

    Bonjour,

    Je pense qu’il n’est pas de bon ton de laisser le deuxième commentaire, qui n’est qu’une incitation pure à la haine raciale.

    Ce texte est édifiant, la réalité est là, mais elle ne doit pas susciter de tels propos...Ce n’est pas la voie vers le retour d’un quelconque processus de paix.

  • permalien L’équipe Internet du Monde diplomatique :
    18 décembre 2006 @18h14   « »

    En effet, ce commentaire nous avait échappé. C’est corrigé.

  • permalien saintyves :
    19 décembre 2006 @09h21   « »

    Bonjour

    La censure, toujours la censure

    Ou est donc passé la sacrosainte liberté d’expression, elle est mise de coté et ne sera brandit que lorsqu’il s’agira de critiquer l’Islam st son prophete ou les musulmans, je vous plains equipe du Monde Diplomatique, VOUS AVEZ BIEN LU MON POST QUE VOUS AVAEZ JUGE NON CENSURABLE, mais vous l’aviez quand meme suprimé sous la pression des SIONISTES, qui vous attendent au tournant pour crier au scandale antisemite et incitation à la haine, alors que la haine Israel la crache, et la concretise en actes de terreur quotidienne sur le peuple Palestinien.

    La Cour suprême a rejeté ce jeudi le recours présenté contre les éliminations ciblées. Elle appelle à restreindre l’utilisation de cette mesure contre les terroristes et a enjoint à Tsahal d’en examiner la nécessité au cas par cas.

    La députée d’extrême gauche Zehava Gal-On (Meretz) a déploré que la Haute Cour de justice n’ait pas supprimé ces ’’exécutions sommaires’’

    C’est ça la DEMOCRATIE ISRAELIENNE dont se vante les SIONISTE, un etat dont la justice autorise ’’les exécutions sommaires’’ merite le seul qualificatif d’

    ETAT TERRORISTE

    Voir en ligne : ISRAEL La Cour suprême AUTORISE LES EXECUTIONS SOMMAIRES

  • permalien L’équipe Internet du Monde diplomatique :
    19 décembre 2006 @10h49   « »

    Bonjour,

    Vous aurez du mal à nous accuser de vouloir censurer les critiques de la politique israélienne. Mais les déversements de colère désordonnés, s’ils sont compréhensibles, ne sont pas forcément très constructifs. En l’occurrence, merci d’éviter les propos belliqueux, ou les constantes comparaisons avec le "IIIe Reich", etc., qui ont justifié la suppression de vos messages. Ce sont des raccourcis aussi faciles que déplaisants, et il y a sans doute d’autres moyens d’exprimer son indignation, même s’ils demandent un peu plus de réflexion.

  • permalien saintyves :
    19 décembre 2006 @11h06   « »

    Merci pour votre franchise

    Je ne suis pas adepte des amalgames, ni des "comparaisons belliqueuses", mon souci consiste à denoncer l’ideologie SIONISTE et ses repercussion sur la vie au quotidien d’un peuple, dont les enfants se reveillent tous les matins, et constatent avec un gros chagrin que leur reves de LIBERTE de la nuit passée se sont evaporés, pour decouvrir la terrifiante realité de l’OCCUPATION...

    Amicalement

  • permalien agnès :
    19 décembre 2006 @22h09   «

    Bonsoir, ces lettres et ces images sont bouleversantes par ce qu’elles contiennent d’humanité et de cruauté, comme si l’une n’allait pas sans l’autre, dans ce monde, je veux dire ce monde où tous nous vivons. J’ai lu articles et témoignages, vu aussi un film d’un palestinien sur la destruction des maisons du camp de Jenine, tué peu de temps après le tournage (je ne parviens à retrouver son nom ni le titre de son film)... Sur le sujet les informations en France restent très limitées, en fait le sujet est contourné. La plupart du temps on aborde le conflit par ce qu’il revêt de spectaculaire, seulement si ça fait boum. En réalité les questions politiques et diplomatiques se dissimulent sous un obscurantisme épais. Sur ce que vivent les gens ordinaires et ceux qui militent pour la paix, côtés palestinien et israéliens, on ne perçoit ici pas même un chuchotement. Bon, et puis pour un peu qu’on soit informé, on fait quoi de ces informations ? On pleure à chaudes larmes en attendant que la France et l’Europe daignent assumer leurs responsabilités en apportant l’aide et le soutien qu’on a injustement supprimés au peuple palestinien pour cause de vote contrariant.

    Amnesty international s’est adressé aux gouvernements et à l’union européenne en leur demandant instamment d’intervenir pour que les droits humains soient respectés, que les moyens soient concentrés pour construire une paix juste et durable.

    Je me suis adressée au ministère des affaires étrangères de la France en leur demandant instamment d’intervenir pour que les droits humains soient respectés, que les moyens soient concentrés pour construire une paix juste et durable.

    Voilà, c’est très modeste mais nous sommes quelques millions ou milliards de poussières à désirer voir la lumière.

    Merci

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