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Un nouveau paysage proche-oriental

par Alain Gresh, 13 décembre 2006

Afghanistan. Dans Le Figaro du 12 décembre, une analyse d’Adrien Jaulmes, « Pour vaincre les talibans en Afghanistan, l’Otan doit se mettre en retrait ». Le journaliste note les dilemmes des soldats de l’OTAN. «  Les forces étrangères se retrouvent presque naturellement engagées directement contre l’insurrection. Mais ces soldats, à leur arrivée bien accueillis par la population afghane lasse d’années de guerre civile, voient ce capital de sympathie s’éroder à mesure qu’ils sont impliqués dans les combats. Retranchées dans leurs bases fortifiées, les troupes de l’Otan n’en sortent qu’en convois. Par crainte des attentats-suicides, nouveauté sur le théâtre afghan et qui ont déjà coûté la vie à de nombreux soldats, leurs engins à Kandahar roulent au milieu de la chaussée, et tirent au pistolet au-dessus des conducteurs qui ne se jettent pas assez vite dans le fossé. Les mêmes méthodes utilisées dans le Cantal ou la Corrèze entraîneraient sans doute tout aussi rapidement un soulèvement populaire qu’en Afghanistan. »

Et il conclut : « Les programmes internationaux de réforme de la société afghane, comme celui de l’éradication de la culture du pavot ou l’émancipation des femmes, aussi bien intentionnés soient-ils, n’aident guère le gouvernement à se gagner une paysannerie afghane traditionnellement prompte à se révolter contre les réformes venues de l’extérieur. Des officiers de l’Otan réclament de moins en moins discrètement la mise en veille de ces programmes.
L’Afghanistan ne doit pas être abandonné à lui-même, au risque de redevenir un trou noir abritant de nouveau les djihadistes du monde entier. Mais la seule victoire possible pour l’Otan reste de permettre au gouvernement afghan de reprendre peu à peu le contrôle du pays, plutôt que de se substituer à lui, ou de poursuivre des rêves d’occidentalisation de l’Afghanistan. Ce résultat reste à portée. »

« Il est cependant urgent de sortir du cercle vicieux de la lutte antiguérilla, de concentrer les efforts diplomatiques sur le contrôle des frontières de l’Afghanistan, par où les insurgés se ravitaillent, et de continuer à fournir au gouvernement d’Hamid Karzaï une force militaire et aérienne de dissuasion, tout en limitant au maximum les opérations militaires. »

Ignorance. On sous-estime parfois l’ignorance des responsables politiques. Silvestre Reyes, un membre démocrate de la chambre des représentants américaine du Texas, a été sollicité par Nancy Pelosi, la future président de la chambre, pour présider le comité sur le renseignement. Il aura notamment à suivre « la guerre contre le terrorisme ». Mais il semble que ce personnage soit particulièrement mal informé. Jeff Stein, directeur de la revue Congressional Quarterly National Security, lui a, en effet, posé des questions peu difficiles et les réponses ont de quoi surprendre. Reyes pense, par exemple, qu’Al-Qaida est une organisation chiite ; d’autre part, il est incapable de dire ce qu’est le Hezbollah.

Al-Hayat et Al-Chark Al-Awsat. Ces deux quotidiens pan-arabes jouent un rôle politique et idéologique important et sont régulièrement cités par les médias occidentaux. Dans Le Monde diplomatique du mois de décembre, Mohammed El Oifi nous entraîne dans un « voyage au cœur des quotidiens pan-arabes » inféodés à l’Arabie saoudite et qui reflètent, de plus en plus, des positions pro-occidentales très éloignées de celles des populations et des élites arabes.

Un nouveau paysage au Proche-Orient

L’avantage du blog est de permettre de tester des idées, d’avancer des hypothèses, d’expérimenter des analyses. L’exercice est bien moins contraignant que l’écriture d’un article, sans doute parce que l’on croit (et c’est très bien comme cela) au caractère « sacré » de la chose imprimée. La publication du rapport Baker-Hamilton m’a amené à réfléchir sur le bilan, pour le Proche-Orient, de cinq années de « guerre contre le terrorisme ». Ce texte poursuit des idées que j’ai commencé à développer dans d’autres envois sur ce blog.

Cinq ans et quelques mois après les attentats du 11-Septembre, le bilan de « la guerre contre le terrorisme » lancée par l’administration du président Bush paraît très sombre au Moyen-Orient. Depuis le début de l’année 2006, les combats font rage en Afghanistan, le nombre de tués ne cesse d’augmenter, l’influence des talibans s’étend et l’aviation américaine a dû effectuer plus de 2 000 sorties dans les six derniers mois. En Irak, la situation est encore plus préoccupante : non seulement le chiffre des victimes se situerait, depuis le printemps 2003, entre 150 000 et 650 000 selon les estimations, mais le pays s’enfonce dans la guerre civile et son éclatement devient une perspective probable. Troisième front de la guerre contre le terrorisme selon le président Bush, le Liban a été détruit par la guerre des 33 jours des mois de juillet-août 2006 et les clivages internes se sont aggravés : la perspective d’une nouvelle guerre civile n’est plus écartée. Enfin, en Palestine, malgré un fragile cessez-le-feu à Gaza, la situation se détériore également : non seulement aucune avancée vers un règlement politique n’a été effectuée depuis quatre ans, mais le mouvement islamiste Hamas, dénoncé par les Etats-Unis et l’Union européenne comme « terroriste », a gagné les élections démocratiques de janvier 2006. Et cela, alors que la crise autour du nucléaire iranien ne paraît pas en voie de résolution.

Mais la région ne se caractérise pas seulement par l’extension du domaine des guerres. Mille et un liens tissent désormais chacun de ces conflits. Ainsi, le développement des attentats-suicides en Afghanistan (inconnus pendant la longue guerre contre la présence soviétique) est la conséquence directe de l’expérience irakienne où se forment désormais des milliers de combattants du djihad. L’affrontement entre milices chiites et sunnites en Irak a contribué à creuser le fossé entre les deux communautés dans toute la région, mais particulièrement au Liban. Les ingérences iraniennes au Liban sont la réponse aux pressions exercées par les Etats-Unis et par la France sur le dossier nucléaire. La guerre des 33 jours menée par Israël contre le Liban était un élément pour préparer une éventuelle intervention miliaire contre l’Iran, en privant Téhéran d’un de ses moyens de riposte contre Israël. Enfin, pour ne pas multiplier les exemples, de nombreux dirigeants arabes « modérés » exigent des Etats-Unis une intervention vigoureuse dans le conflit israélo-palestinien, avant de s’engager plus avant pour aider à une solution de la crise irakienne.

L’affirmation de la puissance iranienne est aussi le résultat direct de la guerre en Irak. En éliminant deux de ses rivaux, le régime de Saddam Hussein et celui des talibans, les Etats-Unis ont favorisé un « déséquilibre » régional. L’Iran inquiète d’autant plus ses voisins sunnites qu’ils craignent désormais la création d’un « croissant chiite » qui irait du Liban à l’Iran en passant par l’Irak et la Syrie et qui rallierait les minorités chiites du Golfe. La rhétorique anti-américaine et anti-israélienne du président Ahmadinejad rencontre un immense écho dans toute la région, y compris parmi les populations sunnites, qui voient dans le président iranien le champion de la lutte contre l’hégémonie américaine, alors que leurs propres gouvernements ne font rien pour aider les Palestiniens.

Un autre élément du « nouveau paysage » moyen-oriental est la multiplication des acteurs non étatiques : sans même parler d’Al-Qaida et de ses différentes succursales, le rôle des groupes armés en Afghanistan, en Irak, au Liban et en Palestine rend toute solution politique plus complexe que s’il s’agissait de négocier avec des Etats. De plus, et la situation à Gaza comme au Liban le prouve, la possession par ces groupes de roquettes ou de « fusées » permet aussi de mettre en cause les rapports de forces militaires : ainsi, pendant un mois, et pour la première fois depuis la guerre de 1948-1949, une fraction importante de la population israélienne a dû abandonner ses foyers ou vivre dans des abris, une partie du pays étant totalement paralysée.

Enfin, dernière caractéristique de la situation régionale, la perte de crédibilité des Etats-Unis, y compris auprès de leurs plus proches alliés (à l’exception d’Israël). Alors que le président Bush a encore deux années devant lui, montent les interrogations de l’Arabie saoudite, de l’Egypte et de la Jordanie à l’égard d’une administration qui ne semble plus maîtriser la situation.

Alain Gresh

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