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Médias, mensonges et islam. L’exposition des caricatures sur la Shoah de Téhéran

par Alain Gresh, 21 décembre 2006

On peut parfois remonter directement à l’origine d’une fausse information et suivre la propagation d’une rumeur. On se souvient, par exemple, de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, le 21 septembre 2001 et du soi-disant kamikaze islamiste qui portait des couches, signe indubitable de son appartenance à l’islam radical (lire plus bas). Avec l’exposition des caricatures sur la Shoah à Téhéran, nous avons vu aussi se développer une affirmation absurde, reprise successivement par les grands journaux, sans vérification. Il n’y a que deux points communs entre l’affaire de Toulouse et celle de l’exposition : dans les deux cas, l’article à l’origine de la "rumeur" a été écrit par Jean-Pierre Perrin, journaliste à Libération, mais on a déformé totalement ce qu’il écrivait ; dans les deux cas, bien sûr, la "rumeur" conforte les lieux communs sur les musulmans, leur fanatisme et leur antisémitisme, elle conforte le préjugé des médias et des journalistes.

J’ai été alerté par un lecteur de Caen, où j’avais fait une conférence sur la situation au Proche-Orient et où j’avais, entre autres, expliqué que les déclarations antisémites du président iranien Ahmadinejad ne rencontraient pas un grand écho en Iran et que l’exposition de caricatures sur le génocide des juifs n’attirait pas les foules. Le lecteur me signalait un article de Henri Tincq du Monde du 10-11 décembre, intitulé « Téhéran réunit une conférence sur la "réalité" de la Shoah ». Le journaliste y explique : « Quelque 1193 dessins avaient été envoyés de 62 pays. Neuf millions de personnes ont visité l’exposition qui a suivi à Téhéran. C’est devant le “succès” de cette manifestation que la conférence sur la Shoah avait été relancée. »

A ceux qui douteraient que Le Monde est un journal de référence, l’information va aussitôt après être reprise, sans vérification. Ainsi, Isabelle Lasserren, dans Le Figaro, écrit un article intitulé « L’Iran se pose en chef de file des révisionnistes » : « Le concours de caricatures sur la Shoah organisé en réponse aux dessins de Mahomet avait attiré 1 193 dessins, provenant de 62 pays différents. L’exposition a été visitée par 9 millions de personnes à Téhéran… Et c’est un Français qui a gagné le concours. » Copié-collé du Monde ? La journaliste n’est pas à une contradiction près puisqu’elle écrit aussi : « Les diatribes antisémites du président iranien n’ont guère d’effet à l’intérieur du pays. L’Iran accueille la plus grande communauté juive (25 000 personnes) du Moyen-Orient. "Les Iraniens ne sont pas antisémites, ils sont plutôt pro-israéliens. Ce genre d’idées concerne seulement 4 à 5 % de la population. Le reste a plutôt honte des positions de son président" confirme Bernard Hourcade. » Comment concilier les deux affirmations ? Nous ne le saurons pas.

« Le négationnisme en conclave à Téhéran », titre le site de RFI, qui conclut : « Quelque 1 193 dessins de 62 pays avaient été envoyés et 9 millions de personnes ont visité l’exposition qui a suivi à Téhéran. Un succès qui avait relancé l’idée de la conférence… »

L’information était d’autant plus étonnante que j’avais lu plusieurs articles de correspondants anglo-saxons ayant visité l’exposition et ayant écrit que le public était plus que réduit. Pourtant, le chiffre n’est vérifié par personne tant il confirme l’idée que nous nous faisons de l’Iran. Si Ahmadinejad est un nouveau Hitler, les Iraniens doivent bien être des nazis. Et cela conforte tellement l’idée qu’il faudrait vraiment une action militaire contre ce régime...

Mais d’où vient ce chiffre de 9 millions ? D’un article de Jean-Pierre Perrin, dans Libération du 2 novembre, intitulé « Dessins sur l’Holocauste : des lauréats très discrets » : « Le comité d’organisation du concours a reçu 1 193 dessins en provenance de 62 pays, les plus nombreux venant d’Iran, puis de Turquie et du Brésil. Quant au site Internet de l’exposition, selon Massoud Shojai, le directeur de l’association Iran Caricature, coorganisatrice de l’événement, il a reçu 9 millions de visiteurs pour le seul mois de septembre. »

Neuf millions de visiteurs sur le SITE, et encore : selon un organisateur. Rappelons, pour mémoire, que la grande exposition sur Toutankhamon à Paris en 1967 a réuni, sur plusieurs mois, 1,2 million de visiteurs et qu’une grande exposition à Paris n’en attire jamais plus de 2 millions... Mais la simple réflexion est absente dès qu’il s’agit de l’Iran. De même que le sens des nuances : si les déclarations de M. Ahmadinejad sont scandaleuses, le peuple iranien les rejette ; il n’y a pas d’antisémitisme massif en Iran, où vivent 20 000 juifs – dont un député qui a protesté à plusieurs reprises contre les déclarations de M. Ahmadinejad et dont les propos ont été repris dans la presse. Enfin, les dernières élections et la défaite des partisans de M. Ahmadinejad ont montré que le peuple avait son mot à dire dans ce pays. Mais qu’importe la vérité, l’important est de préparer l’opinion occidentale à d’éventuelles aventures militaires contre "le nouveau Hitler".

Les couches du kamikaze
Extraits de Alain Gresh, L’islam, la République et le monde (Hachette, 2006)

« Il porte plusieurs couches de sous-vêtements, un signe d’appartenance incontestable, une preuve irréfutable : c’est un kamikaze. Son nom même, Hassan Jandoubi, fleure bon l’islamisme. L’explosion de l’usine AZF de Toulouse, le 21 septembre 2001, dix jours après les attaques terroristes contre New York et Washington, serait un attentat. La rumeur a été lancée par l’extrême droite. Le 28 septembre 2001, Jean-Yves Le Gallou, délégué général du Mouvement national républicain, déclare : « Il est scandaleux que le pouvoir socialiste ait ainsi tenté de tromper les Français. Comme Bruno Mégret l’a déclaré dans un communiqué publié quelques heures seulement après le drame, le gouvernement doit dire la vérité aux Toulousains et à l’ensemble de nos compatriotes. Il est désormais urgent que les enquêteurs examinent sérieusement la piste du terrorisme islamiste, d’autant plus vraisemblable que l’usine AZF est située à proximité du quartier du Mirail, théâtre de violences urbaines répétées. » Le 5 octobre, Le Figaro, épaulé par Le Parisien et par l’hebdomadaire Valeurs actuelles, titre en page intérieure mais sur cinq colonnes : « Toulouse : le cas Jandoubi passé au crible ».

Un article sur « Les talibans toulousains » fait frissonner : « ils » sont parmi nous, invisibles et omniprésents ; comme les extraterrestres d’X-Files, ils complotent pour prendre le pouvoir. Heureusement, nous avons désormais un moyen sûr de les identifier : ils portent de multiples sous-vêtements. Ce qui facilitera le travail des policiers et des honnêtes citoyens, qui n’auront qu’à obliger les suspects à baisser leur pantalon. »

« La veille, Canal + ne s’embarrasse pas de circonvolutions dans son journal du soir. Après un sujet sur le terrorisme chimique, Charlotte Le Gris de La Salle lance le reportage sur AZF : « Les enquêteurs se penchent sur des éléments troublants. Ils épluchent notamment le passé d’Hassan Jandoubi, un intérimaire de 35 ans retrouvé mort et habillé à la manière des kamikazes. » Sur des images des décombres, très esthétisantes, et sur des bancs-titres du Figaro et de Valeurs actuelles, la journaliste colle à l’hypothèse des journaux : « Jandoubi portait cinq couches de sous-vêtements, la tenue rituelle des kamikazes selon les enquêteurs. » Cette explication sera corroborée dans la presse par Alexandre del Valle et Roland Jacquard, deux « experts » autoproclamés de l’islam.
D’où ces spécialistes de fraîche date tirent-ils cette conviction ? Sophie Benett, chroniqueuse à l’émission « Arrêt sur images » sur la Cinquième, interroge les journalistes. Réponse : « C’est sûr ! » « C’est connu ! » « Je l’ai lu, mais je ne sais plus où exactement… » « Je l’ai su par des gens qui ont côtoyé des milieux islamistes. »

« Interrogé durant l’émission par téléphone, le recteur de la mosquée de Paris dément, comme Burhan Ghalioun, professeur de civilisation arabe à l’université Paris-III, présent sur le plateau. Sophie Benett rapporte que certains journalistes ont dit qu’ils se référaient à un article de Jean-Pierre Perrin paru dans Libération le 11 août 2001. Celui-ci racontait qu’un kamikaze palestinien aurait enveloppé son sexe de bandelettes pour qu’il soit prêt à l’emploi une fois face aux 70 vierges promises au paradis. Mais l’article citait seulement un cas précis – aucun des autres auteurs d’attentats-suicides n’avait pris ce type de précaution.
Le Figaro, pourtant, persiste et signe. Le 16 janvier 2003, il réitère l’hypothèse terroriste sur une pleine page, soupçonnant le même employé. Il la reprend ensuite le 22 mars 2003. Dans un article en une intitulé « Les nouvelles questions des salariés d’AZF », le 9 avril 2004,
le journal revient à la charge. Si Jandoubi n’est plus mentionné, les journalistes évoquent un mystérieux hélicoptère qui aurait survolé le site quelques secondes après l’attentat, et avancent une nouvelle fois la piste du terrorisme. Le quotidien revient encore à la charge le 18 juin 2004. En un mot comme en cent, et alors même que rien ne le prouve,
Le Figaro est convaincu qu’il a affaire à des terroristes islamistes et que l’on aurait tort de discuter de la vérité ou de la fausseté des faits, car ces gens-là sont, de toute façon, capables des pires crimes… »

Alain Gresh

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