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Autour de l’exposition « Frontières » - 4/9

Nommer c’est exister ! (2)

jeudi 21 décembre 2006, par Philippe Rekacewicz

Dans le billet précédent, j’évoquais le problème de la désignation du « Golfe » en disant qu’il était difficile de trouver une appellation qui convienne à tous. Lorsque je le nomme « Golfe » tout court dans les cartes du Monde diplomatique, je reçois des dizaines de courriels, des lettres, des dossiers cartographiques retraçant trois mille ans d’histoire du golfe Persique.

British Airways, le très sérieux hebdomadaire The Economist, la chaine de télévision Al-Jeezira ou la revue américaine National Geographic ont été soit bannis, soit boycottés en Iran pour avoir nommé ce bras de mer « golfe Arabo-persique », « golfe Arabique » ou simplement « Golfe ».

C’est en voulant corriger leurs cartes, après une campagne de protestation lancée aux Etats-Unis par des groupes iraniens, que les cartographes du National Geographic, croyant bien faire, ont commis deux de leurs plus belles « bourdes »... D’abord en ajoutant le nom « golfe Arabique » entre parenthèses sous le nom « golfe Persique », puis en ajoutant au milieu du Golfe une note en forme d’avertissement prévenant le lecteur que, historiquement et communément identifié comme le « golfe Persique », cet espace marin est aussi appelé par certains « golfe Arabique ». Il n’en fallait pas plus pour alimenter la fureur des Iraniens... Fureur d’autant plus grande que les cartes comportaient deux autres « erreurs » : les iles de Tumbs et d’Abou Mousa indiquée comme « occupées par l’Iran et revendiquées par les Emirats arabes unis » (il est pourtant vrai que ces îlots font actuellement l’objet d’un différend entre les deux pays), et l’ile de « Kish » (nom persan) indiquée sous la graphie « Qeys » (nom arabe). Mais tout cela n’est qu’un mauvais souvenir, la consultation du site du National Geographic montre que les cartes ont été depuis lors nettoyées de toutes les mentions qui fâchent.

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Historiquement et couramment appelé le golfe Persique, ce bras de mer est aussi connu sous le nom de golfe Arabique.
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Le terme « golfe Persique » est celui qu’on retrouve le plus communément dans les atlas et dans la presse. Les Nations unies ont aussi, par deux fois, en 1971 et en 1984, réaffirmé que ce terme était le seul formellement reconnu internationalement. Pourtant, depuis longtemps, la presse britannique par exemple, à l’instar du Monde diplomatique, avait pris l’habitude d’utiliser simplement le mot « Golfe » sans que cela suscite beaucoup d’émotion jusqu’au début des années 2000, date à laquelle commencèrent à surgir les pressions iraniennes pour imposer la « persanité » de ce bras de mer.

Mais le National Geographic était-il seul dans son cas ? Pour en avoir le cœur net, je me suis livré à une petite expérience en consultant les dix atlas géographiques généraux de ma propre bibliothèque. Quatre atlas sur dix, tout de même, ont choisi d’indiquer les deux noms (Persique et Arabique) ou la mention « Arabo-persique ».

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Extrait du Diercke Weltatlas, Westermann, édition 2000 (Allemagne)
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Extrait du Grand atlas d’aujourd’hui, Hachette, édition 1998 (France)
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Extrait du Atlante geografico de Agostini, Instituto geografico de Agostini, édition 1993 (Italie)
cliquez pour voir les détails
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Extrait du Grand atlas de géographie de l’Encyclopædia Universalis, Rand Mc Nally & Company, édition 1993 (Etats-Unis)

L’affaire du golfe Persique, assez médiatisée, n’est pas unique. Juste après la désintégration de la Yougoslavie, la Grèce a mené un combat sans merci à la Macédoine yougoslave nouvellement indépendante pour lui interdire de porter le nom simple de « Macédoine ». Il fut un temps où tous les documents officiels grecs rappelaient que la Macédoine était une région grecque. Les Nations unies, pour calmer le jeu, ont fini par céder et proposer aux Macédoniens - en attendant que ce différend soit réglé - de s’appeler Fyrom (Former Yougoslavian Republic of Macedonia). Aujourd’hui, la situation entre les deux pays est redevenue normale, mais pendant quelques années la Macédoine, pays enclavé sans accès à la mer, a dû subir un terrible embargo mis en place par la Grèce.

En Asie, les généraux-dictateurs birmans ont imposé le terme de « Myanmar », adopté de fait par les Nations unies, mais nombre de publications, y compris Le Monde diplomatique continuent de nommer ce pays « Birmanie ».

En Cisjordanie, le conflit israélo-palestinien se joue aussi sur une « guerre » des noms. Les Nations unies ne reconnaissant que le statut d’occupation portent sur leurs cartes la mention « Territoires palestiniens occupés » (par Israël) alors que les groupes de colons israéliens, qui, avec l’aide de l’Etat et de l’armée, construisent toujours plus de colonies en Cisjordanie sur des terres confisquées aux Palestiniens, ne veulent entendre parler que de la « Terre d’Israël de Judée et de Samarie », dans un invraisemblable déni des quelques millions de Palestiniens qui y vivent. En Israël même, on utilise souvent le terme très ambigu de « territoires » pour désigner les espaces sous occupation.

Au tout début de la deuxième Intifada, la chaîne de télévision américaine CNN avait fait passer une note à ses journalistes leur demandant de qualifier de « quartier de Jérusalem » (neighborhood en anglais) l’immense colonie israélienne illégale de Gilo, cible de tireurs isolés et située en territoire occupés, au sud de Jérusalem-Est. Une manière de dénier les actes de la colonisation israélienne, de légitimer ce qui est illégitime (la construction des colonies en territoires occupés est une violation flagrante de la quatrième convention de Genève).

Notes

Sur la question du golfe Persique, lire aussi :

- All at sea over « the Gulf », par Mahan Abedin, Asia Time Online, 9 décembre 2004.

- Iran : Many Up In Arms About U.S. Magazine’s Use Of ’Arabian Gulf’, Radio Free Europe Radio Liberty (RFERL), par Golnaz Esfandiari, 7 décembre 2004.

- Geographic’s Gulf gaffe has Iranians irate, Seattle Time, par Frank D. Roylance, 26 novembre 2004 (reprise d’un article publié dans le Baltimore Sun du 24 novembre 2004).

5 commentaires sur « Nommer c’est exister ! (2) »

  • permalien chahid :
    21 décembre 2006 @22h50   »
    Nommer c’est exister ! (2/3)

    Enfin, c’est à travers ce nationalisme iranien dégoûtant qu’il faut tirer des conclusions pour ceux qui nous racontent des histoires sur un Iran solidaire avec les pays de la région !!!

    Voir en ligne : un nationalisme iranien dégoûtant

  • permalien
    24 décembre 2006 @07h36   « »
    Petite (très petite) géohistoire du golfe

    Historiquement, le golfe Persique porte ce nom depuis bien longtemps. Si on se réfère, par exemple, à Ibn Hawqal, géographe arabe du Xe siècle, on trouve le nom de "mer de Perse". Pour lui, c’est le symétrique de la Méditerranée, la "mer des Roums" (càd des Byzantins), la mer Rouge (la "mer de Qulzum") n’étant qu’un prolongement de la mer des Perses. Les Arabes n’étaient pas des marins, du moins pas à l’origine, et ne dominaient aucune mer.

    Si on remonte plus loin dans le temps, à Ptolémée, géographe grec du IIe siècle apr. J.-C., le golfe Persique est déjà nommé "Sinus Persicus". En revanche, la mer rouge est désignée sous le nom de "Sinus Arabicus". Ceci puise dans la première description d’Hérodote de ce qu’on n’appelle pas encore l’Arabie : selon lui, la mer Rouge traverse le territoire des Arabes.

    La revendication des Arabes sur le golfe Persique est donc très récente. Elle reflète la montée en importance des "pays du golfe" sur le plan géopolitique. En outre, l’utilisation de l’adjectif "arabe" dans ce cadre ne peut pas remonter au-delà du XXe siècle et du début du pan-arabisme.

    Mais tout ceci ne justifie rien. La délimitation et la dénomination des espaces n’échappent pas à l’histoire. C’est la base de la géohistoire.

    Vincent Capdepuy

  • permalien Marie-eve :
    1er janvier 2007 @19h02   « »
    Nommer c’est exister ! (2) carte de la palestine

    C’est en achetant une carte IGN d’Israél en 2005 que je me suis apperçue qu’il n’est fait aucune mention de la palestine, ni du mur , ni de la ligne verte. Des villages palestiniens sont mentionnés..Jayyous, Beit Furik, Beit Omar...Les colonies en Cisjordanie et le long de l avallée du jourdain ne sont pas nommé.
    Je trouve inadmissible que IGN vende une carte qui n’est pas en conformité avec le droit internationnal.
    Il s’agit bien là de nommer pour exister.
    Marie-Eve

  • permalien
    8 janvier 2007 @21h46   « »

    Cher ami,
    On ne peut se permettre de falsifier l’histoire. Car plus tard les conséquences seront lourdes. Il est vrai qu’aujourd’hui le régime de Téhéran boude avec les intérêts du peuple iranien. Mais cela ne peut aller ainsi. Changer le nom d’une vielle, d’une montagne, une île, ou un morceaux d’un pays peut dans l’avenir poser de grave problème !!
    petit canard

  • permalien David Benayoun :
    4 juillet 2007 @14h50   «

    "Nationalisme iranien dégoûtant" comment pouvez-vous vous permettre de critiquer une grande nation telle que l’Iran qui a une histoire de plusieurs millénaire. Il faut savoir distinguer le régime iranien avec son peuple, distinguer la situation géopolitique actuelle du pays avec son patrimoine culturel, de même que son histoire. Pour votre gouverne, sachez que c’est l’Iran, à l’époque de Mossadegh, qui par le biais de la nationalisation du pétrole, encouragea Nasser à en faire de même avec le Canal de Suez. De ce fait , cessez de tirer des conclusions hâtives, sur des sujets dont vous ne connaissez pas. Sachez également que l’ONU a toujours qualifié ces eaux de "Golfe Persique".

    David Benayoun

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