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L’armée américaine à la recherche de « volontaires » étrangers

par Alain Gresh, 27 décembre 2006

Pause. J’ai arrêté le blog cette semaine et je me contente de cet envoi, en attendant l’année 2007. En décembre, l’ensemble des trois blogs liés au Monde diplomatique, « Visions cartographiques », « Lettres de » et « Nouvelles d’Orient » atteindront sans doute 100 000 visiteurs, ce qui est un succès. Je vous transmets à tous mes meilleurs vœux pour la nouvelle année 2007 et, pour ceux qui sont concernés, pour les fêtes religieuses qui se sont succédé ou qui vont advenir dans les prochains jours.

Deux sites à signaler. Un premier appelé The Swoop et qui donne des informations confidentielles sur les débats à Washington (ce site est aussi disponible en arabe et en farsi). Dans les récents envois, un article qui montre que les Etats-Unis considèrent désormais l’Iran comme un concurrent direct et global qu’il faut affronter et contrer sur tous les terrains, et pas seulement celui du nucléaire ; un autre sur le fait que Bush persiste à penser que la victoire est possible en Irak. D’autre part, pour avoir directement le point de vue officiel iranien, on peut aller sur le site en anglais du porte-parole du ministère des affaires étrangères de ce pays.

Somalie, ou de la "simplification". La guerre civile en Somalie vient de connaître une nouvelle étape avec l’entrée de troupes éthiopiennes dans le conflit. Cette extension semble avoir donné libre cours, une nouvelle fois, à tous les fantasmes sur "la guerre mondiale contre le fascisme islamique".
Ainsi, Patrick de Saint-Exupéry, dans un article pour Le Figaro du 23 décembre, L’Afrique de l’Est déstabilisée par les conflits soudanais et somalien, écrit :

« Du Darfour, province soudanaise en bordure de l’Afrique centrale, à la mer Rouge, un pan du continent noir menace de se trouver emporté par des vagues d’affrontements qui, isolées au départ, pourraient finir par s’additionner. Lue jusqu’ici en Occident essentiellement à travers des grilles locales - qu’elles soient ethniques ou claniques - cette montée des tensions en Afrique de l’Est répond en fait à de réelles logiques politiques. »

« Sur ces terres rudes, vastes et désertiques se joue une importante partie. De Khartoum à Mogadiscio, l’islam conquérant – dont la phase expansionniste fut interrompue, à la fin du XIXe siècle, par les Anglais qui mirent fin aux rêves nourris par le Mahdi – impose son agenda. »

(...) « Contre les islamistes somaliens, les États-Unis se mirent à bricoler d’improbables alliances formées d’obscurs chefs de guerre ralliés à coups de dollars et de livraisons contrôlées d’armes. Trop caricaturales, bricolées dans les couloirs du Pentagone et de la NSA (National Security Agency) en l’absence de toute appréhension de la réalité du terrain, ces deux tentatives de containment ont échoué. »

Cette lecture américaine est confirmée par l’appui que donne Washington à l’intervention de l’Ethiopie. « Soutien tacite de Washington à l’intervention militaire d’Addis-Abeba », titre l’article de la correspondante du Monde à Washington, Corine Lesnes (26 décembre). « Dans une rencontre avec la presse, le 14 décembre, la sous-secrétaire d’Etat aux affaires africaines, Jendayi Frazer, a fait part de ses inquiétudes de voir Al-Qaida s’implanter solidement à Mogadiscio. Elle a affirmé que les Tribunaux islamiques étaient désormais "contrôlés par des individus appartenant à la cellule est-africaine d’Al-Qaida". »

Pourtant le « soutien de Washington au régime éthiopien, au nom de la lutte antiterroriste, est dénoncé par certains experts. Pour Matt Bryden, de l’International Crisis Group (ICG), il y a certes des éléments d’Al-Qaida parmi les islamistes somaliens mais "à petite échelle". En poussant l’adoption par l’ONU, le 6 décembre, d’une résolution autorisant le déploiement d’une force régionale en Somalie pour soutenir le faible gouvernement transitoire, les Etats-Unis ont jeté de l’huile sur le feu. "En fait, la politique américaine semble être auto-réalisatrice, a expliqué Matt Bryden à la radio publique NPR. En voulant considérer le problème somalien comme un nouveau front sans la guerre, elle est en train de créer un nouveau front dans la guerre." »

Comme le Liban, décrété troisième front de la guerre mondiale contre le terrorisme par l’administration américaine, la Somalie est ainsi réduite à un champ de bataille « global ». Pour cela il est nécessaire d’oublier l’histoire et les tensions locales, la guerre entre la Somalie et l’Ethiopie de la fin des années 1970 (alors classée comme un affrontement Est-Ouest, les Etats-Unis aidant la Somalie, les Soviétiques et les Cubains l’Ethiopie), la guerre entre l’Erythrée et l’Ethiopie, les divisions tribales, nationales, religieuses, etc. Et, bien évidemment, en gommant toutes ces dimensions, on ne facilite pas le règlement des conflits...

L’armée américaine à la recherche de « volontaires » étrangers.

Malgré les coûts de la guerre en Irak, on aurait tort de croire que les dépenses militaires seraient devenues insupportables pour les Etats-Unis. Même si ce pays dépense chaque année environ ce que dépensent l’ensemble des autres pays de la planète, Jack Kelly, un ancien Marine et un ancien sous-secrétaire d’Etat à l’aviation, fait remarquer, dans un article du Washington Times du 25 décembre, Troop algorithm (algorithmes miltaires) que, en 2003, « nous étions au 47e rang parmi les nations du monde (dont la grande majorité n’est pas en guerre) pour ce qui concerne le pourcentage de notre produit intérieur consacré au militaire. Le pourcentage de dépenses fédérales consacrées à la défense était proche de son plus bas niveau historique. Maintenant, nous consacrons 3,9% de chaque dollar que produit notre économie à la défense. Durant la première année de la présidence de Jimmy Carter, ce pourcentage était de 4,7%. Durant le premier budget de Bill Clinton, nous dépensions 4% ».

Une augmentation du budget pourrait servir à recruter plus de soldats, un tournant qui sera sans doute pris bientôt et que le départ de Donald Rumsfeld du secrétariat à la défense devrait faciliter. En effet, Rumsfeld fut le "théoricien" de la réduction des effectifs de l’armée, convaincu que les nouvelles guerres se gagneraient par le mariage de la technologie de pointe et des unités mobiles et légères. Mais comment trouver de nouveaux soldats ? Selon plusieurs journaux américains, les Etats-Unis envisageraient de recruter... des étrangers. Selon un article de Bryan Bender du Boston Globe, 26 décembre, « Military considers recruiting foreigners » (Les militaires envisagent de recruter des étrangers) : « Selon des officiels du Pengagone, les forces armées, qui ont déjà du mal à atteindre leur objectif de recrutement, envisagent d’étendre le nombre de non-citoyens dans leurs rangs – y compris avec des propositions controversées d’ouvrir des centres de recrutement à l’étranger et de permettre à plus d’immigrés d’acquérir rapidement la citoyenneté s’ils s’enrôlent. » Cela n’est pas nouveau, notamment depuis le 11-Septembre : selon le journaliste, le nombre d’immigrés qui ont acquis la nationalité en étant sous l’uniforme est passé de 750 en 2001 à 4600 en 2005.

« A l’heure actuelle, la politique du Pentagone stipule que seuls les immigrants légaux résidant aux Etats-Unis ont le droit de s’enrôler. On compte aujourd’hui 30 000 non-citoyens qui servent dans les forces armées américaines, soit 2% des effectifs d’active (...) Environ une centaine de non-citoyens sont morts en Irak et en Afghanistan. Un récent changement de la loi américaine donne au Pentagone l’autorité d’amener des immigrants aux Etats-Unis s’il les considère comme vitaux pour la sécurité nationale. Jusqu’à présent, le Pentagone n’a pas utilisé ce changement, mais la pression s’accroît pour qu’il utilise cette nouvelle possibilité. Certains penseurs militaires hauts placés pensent que les Etats-Unis devraient recruter des étrangers dans leur pays d’origine. » Mais cette politique subit aussi des critiques de ceux qui pensent qu’elle enverrait un "mauvais message", celui que les Américains ne sont pas prêts à mourir pour leur patrie. En revanche, d’autres analystes donnent des exemples étrangers, comme la Légion étrangère en France, pour défendre ce modèle.

Pendant ce temps, et au risque d’apparaître "caricaturaux", les marchands d’armes consolident et étendent leurs profits. « Heady Days for Makers of Weapons » (Jours d’ivresse pour les marchands d’armes), titre un article du New York Times (26 janvier), de Leslie Wayne.

« Des preuves de la bonne fortune de l’industrie est reflétée par le niveau des actions des principaux fournisseurs d’armes l’an dernier. A la fin 2005, l’action de Lockheed Martin Corporation, le plus grand d’entre eux, était d’environ 62 dollars ; elle est désormais à 92 dollars. Le numéro 2, Boeing, a vu son action passer, en un an, de 66 dollars à 89 dollars. Pendant ce temps, celle de Raytheon passait de 39 à 53 dollars et celle de General Dynamics de 50 à 74 dollars. »

Et personne ne s’attend, affirme la journaliste, à ce que les démocrates changent la donne, surtout si la guerre continue. « Les démocrates sont sensibles à l’accusation d’être trop "mous" sur la défense et on pense qu’ils utiliseront leur contrôle des commissions du Sénat et de la Chambre pour renforcer leur créance dans la campagne pour la présidentielle de 2008. Cela pourrait être le cas en particulier de la sénatrice Hillary Rodham Clinton, de New York, qui se fait de plus en plus entendre dans cette commission. » La journaliste aurait pu rappeler que, à la veille des élections de novembre 2006, le Sénat a approuvé le budget militaire par 100 voix contre... 0.

Démenti, 6 janvier. J’ai publié le démenti ci-dessous sur le forum le 5 janvier, mais il me semble mieux de l’intégrer au texte. Je ne prends pas forcément pour argent comptant ce qui y est dit.

Je publie ce démenti publié par Boston Globe, du 31 décembre, sur la question du recrutement des étrangers dans l’armée américaine. Il est signé par William J. Carr, sous-secrétaire adjoint à la défense pour les personnels militaires. Il dénonce le contenu de l’article et dément le fait que les Etats-Unis envisageraient d’ouvrir des bureaux de recrutement à l’étranger. Pour être recruté, précise-t-il, il faut soit être « un citoyen américain, soit être entré légalement sur le territoire américain et avoir une résience permanente. Depuis des décennies, les bureaux de recrutement militaires américains opèrent à l’étranger pour appuyer les citoyens américains qui y vivent (...) Cela continuera. Rien de plus ».

Alain Gresh

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