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Une nouvelle stratégie de contre-insurrection américaine

par Alain Gresh, 16 janvier 2007

Excuses. Je suis actuellement en voyage dans le Golfe. A Bahreïn, j’ai participé au lancement d’une édition locale du Monde diplomatique en arabe. Dans les Emirats arabes unis, j’ai donné des conférences sur la France et l’islam et cherché un partenaire pour une autre édition en arabe du Monde diplomatique. J’ai eu des problèmes de connexion au site, problèmes dus peut-être à de la censure. Mais, si c’est le cas, j’ai découvert (après un certain temps) que l’on pouvait facilement contourner les censures en entrant indirectement sur le site. Et je reprends donc mon blog.

Arabie saoudite. Human Rights Watch publie son rapport annuel sur la situation des droits humains dans le monde. On y trouvera des chapitres consacrés à tous les pays du Proche-Orient (y compris Israël) et de l’Afrique du Nord. La partie consacrée à l’Arabie saoudite se veut très pessimiste. Le rapport note que « la réforme politique naissante s’est grippée en 2006. Le gouvernement n’a pas suivi les recommandations de la cinquième et plus récente session du Dialogue national de décembre 2005, ou de sessions antérieures, notamment la possibilité de désigner des femmes comme juges. Le point de vue des conservateurs s’est durci en réponse aux petits pas de démocratisation sociale ». Une délégation de l’organisation a été admise dans le pays à la fin de l’année 2006, mais cette visite, selon HRW, avait donné lieu à quelques incidents, notamment le refus de laisser la délégation visiter une prison.

L’enquête sur l’assassinat de Rafic Hariri La polémique enfle sur le rapport présenté par Serge Brammertz – le juriste belge nommé pour succéder à Detlev Mehlis comme président de la Commission d’enquête internationale indépendante sur l’assassinat de Rafic Hariri le 14 février 2005 et qui assure cette charge depuis décembre 2005. Cette polémique est évoquée dans un article du quotidien libanais en anglais Daily Star, de Hour Samaha, intitulé « Beirut sidesteps Security Council tiff over Hariri probe » (13 janvier), affirmant que le Liban ne prendra pas parti. Selon le rapport de Brammertz, dix pays n’ont pas coopéré avec la commission et le ministre de l’information Ghazi Aridi a dit que « la coopération avec la commission des Nations unies était demandée à tous », mais il n’a pas évoqué la lettre du représentant russe au Conseil de sécurité Vitaly Churkin demandant la publication de la liste des dix pays. Cette demande a été rejetée par le Conseil de sécurité, notamment par la France. Selon l’édition du 12 janvier du quotidien libanais en arabe Al-Akhbar, proche de l’opposition, ces pays qui refusent de donner des informations seraient notamment les Etats-Unis (qui disposeraient de photos satellites de l’attentat) ; Israël (qui n’a pas fourni les photos prises par ses avions d’espionnage avant et après l’attentat contre Hariri) ; la France (qui refuse de remettre le suspect Mohammed Said Saddik qu’elle détient à la commission et au gouvernement libanais). Parmi les autres pays cités par le quotidien, l’Allemagne, l’Arabie saoudite, le Koweït, l’Australie, les Emirats arabes unis et le Brésil. Plusieurs sites ont lancé au mois de décembre cette polémique, notamment Loubnan ya loubnan du 24 décembre. Interrogé le 12 janvier, le porte-parole du ministère français des affaires étrangères a répondu à une question sur le sujet : « Je n’ai pas de commentaire à ce sujet. Nous avons pleinement coopéré avec la Commission. Je ne vois pas d’où peut venir cette information. »

Une nouvelle stratégie de contre-insurrection américaine

Deux nominations de militaires ont précédé le discours du président Bush, celle du général quatre étoiles David Petraeus, 54 ans, qui commandera les troupes de la coalition en Irak (en remplacement du général George Casey) et celle de son adjoint, le général Ray Odierno, 52 ans. Ces nominations semblent indiquer une « inflexion » de la stratégie militaire de « contre-insurrection » en Irak. Petraeus a déjà assuré deux commandements en Irak, où il est resté pendant deux ans et demi ; d’abord celui de la division aéroportée 101 lors de l’invasion américaine en mars 2003 ; ensuite la supervision de l’entraînement de la nouvelle armée irakienne. Il a été l’une des têtes pensantes de la mise à jour du manuel de contre-insurrection publiée au mois de décembre 2006. Diplômé de l’académie militaire West Point, il a aussi soutenu un doctorat de l’université de Princeton sur le thème : « L’armée américaine et les leçons de la guerre du Vietnam ». Rick Atkinson du Washington Post (7 janvier) en dresse un portrait flatteur, le présentant comme un des intellectuels de l’armée, dans « Iraq Will Be Petraeus’s Knot to Untie » (L’Irak sera le prochain nœud à défaire pour Petraeus).

Dans un entretien donné au New York Times du 8 janvier, sous le titre « War Could Last Years, Commander Says » (La guerre pourrait durer des années déclare le commandant), son adjoint, le général Ray Odierno, affirme qu’il faudra deux à trois ans aux troupes américaines et irakiennes pour l’emporter. « Je crois que le peuple américain, s’il sent que nous allons l’emporter, sera patient. » Et il ajoute : « La frustration actuelle qu’il ressent vient du fait qu’il n’a pas l’impression que nous faisons des progrès. » Selon le général, si les efforts pour « sécuriser » Bagdad n’ont pas réussi, c’est que les troupes américaines ne pouvaient rester sur place après avoir pris le contrôle d’un quartier ; maintenant, avec l’augmentation des effectifs, elles le pourront. De plus, au lieu de se concentrer uniquement sur les quartiers sunnites, elles iront dans tous les quartiers.

La spécialiste du Proche-Orient Helena Cobban ne partage pas les vues positives qui circulent dans la presse sur les deux nouveaux dirigeants militaires. Elle les conteste sur son blog. Odierno a commandé la quatrième division d’infanterie en Irak, entre mars 2003 et avril 2004. Elle cite le livre du journaliste du Washington Post Thom Ricks, Fiasco : The Americain Military Adventure in Iraq (Fiasco : l’aventure militaire américaine en Irak), qui évoque les écrits d’Odierno sur l’utilisation d’une forte puissance de feu : « Nous avons utilisé les Paladins (un système de canon de 155 millimètres) tout le temps que nous avons été sur place (…) Nous avons utilisé la plupart des nuits les bombardements que j’appelle “pro-actifs ”. » La conclusion du général est que « l’artillerie joue un rôle significatif dans les opérations de contre-insurrection ». Cela est contraire, explique Cobban, à l’expérience de toute l’histoire des activités de contre-insurrection qui prône l’utilisation la plus restreinte possible de l’artillerie, une restriction difficile à mettre en œuvre avec une artillerie qui tire de loin… « En fait, ce qu’Odierno écrit est que le mode d’opération en Irak inclut de tirer de manière indiscriminée, avec des pièces d’artillerie lourde, simplement pour “harceler” et, souvent de manière préventive, “interdire” toute action d’éventuels opposants, peut-être imaginaires. »

« Dans les pages qui suivent, poursuit Cobban, Ricks écrit sur les excès meurtriers et croissants commis par un des commandants travaillant sous la direction d’Odierno dans la quatrième division, le colonel David Hoggs. » Le livre donne des détails sur l’utilisation de moyens disproportionnés par la quatrième division, qui a pacifié la région à court terme, mais qui a aliéné des larges parties de la population à long terme. Le livre donne beaucoup de détails sur l’utilisation de la violence par cette division ; selon un général qui a servi en Irak, « ce qu’a fait la quatrième division est un crime ».

Ces pratiques sont d’autant plus inquiétantes qu’elles sont reprises dans le nouveau manuel de contre-insurrection, que Helena Cobban analyse, chapitre par chapitre, de manière détaillée, et dont elle définit les grandes lignes :

« 1- Petraeus et ses coauteurs ont formulé une doctrine pour des situations dont ils pensent sans doute qu’elles se produiront dans l’avenir, au-delà de l’Irak et de l’Afghanistan et dans lesquelles les troupes américaines aideront des gouvernements amis à combattre des contre-insurrections. Aucun des exemples donnés dans le chapitre 1 ne se réfère à l’Afghanistan.

2- La doctrine assume une possibilité très étendue pour les militaires américains d’éliminer n’importe quel “extrémiste” que l’on juge violent et/ou ne voulant pas se réconcilier avec le gouvernement hôte.

3- La doctrine affirme que les commandants militaires américains se trouvant dans des opérations de contre-insurrection devraient avoir la prééminence dans la prise de décision sur le personnel local de l’ambassade américaine, les ONG, et même le gouvernement hôte.

4- Le manuel tente d’aborder des problèmes fondamentaux de la théorie démocratique, comme celle du consentement des gouvernés, la primauté du contrôle des politiques sur les militaires ou la souveraineté nationale. Mais les militaires américains sont ce qu’ils sont et le manuel ne répond pas à ces défis conceptuels. »

« En conclusion, écrit Cobban, le général Petraeus a tenté fortement d’être brillant et de produire une doctrine qui puisse permettre aux forces occupantes étrangères d’écraser un mouvement national de résistance aux multiples facettes et profondément enraciné, et de faire tout cela d’une manière “démocratique”. Mais il a échoué. »

Alain Gresh

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