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Iran, Liban, incohérences françaises

par Alain Gresh, 21 janvier 2007

Erratum. J’avais signalé dans mon blog « Médias, mensonges et islam. L’exposition des caricatures sur la Shoah de Téhéran » le caractère absurde du chiffre de 9 millions de visiteurs à l’exposition de caricatures sur le génocide des juifs à Téhéran. La médiatrice du Monde, Véronique Maurus prend acte de cette erreur dans son billet intitulé « Erratum » du quotidien daté du 14-15 janvier.

Tunisie, le bâillon. La répression continue dans ce pays souvent présenté en Europe comme un îlot de stabilité et un bastion de la lutte contre l’intégrisme. Les membres de l’IFEX-TMG, un réseau d’échange international sur la liberté d’expression, rappellent, un an après la tenue en Tunisie du Sommet Mondial de la Société de l’Information (SMSI), sommet parrainé par les Nations Unies :

« Les membres du TMG ont également exprimé leur inquiétude face à la censure exercée par le gouvernement tunisien à l’occasion des altercations meurtrières entre des agents de sécurité et des groupes armés qui ont eu lieu fin décembre 2006 et début janvier 2007 dans les banlieues du sud de Tunis. »

« L’IFEX - TMG appelle donc les autorités tunisiennes à permettre aux écrivains, journalistes, bloggers et éditeurs de s’exprimer en toute liberté sans craindre d’être persécuté ou emprisonné, en accord avec l’Article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et avec le Pacte International des Nations Unies relatif aux droits civils et politiques, dont la Tunisie est signataire. »

Ce communiqué est publié alors que les accrochages avec des groupes armés se sont déroulés en Tunisie, comme le rappelle José Garçon, dans Libération du 4 janvier, sous le titre, « Fusillades à répétition dans La Tunisie tranquille de Ben Ali ».

Benny Morris et le second holocauste. Dans une tribune publiée par le quotidien anglophone The Jerusalem Post du 18 janvier, l’historien Benny Morris, pubie un article intitulé : « This Holocaust will be different » (Cet holocauste sera différent). Benny Morris fut l’un des premiers historiens israéliens à avoir fait des recherches sur l’expulsion des Palestiniens en 1948-1950 et à avoir analysé la politique israélienne de cette période de manière très critique. Son livre, The birth of the Palestinian refugee problem, 1947-1949 (Cambridge University Press), publié pour la première fois en 1987, reste un classique (Pour un livre en français qui synthétise l’historiographie israélienne sur l’expulsion, on pourra lire, de Dominique Vidal, Le péché originel d’Israël. L’expulsion des Palestiniens revisitée par les "nouveaux historiens" israéliens, aux éditions de l’Atelier). Mais, depuis la seconde Intifada, il a "radicalisé" ses positions, expliquant que l’expulsion était justifiée et que l’Etat d’Israël serait plus tranquille sans minorité arabe. Son texte cité ci-après annonce un nouvel holocauste contre les juifs et l’impuissance de tous à l’arrêter.

« Le second holocauste sera très différent. Un matin ensoleillé, dans cinq ou dix ans, peut-être durant une crise régionale ou peut-être sans crise, un jour, un an ou cinq ans après que l’Iran aura acquis la bombe, les mollahs de Qom se réuniront en session secrète, sous le portrait de l’ayatollah Khomeiny au regard d’acier et donneront le feu vert au président Mahmoud Ahmadinejad, qui sera dans son deuxième ou troisième mandat. » Et l’Iran lancera des bombes nucléaires sur Israël.

« Certains des morts seront inévitablement des Arabes (...) Il est improbable qu’un tel massacre de masse de musulmans troublera Ahmadinejad et les mollahs. Les Iraniens n’aiment pas spécialement les Arabes, notamment les sunnites (...) Les Palestiniens, dispersés à travers le monde, survivront comme peuple, comme survivra la plus grande partie de la nation arabe dont ils font partie. Et pour se débarrasser de l’Etat juif, les Arabes accepteront de faire certains sacrifices. »

Iran, Liban, incohérences de la politique française

« En préparant une initiative diplomatique unilatérale en direction de l’Iran, pour discuter avec les autorités de Téhéran de "questions régionales", surtout du Liban, la France a pris de court ses partenaires européens. Le Quai d’Orsay a répété, jeudi 18 janvier, que l’envoi " éventuel" d’un émissaire français était à l’étude, mais qu’aucune décision définitive n’avait été prise à ce sujet. » Dans un article du Monde daté du 19 janvier, « L’initiative française sur l’Iran suscite des réactions mitigées en Europe », Natalie Nougayrède, revient sur une initiative française controversée.

« France planned, then canceled a diplomatic visit to Iran », titre International Herald Tribune du 17 janvier, sous la plume de Elaine Sciolino. La journaliste affirme que l’Elysée avait décidé d’envoyer Philippe Douste-Blazy à Téhéran pour discuter notamment du dossier libanais, mais que le voyage a été annulé deux jours avant, Douste-Blazy ayant dit qu’il ne voulait pas y aller (selon Natalie Nougayrède, Le Monde du 17 janvier, « L’Iran et la campagne électorale française », Nicolas Sarkozy aurait fait pression sur lui). Finalement, c’est Jean-Claude Cousseran, un diplomate qui s’était déjà rendu à Téhéran, qui devait y retourner, mais la polémique semble avoir fait avorter le projet. Sciolino note, à juste titre, que « l’initiative de Chirac est étonnante, car le président a toujours pris une position dure à l’égard de l’Iran et son programme nucléaire, affirmant que l’on ne pouvait lui faire confiance. Alors que d’autres acteurs internationaux, y compris la Russie et la Chine, ont envoyé régulièrement des envoyés officiels de haut niveau à Téhéran, la France s’est allié avec le Royaume-Uni, l’Allemagne et les Etats-Unis, en faisant pression l’Iran pour qu’il suspende son programme d’enrichissement de l’uranium ou de subir des sanctions du Conseil de sécurité. En fait, la France a rédigé la plus grande partie de la résolution initiale de la résolution du Conseil, dans une langue dure qui a été atténuée à la fin ». En fait, poursuit la journaliste, le but du voyage envisagé n’est pas de discuter du programme nucléaire iranien, mais du Liban où se trouvent 1 700 soldats français.

Pourtant, dans un article intitulé « Nucléaire : Américains et Européens s’opposent sur la mise en œuvre des sanctions contre Téhéran », Natalie Nougayrède explique dans Le Monde du 18 janvier : « De fortes tensions opposent les Etats-Unis aux Européens, notamment la France, sur la question de la mise en œuvre de la résolution 1737 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui a été votée le 23 décembre 2006 et impose, pour la première fois, des sanctions contre l’Iran en raison de la poursuite de ses activités nucléaires. »

« L’administration américaine entend donner l’interprétation la plus large possible à ce texte, dans le but d’accroître la pression sur le régime iranien, notamment concernant les transactions financières avec l’Iran, tandis que les Européens favorisent une approche plus restrictive dans le but de préserver des chances de règlement diplomatique de la crise avec Téhéran. »

« Ces désaccords sur la mise en œuvre d’un texte de l’ONU s’ajoutent à un profond mécontentement américain concernant la façon même dont la résolution 1737 a été négociée en décembre. Washington considère que les Européens sont allés trop loin dans leur souci de s’assurer du soutien de la Russie et de la Chine, qui s’opposaient à des mesures sévères contre l’Iran et voulaient préserver leurs intérêts économiques dans ce pays. »

L’éditorial du Monde du 18 janvier, « Cavalier seul en Iran », note :

« En se lançant dans une ouverture diplomatique vis-à-vis de l’Iran, Jacques Chirac poursuit deux objectifs. D’abord s’assurer que le régime des mollahs ne cherchera pas à s’en prendre, par l’intermédiaire du Hezbollah, son allié au Liban, aux soldats français de la Force internationale, à la frontière avec Israël. Ensuite, essayer de gagner le soutien des Iraniens à une stabilisation démocratique au Liban, où l’opposition est dans la rue pour renverser le gouvernement de Fouad Siniora. »

« Ces objectifs sont compréhensibles, voire louables. Mais la manière dont ils sont poursuivis est étrange. La France agit en solitaire, alors que, jusqu’à maintenant, elle avait étroitement coordonné sa politique libanaise avec les Etats-Unis et qu’elle était à l’origine de la troïka européenne, avec l’Allemagne et la Grande-Bretagne, qui a négocié pendant plus de trois ans sur le dossier nucléaire iranien. C’est précisément au moment où le Conseil de sécurité des Nations unies a imposé à l’Iran des sanctions, pourtant édulcorées sur l’insistance de Moscou, que Paris a décidé de faire cavalier seul. »

A quelques mois de l’élection présidentielle, la politique française au Proche-Orient paraît bien incohérente. « Pourquoi la France hésite », nous demandions-nous le 23 août 2006, à propos de l’envoi de troupes au Liban. Nous avions souligné déjà, dans un article du Monde diplomatique de juin 2006, « La voix brouillée de la France », les inflexions et les contradictions de la politique française au Proche-Orient. Si Paris souhaite stabiliser le Liban, pourquoi engager un dialogue avec Téhéran et refuser tout contact avec la Syrie ? La diplomatie française peut-elle utiliser le dossier nucléaire iranien pour sceller un rapprochement avec Washington en 2004-2006, pour faire cavalier seul ensuite ? Le Quai d’Orsay peut-il ignorer que la stratégie décidée par le président Bush en Irak est totalement contraire aux intérêts de la France et pousse à l’affrontement avec l’Iran ? La politique de la France au Proche-Orient est en crise, et il serait souhaitable que l’élection présidentielle permette un débat sur un sujet si important pour l’avenir.

Alain Gresh

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