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Le Liban sauvé par l’argent ?

par Alain Gresh, 27 janvier 2007

Guerre à l’Iran, la préparation psychologique. Le discours du président Bush sur l’Etat de l’Union a illustré la volonté d’escalade des Etats-Unis face au « danger iranien ». Bien que de nombreux experts aient mis en garde contre les conséquences catastrophiques qu’auraient une attaque contre l’Iran, des cercles politique et militaires américains penchent pour une telle option. Celle-ci nécessite une préparation psychologique qui se met en place aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe. Parmi les récentes officines qui oeuvrent dans ce sens, signalons « Réalité EU », dont un des "experts" n’est autre que Frédéric Encel (lire mon article, « Apartheid », dans Le Monde diplomatique de novembre 2000), un conseiller du président du CRIF, que dénonce Vincent Geisser dans « Frédéric ENCEL ou l’irrésistible ascension d’une géopolitique militante et sécuritaire ». Les autres "experts" en terrorisme sont de la même veine, membres de ces institutions qui ont pour but de mobiliser l’opinion occidentale contre le danger terroriste.

La première initiative de Réalités-EU est d’organiser une série de déjeuners de presse dans des capitales européennes sur le thème « A l’école de la guerre : Préparer la jeunesse iranienne au martyr ? », avec notamment la participation du Dr. Yohanan Manor, Président du Center for Monitoring the Impact of Peace (CMIP). Le CMIP s’était rendu célèbre en publiant un rapport totalement biaisé en 2000 sur les manuels scolaires palestiniens de l’Autorité palestinienne affirmant que ceux-ci étaient antisémites. Ce texte, largement reproduit sans vérification par les médias avait contribué à isoler l’Autorité palestinienne et à justifier la répression menée par le gouvernement israélien. (Sur une critique de ce texte, on pourra lire Elisa Morena, « Les manuels scolaires palestiniens sont-ils antisémites ? », Le Monde diplomatique, avril 2001 ainsi que le courrier de réponse de Yohan Manor, juin 2001.) Mais c’est désormais à la guerre contre le "nouvel Hitler" iranien qu’il faut préparer l’opinion occidentale. Le personnage de Ahmadinejad, avec ses stupides déclarations sur le génocide, n’est certes pas un personnage recommandable. Est-il un nouvel Hitler ? Son pays est-il comparable à l’Allemagne nazie ?

Aux Etats-Unis même, l’American Foreign Policy Council vient de lancer une campagne sur le thème de la menace nucléaire iranienne sur les chaînes de télévision américaines, aussi bien sur CNN que sur Fox News.

Maroc : critique de Védrine et d’Azoulay. Dans un de ses derniers éditoriaux du Journal hebdo (12 janvier), dont il a longtemps assuré la direction et qu’il doit quitter suite aux pressions du pouvoir (lire son éditorial « Pourquoi je pars »), Aboubakr Jamaï, écrit un éditorial intitulé : « Quand MM. Azoulay et Védrine dérapent ». Ce texte est une réponse à un texte que les deux responsables français et marocain ont publié dans Le Monde du 3 janvier et intitulé « Inventer la paix au Moyen-Orient ».

Aboubakr Jamaï écrit « Membres du Groupe de haut niveau des Nations Unies pour l’Alliance des civilisations, les auteurs appellent à la rédaction d’un livre blanc sur l’histoire du conflit. Même si les contraintes du genre l’imposent, on peut regretter cette espèce de nivellement des responsabilités entre Israéliens et Palestiniens, cette façon de mettre occupants et occupés, bourreaux et victimes sur le même pied d’égalité. Ainsi, les auteurs souhaitent que les Palestiniens et les Israéliens “entendent enfin un propos et un discours qui relatent objectivement leurs responsabilités respectives dans la tragédie et la faillite actuelles”. Ils écrivent aussi que ce livre blanc doit être l’oeuvre de personnalités incontestables. Mais “contestables” ou “incontestables” par qui ? Les auteurs écrivent dans l’abstraction. Comme s’il n’y avait pas une super-puissance soutenant, sur des bases quasi-tribales, un pays ami en toute circonstance, ou presque, même lorsque celui-ci viole les principes universels de justice humaine. Que dire de ces dirigeants politiques et autres intellectuels occidentaux qui pérorent leur attachement à la démocratie et, lorsque les urnes palestiniennes portent au pouvoir Hamas, s’empressent d’en demander le boycott. Hamas, pourtant démocratiquement élu, a bien été “contesté” parce que son élection n’arrangeait pas les intérêts des puissants du moment. On peut multiplier les exemples dans le champ intellectuel où des personnalités brillantes et académiquement “incontestables” ont été totalement marginalisées parce que leur discours sapait les fondements soi-disant “rationnels” et “éthiques” de la politique américano-israélienne dans la région. On pense en particulier au regretté Edward Saïd. Un Edward Saïd dont on se demande si MM. Azoulay et Védrine ont un jour eu connaissance de l’œuvre lorsqu’on lit sous leur plume : “Les Occidentaux vont devoir se libérer d’une lecture sélective du passé et comprendre pourquoi, face à ces faits, un Marocain, par exemple, réagit avec la même passion et la même détermination qu’un Indonésien musulman qu’il ne connaît pas et qu’il ne rencontrera jamais. Cela est irrationnel et improbable pour un Occidental cartésien, mais cela est.” On peut absoudre MM. Azoulay et Védrine de la naïveté de certains de leurs propos sur, par exemple, cette histoire de livre blanc produit par des personnalités “incontestables”. »

Le Liban sauvé par l’argent ?

Le quotidien Le Monde du 25 janvier,« Conférence sur le Liban : près de six milliards d’euros d’aide promis » écrit : « Le montant des aides au Liban obtenues lors de la conférence internationale de Paris s’élève à plus de 7,6 milliards de dollars, soit 5,85 milliards d’euros, a annoncé, jeudi 25 janvier, le président français, Jacques Chirac. Se félicitant des annonces "particulièrement fortes faites par les uns et les autres", il a salué "cette réponse rapide et substantielle apportée par la communauté internationale aux engagements du gouvernement libanais". Les montants promis dépassent largement les 4,2 milliards de dollars qu’avait obtenus le Liban lors de la précédente conférence de ce type à Paris, en 2002. »

Les Etats-Unis ont mis la main au portefeuille. Selon un article de Thierry Oberlé dans Le Figaro du 26 janvier, « Des milliards pour soutenir Beyrouth », « Condoleezza Rice a suivi ce mouvement de générosité bien ordonné avec une promesse 770 millions de dollars à entériner par le Congrès à majorité démocrate. L’essentiel étant à ses yeux de marquer au "lendemain des événements de Beyrouth un soutien au gouvernement démocratiquement élu" ». Tout le monde a pu mesurer, au lendemain des élections palestiniennes de janvier 2006, le soutien de Washington aux « gouvernements démocratiquement élus ».

Cette vision un peu idyllique, qui ne voit les obstacles à la reconstruction du pays que dans l’action de l’opposition soi-disant "pro-syrienne", oublie un fait fondamental, l’origine de la dette actuelle. Comme le rappelle Gilles Paris dans Le Monde du 25 janvier, « Une dette en progression en dépit des plans d’urgence » :

« Elle a progressé depuis à un rythme régulier indépendant de celui de la reconstruction alors qu’elle avait été présentée au départ comme le prix à payer pour celle-ci par le gouvernement libanais dirigé par Rafic Hariri de 1992 à 1998 puis de 2000 à 2004. Ce sont d’ailleurs les mêmes hommes qui gèrent ce dossier depuis plus d’une décennie comme l’atteste le parcours de l’actuel premier ministre Fouad Siniora, formé dans le secteur bancaire, proche de Rafic Hariri, devenu successivement ministre d’Etat chargé des finances puis ministre des finances. »

« Fouad Siniora fut ainsi l’un des principaux artisans, côté libanais, de la conférence de Paris-2, en 2002. Cette dernière devait permettre, par paliers, de réduire le taux d’endettement à un niveau plus supportable pour les finances publiques qui accumulent mécaniquement du déficit (le service de la dette absorbe plus de 80 % des recettes de l’Etat) : la dette publique est ainsi passée de 3 milliards de dollars en 1990 à 41 milliards en 2006 après la guerre entre Israël et le Hezbollah. »

C’est que le pays a été pillé, certes avec l’aide de dignitaires syriens du temps de l’occupation, mais avec la participation active de la classe politique libanaise qui est était aux commandes du temps de Rafic Hariri et qui est restée aux affaires après son assassinat. « Les vieux parrains du nouveau Liban », écrivions-nous en juin 2005 dans un article du Monde diplomatique. La situation n’a pas changé et l’on a du mal à croire à l’intégrité de ceux qui dirigent le pays aujourd’hui.

D’autre part, la soi-disant communauté internationale, qui a laissé Israël détruire les infrastructures libanaises durant la guerre dite des 33 jours est sans doute mal placée pour prétendre vouloir reconstruire le Liban sans arrière-pensées.

Enfin, comme le souligne le correspondant de L’Humanité (25 janvier), Pierre Barbancey à Beyrouth, « L’onde de choc de la crise libanaise » :

« De nombreux Libanais, qui étaient dans les rues mardi, regrettent que les partis d’opposition ne se démarquent pas plus nettement du programme économique du gouvernement qui prévoit notamment (lire ci-dessous) des privatisations et l’augmentation des taxes les plus injustes, comme la TVA. D’autant que le Hezbollah et le Amal ont toujours fait savoir qu’ils ne s’opposaient pas à la conférence de Paris si aucunes conditions politiques n’étaient imposées. Le Parti communiste libanais estime pour sa part que "le plan de "réforme" politique et économique, présenté devant la conférence de Paris, est très dangereux, parce qu’il constitue une menace pour l’unité du pays. Sa mise à exécution aura pour conséquence la paupérisation à outrance, l’émigration des jeunes et, surtout, la soumission au projet états-unien pour la région qui n’a donné que des crises et des dissensions" ». Cette analyse est confortée par le Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde qui « s’oppose aux fausses solutions de la conférence de Paris ».

Il est peu probable que cette « aide » massive au Liban ait un impact direct sur la situation sur le terrain qui ne cesse de se détériorer et mette un terme au bras de fer entre l’opposition et la majorité. Les affrontements de jeudi, qui ont fait au moins quatre morts, ont montré que le pays peut rapidement sombrer dans la guerre civile. Si on peut regretter les ingérences iraniennes ou syriennes dans les affaires du pays, on peut tout autant dénoncer celles des Etats-Unis et de la communauté internationale, ainsi que les incohérences de la politique française, qui, au lieu de pousser à la seule sortie de crise possible (c’est-à-dire la création d’un gouvernement d’union nationale libanais) encourage le gouvernement de Fouad Siniora à l’intransigeance. Jeudi, lors des heurts qui ont mis aux prises des partisans du Hezbollah à des membres du Courant du Futur (les partisans de Saïd Hariri), ces derniers brandissaient des portraits de... Saddam Hussein, un des Hitler dénoncé par les Etats-Unis mais célébré par leurs alliés au Liban !

Alain Gresh

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