En kiosques : octobre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

Chirac et l’Iran. Quand la presse s’emballe

par Alain Gresh, 2 février 2007

Les déclarations du président Chirac à la presse sur la bombe iranienne ont soulevé une polémique, très superficielle comme d’habitude. Ses propos ont été rapportés par des journalistes du New York Times, de l’International Herald Tribune du 1er février (Elaine Sciolino et Katrin Bennhold, « Chirac muses and then retreat ») et du Nouvel Observateur du 1er février, propos qu’il a « rectifiés » comme le rappelle le site de l’hebbdmadaire, « Iran : quand Chirac rectifie Chirac »

« Au cours d’une interview accordée lundi dernier 29 janvier au Nouvel Observateur, à l’International Herald Tribune et au New York Times sur la question écologique, puis d’une seconde rencontre le lendemain mardi, le chef de l’Etat a évoqué les ambitions nucléaires de l’Iran.
Alors qu’il plaide depuis longtemps pour une solution qui passe d’abord par le dialogue avec les autorités iraniennes, il avait ces dernières semaines durci le ton, semble-t-il, sous la pression des Etats-Unis. Son principal souci, dit-il, c’est d’éviter "la prolifération" et de voir les sanctions appliquées. Ce qui nous inquiète, précise-t-il, "c’est le refus de l’Iran d’accepter les contraintes de l’AIEA (Agence internationale de l’Energie atomique) et donc d’arrêter d’enrichir l’uranium. C’est dangereux, très dangereux". Sur cela, estime-t-il, "il faut faire très attention". Interrogé lundi 29 janvier, le chef de l’Etat notait que ce n’était pas tant le fait de posséder "une bombe nucléaire" qui serait "dangereux" – "une, peut-être une deuxième un peu plus tard, (…) qui ne lui servira à rien"… "Où l’Iran enverrait-il cette bombe ? Sur Israël ? Elle n’aura pas fait 200 mètres dans l’atmosphère que Téhéran sera rasée." »

« Mardi, le président a jugé nécessaire de revenir sur ces propos. "C’était, disait-il, un raccourci schématique, extrêmement schématique. Plus encore, a-t-il ajouté, c’est une formule que je retire." En revanche Jacques Chirac maintient que "si l’Iran possédait une bombe nucléaire et si elle était lancée, elle serait immédiatement détruite avant de quitter le ciel iranien. Il y aurait inévitablement des mesures de rétorsion et de coercition. C’est tout le système de la dissuasion nucléaire". Ce "qui est très dangereux, martèle Chirac, c’est la prolifération". Lundi, lors du premier entretien, le président jugeait "très tentant pour d’autres pays qui ont de gros moyens financiers dans cette région de se dire “eh bien, nous aussi on va se préparer au nucléaire militaire, on va aider d’autres à le faire”. Pourquoi l’Arabie Saoudite ne le ferait-elle pas à son tour ? Pourquoi n’aiderait-elle pas l’Egypte à le faire également ?". Mardi, le président tenait à préciser que, en disant cela, il ne souhaitait pas pointer du doigt tel pays plutôt que tel autre. "D’autant qu’aucun de ce ces pays n’a manifesté la moindre volonté dans ce sens." Il prenait cependant toujours très au sérieux "une course aux armements dans la région au sens large". »

« Chirac : L’Irangaffe », titre Libération du 2 février et Laurent Joffrin, le nouveau directeur, sans doute trop occupé à obtenir le départ d’un maximum de journalistes, écrit un éditorial intitulé « Faillite », qui réduit la position de Chirac à la volonté de gêner Sarkozy et, sur cet important dossier, se borne à l’utiliser pour justifier les gaffes de Ségolène Royal.

« Un tournant radical » de la politique française affirme l’éditorial du Monde du 1er février.

« Le premier signal fut l’après-guerre du Liban. Afin de résoudre, d’une part, la crise interlibanaise et de protéger, d’autre part, les soldats français de la Finul présents au Liban sud, M. Chirac avait estimé, comme Le Monde l’a révélé dans une enquête publiée le 17 janvier, qu’il devait davantage intégrer les Iraniens dans le jeu régional. Des discussions ont lieu depuis l’été 2006. Un voyage de Philippe Douste-Blazy à Téhéran a été envisagé en janvier, puis l’envoi d’un autre émissaire français a été programmé, avant d’être annulé suite à des réactions perplexes, voire franchement hostiles, de divers partenaires de la France. »

« Ce second signal - l’idée que l’Iran va posséder l’arme nucléaire et que ce ne sera pas un danger immédiat - est un tournant plus radical encore, et qui intervient au mauvais moment. Lorsque la communauté internationale va se réunir à New York et de nouveau menacer l’Iran, on se demande quelle crédibilité la position de la France aura encore. »

En quoi les propos et les actes du chef de l’Etat sont-ils répréhensibles ? Nous avons souligné ici les incohérences de la politique française, mais est-il absurde pour un président de se préoccuper de la situation des forces françaises dans le Liban du Sud ? de penser que le Hezbollah et l’Iran sont des interlocuteurs sur ce dossier ? Chirac dit-il une bêtise quand il affirme que ce n’est pas tant le fait que l’Iran possède la bombe que la prolifération nucléaire dans la région qui devrait inquiéter la communauté internationale ? Il est évident, comme le dit Chirac, que si l’Iran envoyait une bombe sur Israël, le pays serait rayé de la carte : la destruction mutuellement assurée est au coeur de la dissuasion nucléaire (rappelons que seuls les Etats-Unis envisagent l’arme nucléaire comme une arme pouvant être utilisée sur le champ de baille). Qui peut penser que les dirigeants iraniens ne le savent pas ? A moins de croire, comme l’orientaliste Bernard Lewi, que la direction iranienne aspire à l’apocalypse pour hâter le retour de l’imam caché et de la fin des temps (Bernard Lewis laissait entendre que la direction iranienne avait programmé l’apocalypse pour le 22 août 2006 !). Nul doute qu’il annoncera une nouvelle date pour la fin du monde...

D’autre part, il est vrai que la question essentielle au Proche-Orient et plus largement dans la région est celle de la non-prolifération de l’arme nucléaire. Israël et le Pakistan possèdent l’arme nucléaire ; les pays du Golfe et l’Egypte prévoient de relancer le nucléaire civil. Dans une région où les conflits sont multiples, ne vaudrait-il pas mieux aborder le problème du désarmement nucléaire global que de pointer un seul Etat l’Iran ? Dans un précédent envoi sur ce blog intitulé Pour un désarmement nucléaire intégral, j’avais relayé l’appel de responsables américains peu suspects de "pacifisme" (comme Henry Kissinger) pour aller encore plus loin et débarrasser la planète de la menace nucléaire.

Notons toutefois la chronique discordante de Bernard Guetta ce vendredi 2 février sur France-Inter, « Quand Chirac parle comme il pense ».

Face à la stratégie d’escalade contre l’Iran adoptée par le président Bush à la suite de son discours sur l’état de l’Union on souhaite que les responsables politiques français fassent preuve de circonspection et ne suivent pas les avis souvent jusqu’auboutistes de la presse française.

Rioufol et l’islamofascisme.

J’essaie de lire, tous les vendredis, le bloc-notes d’Ivan Rioufol dans Le Figaro. On a là la quintessence d’une pensée hostile aux musulmans et à l’islam et qui cherche à bâtir des ponts entre la droite traditionnelle et la droite la plus extrême. Ce monsieur a le courage de dire tout haut ce qu’une partie des responsables politiques pense tout bas. Dans son texte du 2 février, « La République des faux durs », il appelle à faire l’union :

« Quand André Glucksmann, contestataire de gauche (sic !), reconnaît en Nicolas Sarkozy « le seul candidat aujourd’hui à s’être engagé dans le sillage de (la) France du cœur », le compliment ne révèle pas seulement le parcours d’un homme qui en est arrivé à défendre le républicain George Bush dans sa guerre contre « l’islamofascisme ». Son soutien va aussi, on le devine, à celui qui lui paraît être le plus apte à faire front à la barbarie qui vient (un exemple : l’ahurissant clip Bâtards de barbares, accessible sur Internet). Mais dans cette union qui se dessine - tandis que Bayrou se laisse entraîner par la gauche - pourquoi Philippe de Villiers, par exemple, n’aurait-il pas aussi sa place ? Le président du MPF a su éveiller une partie de l’opinion au risque que ferait courir une Europe trop faible pour occidentaliser l’islam venu la peupler. Ce problème reste posé. »

Alain Gresh

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016