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Le scandale mondial de l’eau

par Riccardo Petrella

Fondateur du Comité International pour le Contrat Mondial de l’Eau.

25 février 2007

La santé de 2,8 milliards de personnes est fragilisée et leur vie est écourtée par manque de latrines. C’est parce qu’ils n’ont pas de systèmes appropriés de traitement de leurs excréments humains que des milliards de personnes pauvres dans le monde n’ont pas droit à une vie humainement digne, à la vie. Tel est le constat, cru, insensé, intolérable ; le sens tragique de la condition humaine actuelle marquée par la pauvreté de la moitié de la population mondiale.

Les sociétés « riches » dépensent annuellement des milliards d’euros pour l’utilisation d’eau potable dans leurs WC, soit un tiers de la consommation domestique d’eau par habitant par jour, pour une consommation de 600 litres par personne et par jour aux Etats-Unis, 358 litres en Italie, 310 litres en France… mais 130 en Allemagne et 119 en Suède.

En outre l’économie mondiale est capable d’allouer des milliards d’euros pour produire (et faire acheter à grands frais publicitaires), des centaines de milliers de SUV, ces voitures 4x4 de plus en plus grosses, puissantes, chères et voraces en matières premières et en énergie, qui ne répondent à aucun besoin effectif, mais uniquement à des motivations déraisonnables, en une obscène exhibition de puissance consommatrice.

En revanche, cette même économie qui se dit mondialisée, globale, s’affirme incapable de produire des latrines dont des milliards de personnes ont un besoin vital, et dont le coût est estimé entre 15 et 20 milliards d’euros, soit l’équivalent de 5 jours et demi des dépenses militaires mondiales.

Pourtant, les ressources financières existent. Le 17 novembre dernier deux groupes financiers privés ont dépensé respectivement 36 et 26 milliards de dollars US pour l’achat de la propriété du capital de deux autres groupes financiers. Quelques jours auparavant, la banque australienne Macquarie a déboursé 14 milliards d’euros pour acheter la troisième entreprise privée mondiale de l’eau, la britannique Thames Water, dans le but, évidemment, de faire de l’argent, beaucoup d’argent, par la distribution d’eau potable.

La bombe hydrique

Des milliards d’êtres humains meurent par manque d’eau potable, alors que des entreprises privées, notamment françaises, les premières au monde dans le domaine de l’eau, réalisent des milliards d’euros de profit en vendant l’eau potable. Tel est le scandale mondial de l’eau.

Ne parlons pas, en outre, de l’état de dévastation croissante des ressources hydriques de la planète. Lacs qui rétrécissent, voire disparaissent ; fleuves qui meurent (Niger, Po... ) , qui ne portent plus l’eau à la mer pendant de nombreux mois de l’année (Colorado, Yang Tse... ) ; nappes phréatiques qui baissent dangereusement (aux Etats-Unis et en Chine les nappes ont baissé en moyenne sur les cinq dernières décennies de 1,5 et 3,5 mètres respectivement) ; cours hydriques pollués devenus des sources inutilisables pour les usages humains (plus de 80% des eaux de surface en France sont contaminées) ; calottes polaires (représentant la très grande partie des réserves d’eau douce de la planète) en train de fondre en raison de l’action humaine appelée “croissance économique”.

La bombe hydrique, non seulement produit déjà des effets désastreux pour la vie de milliards d’êtres humains, mais elle est en train de décupler sa puissance meurtrière : dans 30 à 40 ans elle pourra “exploser” de manière à provoquer la mort de dizaines de millions de personnes par an. Ce à quoi nos sociétés sont désormais confrontées est le double défi de la vie, la vie pour tous, et sur la planète.

Une refondation démocratique

Les mouvements et les ONG engagés, à travers le monde, dans la mobilisation culturelle et politique contre la marchandisation de l’eau et la privatisation des services hydriques ont voulu relever ce défi et essayer de contribuer à sa solution en organisant l’Assemblée mondiale des élus et des citoyens pour l’eau (AMECE).

Relever ce défi implique nécessairement de re-constituer le lien entre les institutions, notamment démocratiques représentatives, et les citoyens, lien qui a été rompu au cours des trente dernières années. La question de la « renaissance politique » de la relation entre citoyens et institutions est au coeur de l’AMECE.

A l’origine de la rupture se trouvent principalement les choix effectués par nos classes dirigeantes en faveur d’une société orientée vers l’optimisation de l’utilité individuelle, par l’appropriation et l’usage privé des biens et des services considérés aujourd’hui « faire » le bien-être de vie.

Nos sociétés sont fondées de plus en plus sur l’antagonisme compétitif de tous contre tous, à l’enseigne de la victoire et survie des meilleurs, à savoir des plus forts. L’une des sources principales d’alimentation de la violence structurelle qui caractérise nos sociétés « développées » gît dans la « libre » concurrence, et dans la conséquente exclusion de tous ceux « qui ne sont pas capables d’être compétitifs ».

La politique ne s’occupe plus des droits des personnes, du bien commun. Elle s’occupe de l’efficience des marchés, du taux de croissance économique, de la productivité du capital financier, de la sécurité des riches, et, donc, de la guerre, laissant aux scories du « petit gouvernement » la gestion de la vie et du quotidien.

Les citoyens, réduits à des consommateurs et à des épargnants principalement intéressés au ROE (Return on Equity), au rendement financier, sont "actifs" essentiellement pour défendre leur « richesse ».

Si des changements radicaux n’interviennent pas dans les choix politiques économiques et sociaux actuels, la bombe hydrique provoquera de terribles dévastations humaines, pas seulement dans les régions habitées par les pauvres du monde.

La permanence de la pauvreté et l’aggravation de la santé de la vie de la planète font de la mise en place d’un pouvoir politique mondial, à partir des communautés locales, et d’une politique mondiale de la vie, les conditions indispensables pour le devenir des sociétés humaines.

Il est temps de changer.

Ici se situe la motivation fondamentale de l’AMECE : le « changement réel » passe à travers l’établissement d’un nouveau rapport entre les citoyens - qui trouvent, pour le moment, dans les mouvements sociaux davantage de possibilités d’expression et d’engagement qu’auprès des institutions – et les institutions elles-mêmes, en particulier les institutions parlementaires et les collectivités locales, qui doivent se renouveler.

Un rapport qui sera nouveau du fait d’être re-fondé sur le principe des droits, et axé sur les biens communs, l’eau notamment. L’AMECE se veut un des lieux et des temps de promotion d’un parcours orienté dans cette direction.

L’eau, bien commun public

L’Assemblée des élus et des citoyens pour l’eau (AMECE) se tiendra à Bruxelles du 18 au 20 mars 2007 à l’initiative d’une quarantaine d’organisations (ONG, mouvements...), belges et d’autres régions du monde, parmi lesquelles, en France, l’Université de l’eau du Conseil général du Val-de-Marne, l’association E-A-U (Elus-Associations-Usagers), créée le 13 février dernier, suite à “ l’Appel de Varages” de 2006, signé par des dizaines de communes, en faveur de la re-publicisation des services hydriques et contre la marchandisation de l’eau, la Convention internationale des collectivités locales hors AGCS...

L’Assemblée est structurée autour de cinq catégories d’acteurs :

• les parlementaires,

• les maires et représentants des collectivités locales,

• les entreprises publiques de l’eau,

• les syndicats,

• la société civile.

S’agissant d’une « assemblée », 80 interventions sont programmées (dont plus de la moitié de personnes venant d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie), auxquelles il faut ajouter les interventions spontanées dans les espaces temps laissés pour de larges échanges.

Le but de la rencontre, dans ce lieu hautement symbolique qu’est le Parlement européen, est de conduire tous les participants à prendre, ensemble, des engagements précis concernant la réalisation des quatre objectifs fondamentaux, sur lesquels l’AMECE vise à promouvoir un parcours d’action le plus riche et efficace possible, à savoir :

• le droit à l’eau potable et aux services sanitaires pour tous, ici et maintenant,

• la promotion d’un gouvernement de l’eau en tant que bien commun public aux divers niveaux territoriaux,

• la mise en place d’institutions et d’instruments financiers appropriés pour le financement public de l’eau (droit humain et bien commun),

• la participation effective des citoyens au gouvernement de l’eau, de toutes les eaux, à partir des communautés locales.

Perspectives

Le principal résultat attendu de l’AMECE est le lancement d’un Plan d’engagements 2007-2010 pour le droit à la vie pour tous, ici et maintenant.

Partons de l’eau.

Les 3 milliards de personnes qui aujourd’hui sont pauvres et ont soif ne peuvent pas attendre 2025-2030. On ne peut pas non plus accepter qu’ils deviennent 5 milliards en 2040, et plus de 6 milliards en 2060.

La concrétisation du droit à l’eau – donc à la vie –, pour tous est le défi politique majeur de ce début de siècle, et il peut et doit être gagné en 15 ans. Il faut agir contre la crise mondiale de l’eau et désactiver la « bombe de l’eau ».

Sans évidemment préjuger des engagements qui seront pris par les participants à l’AMECE, ses promoteurs souhaitent que le plan de concrétisation puisse s’articuler autour :

➢ du lancement, à l’initiative de deux/trois gouvernements présents à l’AMECE d’une campagne visant la reconnaissance formelle le 10 décembre 2008 par l’ONU du droit humain à l’eau.

Le 10 décembre 2008 se célébrera en effet le 60ème anniversaire de la Déclaration universelle des droits humains.

Certains pays d’Amérique latine (Venezuela, Uruguay, Bolivie), l’ont déjà fait. Le Parlement européen a adopté à l’unanimité, le 16 mars 2006, une résolution demandant que l’accès à l’eau soit reconnu en tant que droit humain. La Confédération suisse a proposé, il y a quelques années, la signature d’une convention internationale sur le droit à l’eau. Récemment, le gouvernement fédéral allemand a proposé au Conseil des droits humains de l’ONU de nommer un rapporteur sur le droit à l’eau.

Il faut accentuer la pression et faire « précipiter » des engagements solides et concrets à cet égard.

➢ de l’adoption, aux niveaux communal, provincial, régional, national, continental et international, du statut de l’eau en tant que bien commun public et, par conséquence, l’engagement en faveur de l’exclusion de l’eau des nouvelles négociations OMC + .

L’eau, source de vie, n’est pas une marchandise et il faut prévoir, pour ses services, « l’exception de vie », comme c’est le cas pour « l’exception culturelle ».

A cet égard, il faut redéfinir l’imaginaire politique mondial en mettant en place une nouvelle architecture politique de la société mondiale, à partir des communautés locales, axée sur le du droit à la vie pour tous et la valorisation des biens communs tels que l’eau, la terre, l’air, l’espace, la connaissance, l’éducation, la santé.

Les mesures à prendre dans cette direction sont nombreuses.

Par exemple, la mise en place de taxes mondiales sur l’énergie, les transports, les transactions financières spéculatives, selon les propositions déjà faites par la France et le Brésil ; la prise en charge par l’ONU - ou par une agence publique mondiale de l’eau –, de la responsabilité de l’organisation du prochain Forum mondial de l’eau en 2009 à Istanbul, en le soustrayant à l’initiative et à la mainmise d’une organisation privée, le Conseil mondial de l’eau, ouvertement connue pour être sous l’influence des compagnies multinationales privées de l’eau.

➢ de la prise de mesures appropriées concernant le financement public des investissements nécessaires pour assurer l’accès à l’eau pour tous dans la quantité et la qualité indispensables, sans que les collectivités locales et nationales deviennent dépendantes des capitaux privés.

A ce propos, il s’agit surtout de ré-inventer les sujets financiers publics, face à la privatisation généralisée des Caisses de dépôt et consignation, des caisses d’épargne, des organismes de crédit local, et de donner un nouveau souffle aux finances publiques par des mécanismes de collecte et de gestion des ressources disponibles transparents et fondés sur la participation réelle des citoyens.

La définition d’une nouvelle génération de fonds d’investissement publics au plan régional, national, continental et mondial s’impose.

Dans ce cadre il est urgent de multiplier les actions dites de coopération décentralisée et/ou répondant à l’approche dite « agenda local pour le développement ». Ces actions ont démontré pouvoir être un cadre de référence efficace au service d’une culture des biens communs et de la valorisation des ressources hydriques, guidée par le principe du droit d’accès à l’eau potable et aux services hygiéniques pour tous, notamment dans les villages et le communautés des pays pauvres et dans les grandes agglomérations urbaines du « Sud ».

Les actions en cours dans le cadre de cette coopération décentralisée sont nombreuses et significatives. L’AMECE vise à faciliter la mise en commun de certains schémas de coopération, certains dispositifs financiers, certains parcours socio-culturels, notamment dans le domaine de l’éducation.

Pour le droit universel à l’eau

L’AMECE est partie d’un double constat : primo, le devenir démocratique de nos sociétés et du monde passe par la participation directe des citoyens au gouvernement de la res publica, renforçant ainsi le fonctionnement de la démocratie représentative ; secundo, le devenir juste, solidaire et durable de nos sociétés passe par le droit à la vie pour tous et par un « gouvernement » sage de la vie sur la planète. Le droit universel à l’eau, et le gouvernement de l’eau en tant que bien commun, en constituent la concrétisation préalable.

Pour ces raisons, l’eau est devenue ces dernières années le terrain politique d’affrontement entre une vision antagoniste et oligarchique de la société et du monde, et une vision coopérative et juste. La prédominance actuelle de la première vision se traduit effectivement par le refus brutal de la vie pour tous et la prédation des biens communs.

Pour la première fois, l’AMECE permet que se rencontrent à Bruxelles des parlementaires, des maires et administrateurs locaux, des syndicats, des entreprises publiques et des mouvements sociaux, dans la perspective de l’élaboration d’un parcours commun d’actions visant à bloquer une fois pour toutes les processus de marchandisation et de privatisation de l’eau, et à faire émerger des alternatives concrètes élaborées démocratiquement.

Riccardo Petrella est notamment l’auteur de Désir d’humanité.

Le droit de rêver, Editions Labor, Bruxelles et Ecosociété, Montréal.

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