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Lepénisation des esprits, Tunisie, séries télévisées et torture

par Alain Gresh, 21 février 2007

Lepénisation des esprits (suite).

La campagne présidentielle est propice à toutes les dérives, et on ne peut douter que les musulmans et l’islam seront un argument « vendeur » pour mobiliser l’électorat. On a déjà vu Nicolas Sarkozy évoquer les musulmans qui égorgeaient les moutons dans les baignoires ; Philippe de Villiers parler des 70 000 mariages forcés en France (quelques jours plus tard il parlait de 120 000 mariages forcés). Nul doute que cette surenchère ne s’arrêtera pas et que la lepénisation des esprits fera quelques progrès. Dans un entretien accordé à Libération le 19 février, Erwan Lecoeur, sociologue, qui a coordonné un livre à paraître le 6 mars, Dictionnaire de l’extrême droite (Larousse), explique que les adversaires de Le Pen se servent du même vocabulaire que lui : « La lepénisation a toujours fonctionné par insertion progressive d’un champ d’idiomes inventés par Le Pen. Or, quand on reprend le vocabulaire de Le Pen, on court le risque de faire entrer dans un discours majoritaire quelque chose qui demeurerait minoritaire. Sarkozy le fait ouvertement, Royal d’une autre manière quand elle parle de "centres fermés" pour les primo-délinquants avec "encadrement militaire". Ces éléments de langages peuvent servir à la "lepénisation des esprits". D’autant qu’un nouveau clivage s’installe, celui qui oppose "eux" et "nous". On le voit dans les "groupes quali" de nos travaux. A propos de l’immigration, soit les gens se lâchent violemment, soit ils refusent d’évoquer le sujet. La lepénisation sémantique de la société va de pair avec l’ethnicisation du social. »

On peut se demander si ces prises de position des responsables politiques sont en accord avec celles de l’opinion. La BBC vient de publier un sondage réalisé dans 27 pays du monde, musulmans et non musulmans, qui indique que 52% des personnes interrogées pensent que ce sont des problèmes de pouvoir et de rivalités politiques qui créent des tensions entre l’Occident et l’islam ; seuls 29% pensent que ce sont les différences religieuses et culturelles. En France, ces pourcentages sont respectivement de 56% et de 29%.

Dictature tunisienne.

Les apologistes du régime de Ben Ali continuent de prétendre que celui-ci s’est engagé dans la bonne direction, qu’avec un peu de patience on verra enfin surgir en Afrique du Nord une vraie démocratie. Ces espoirs sont sans cesse démentis par la réalité, comme le rappelle cette dépêche de Reuters du 17 février, qui relate qu’une cour tunisienne a interdit à la Ligue des droits de l’homme de tenir une conférence. Le même jour, selon d’autres sources, une autre cour a obligé les journalistes et les parents de quatorze inculpés pour « terrorisme » de quitter l’enceinte du tribunal. Le président de cette cour n’est autre que le juge Tarek Braham, qui a été « désigné » comme président de l’Association des magistrats, après que le bureau légalement élu ait été démis par les autorités. Ceux qui veulent en savoir un peu plus sur le régime ubuesque qui règne à Tunis, avec l’appui déclaré du gouvernement français, pourront lire, dans Le Journal (3 février), hebdomadaire francophone marocain, l’article de Catherine Graciet, « Le régime de Ben Ali à la dérive ». En voici la conclusion :

« Pour se maintenir en poste, le président Ben Ali a mis en place un système répressif digne de l’ex-Allemagne de l’Est : 140 000 policiers (pour 10 millions d’habitants), des indicateurs par centaines de milliers et des comités de quartiers où les citoyens se surveillent eux-mêmes. Ce système a aussi permis à Ben Ali de faire croire qu’il était un rempart contre l’islamisme. Un argument mis à mal par l’attentat de Djerba en 2002 (15 morts dont 11 touristes) et les récents affrontements entre des islamistes armés et des forces de l’ordre dans la banlieue de Tunis. Un argument maintenant périmé au vu de l’islamisation rapide de la société tunisienne qui s’explique notamment par l’absence de libertés et la perte des valeurs traditionnelles (cf. interview de Moncef Marzouki). « Ce retour à la religion se nourrit aussi de la situation en Irak et en Palestine, largement relayée par les chaînes satellitaires arabes. Les Tunisiens se perçoivent d’une part comme une citadelle assiégée et, d’autre part voient le régime de Ben Ali comme un allié des Etats-Unis et de l’Occident », souligne Pierre Vermeren. Une situation délicate pour le président Ben Ali qui tient exclusivement par son emprise sur l’appareil policier. Dans un pays en cours de ré-islamisation dont l’économie s’enrhume, il ne bénéficie plus de légitimité politique et encore moins d’une légitimité religieuse. »

Torture et télévision.

Le quotidien Libération publie un intéressant article sur les conséquences que les séries américaines, notamment « 24 Heures chrono » (et son héros Jack Bauer) ont sur la banalisation de la torture. Le texte est d’Isabelle Duriez, « Quand"24 Heures chrono" donne des cours de torture » La journaliste écrit : « De 1996 à 2001, 102 scènes de torture ont été diffusées aux heures de grande écoute, et pas moins de 624 de 2002 à 2005. Les bourreaux ne sont plus les méchants, tueurs en série et trafiquants de drogue, mais les gentils, les héros : les patriotes. Cette banalisation a des conséquences particulièrement perverses. Selon l’association américaine de défense des droits de l’homme Human Rights First, elle ne rend pas seulement la torture plus acceptable aux yeux des téléspectateurs, elle influence aussi jusqu’à ceux qui mènent des interrogatoires sur le terrain : les soldats en Irak. "Nous avons un faisceau de preuves qui montre que les jeunes soldats imitent les techniques d’interrogation vues à la télé", alerte David Danzig, qui dirige la campagne Primetime Torture. »

Le problème, comme l’expliquent des « spécialistes », c’est que la torture « ne marche pas ». Et la journaliste explique que « c’est ce qu’un petit groupe de vétérans de l’interrogatoire, issus de l’armée et du FBI, ainsi que le doyen de l’académie de West Point, est allé expliquer aux auteurs de 24 Heures chrono. La rencontre inhabituelle a eu lieu sur le plateau, à Hollywood. "Nous leur avons expliqué que les meilleures techniques demandent du temps et de la patience, par exemple, établir une relation personnelle avec l’interrogé, raconte Joe Navarro, un agent du FBI retraité qui a conduit des milliers d’interrogatoires. La torture n’a jamais conduit à la vérité, seulement à la souffrance. Au mieux, l’interrogé vous dira ce que vous voulez entendre. Au pire, vous n’obtiendrez rien." Les scénaristes ont pris des notes, posé des questions sur les méthodes "douces". Et argumenté que ce n’est que de la fiction et que les téléspectateurs le savent. "Ils ont été surpris par l’impact de leur série sur les soldats, souligne Joe Navarro. »

Alain Gresh

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