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Quel débat autour de l’islam ?

par Alain Gresh, 28 février 2007

Le débat autour de l’islam et de l’islamisme est plus vif que jamais en France. « Peut-on encore critiquer l’islam ? » était le titre d’un de mes précédents envois, qui comportait une suite. J’y suis aussi revenu dans « La peur de l’islam ». Il est bien évident que les polémiques se poursuivent et qu’elles se poursuivront. Dans ce contexte, l’intervention de l’écrivain hollandais Ian Buruma, dans Le Monde du 28 février, « Combattre l’intégrisme, mais sans alarmisme »en réponse à Pascal Bruckner (« Pour en finir avec le multiculturalisme, » Le Monde, 19 février) est importante. Je ne partage pas forcément toutes les opinions défendues par lui, mais son texte me semble important car il est animé par la raison, par la volonté de débattre, et non par l’hystérie qui caractérise souvent les discussions sur l’islam. Il met aussi en lumière les amalgames, et surtout la volonté d’assimiler tous ceux qui ne pensent pas comme lui à des fascistes déguisés.

En voici quelques extraits.

« Dans une autre exagération typique, visant à salir par association, Pascal Bruckner évoque l’ouverture d’un hôpital islamique à Rotterdam et l’établissement de plages réservées aux femmes musulmanes en Italie. Je ne vois pas en quoi cela est plus choquant que d’ouvrir des restaurants casher, des hôpitaux catholiques ou d’instituer des plages pour nudistes, mais pour M. Bruckner ces concessions équivalent à la ségrégation dans les Etats du sud des Etats-Unis, voire à l’apartheid en Afrique du Sud. Et M. Bruckner d’en conclure que je suis raciste. » (...)

Il y a quelque chose de délicieusement désuet, et même de rafraîchissant, dans la fierté proclamée par Pascal Bruckner de la "supériorité du modèle français". Je concède volontiers qu’il y a beaucoup de choses à admirer dans la France et dans son "modèle". Pourtant, l’idée de M. Bruckner selon laquelle l’Etat devrait intervenir sur le terrain du dogme ou dans l’interprétation des textes sacrés me paraît douteuse. Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles il serait souhaitable que les musulmans, comme les autres croyants, se sentent libres de réinterpréter leurs textes religieux, et que chacun d’entre nous puisse remettre en question les dogmes. Mais ce n’est certainement pas l’affaire de l’Etat, car cela conduit tout droit à l’autoritarisme. »

« Au fond, qu’est-ce que M. Bruckner propose de faire concernant les millions de fidèles musulmans vivant en Europe ? Leur dire comment interpréter leurs textes saints ? Les forcer à suivre l’exemple d’Ayaan Hirsi Ali et à renoncer à leur foi ? Peut-être en effet serait-il préférable qu’ils le fassent, mais de leur propre volonté. Attendre de l’Etat qu’il les y contraigne ne correspond pas tout à fait à l’image de combattant éclairé de la liberté que se donne Pascal Bruckner. »

« Un trait caractéristique des procédés polémiques de M. Bruckner est le recours fréquent aux termes d’"apaisement" et de "collaborateur". Cet usage est rarement innocent. L’idée est d’associer aux collaborateurs des nazis ceux qui cherchent un accommodement avec la majorité des musulmans. Sauf à vouloir seulement se montrer blessant, cela ne peut que signifier que M. Bruckner voit l’émergence de l’islamisme comme un phénomène comparable à la montée du nazisme. Il n’est d’ailleurs pas le seul. Même si je perçois les dangers de l’islamisme, je considère cette vision comme excessivement alarmiste. »

Il est évident que Pascal Bruckner, défenseur de la guerre en Irak et rallié à Nicolas Sarkozy, se situe dans une autre perspective. Dans un entretien au quotidien Le Matin de Lausanne de fin octobre 2006, il affirmait son soutien aux mesures anti-immigrés du gouvernement suisse, ce que rappelle le quotidien Libération du 11 novembre : « Rarement à court d’un mot polémique, l’essayiste français Pascal Bruckner a défendu, dans une interview à l’édition dominicale du Matin de Lausanne, fin octobre, le durcissement des lois suisses sur l’immigration, approuvé fin septembre par référendum. Durcissement qui met pratiquement fin à toute possibilité de regroupement familial et verrouille le droit d’asile. "La Suisse montre la voie à l’Europe, estime Pascal Bruckner. C’est une question de bon sens. Commençons par intégrer nos immigrés, par [...] en faire de vrais Suisses, de vrais Français ou de vrais Espagnols, avant d’en laisser entrer d’autres." La réforme, qualifiée d’"insulte aux droits humains les plus élémentaires" par la gauche, était un des grands projets du ministre de la Justice et de la Police, Christoph Blocher, l’homme fort des populistes de l’Union démocratique du centre, devenue en 2003 le premier parti du pays."

Contre le négationnisme.

Selon le International Herald Tribune du 27 février, « Dissent in Iran over Holocaust conference », un groupe de 23 universitaires, écrivains et artistes iraniens fait circuler un texte pour dénoncer la conférence négationniste tenue à Téhéran en décembre dernier. « Ceux qui perpétuent le discours de négation de l’Holocauste ignorent les sentiments des gens directement affectés par l’événement. (...) Quelle que soit notre position à l’égard de la création de l’Etat d’Israël et son expansion ultérieure, les preuves de l’Holocauste restent intactes. » Rappelons que Ali Akbar Velayati, un des conseillers du guide de la révolution Ali Khamenei, expliquait dans un entretien à Libération du 14 février, (« Nucléaire iranien : "Il n’y a pas de limitation à la négociation" ») » à propos de la conférence internationale niant la réalité de l’Holocauste :

« Je n’ai pas pris part à cette conférence, mais elle n’avait pas pour but de nier l’Holocauste. Elle voulait tenter de procéder à un examen des faits. On peut s’interroger sur le nombre des victimes de ce génocide sans nier qu’il ait eu lieu. Et puis-je vous rappeler, à ce propos, qu’il a été commis par des Européens, les nazis, et que ce massacre avait été préparé par toutes les persécutions européennes des siècles précédents, à commencer par celles qu’avait organisées l’Espagne ? Quoi qu’il en soit, le Coran dit : "Quand quelqu’un prend la vie d’un innocent, il tue l’humanité tout entière." Il n’y a jamais eu de génocide des juifs en terres musulmanes. C’est au contraire dans l’Empire ottoman, auquel ils ont apporté tous leurs talents, que les juifs d’Espagne avaient pu trouve refuge. »

Un Etat binational ?

Dans le numéro de mars du Monde diplomatique, Leïla Farsakh s’interroge : « L’heure d’un Etat binational est-elle venue ? ». Elle évoque l’histoire de cette idée binationale depuis les années 1920 et revient sur un certain nombre d’ouvrages récents qui prônent cette perspective. D’autre part, dans le même numéro (disponible en kiosque, mais pas sur Internet), le journaliste hollandais Joris Luyendijk s’interroge sur « Les mots biaisés du Proche-Orient » et montre les difficultés des correspondants occidentaux dans la région de rendre compte des réalités sur le terrain.

Joseph Samaha ; suite

A la suite du décès du journaliste Joseph Samaha, rédacteur en chef du quotidien Al-Akhbar, le site du Mouvement démocratique arabe publie un de ses derniers textes, paru dans son journal le 23 février et intitulé « L’agression... mise à nu » : « Washington désigne des forces populaires, ayant du poids et une légitimité, en tant qu’ennemis et faisant partie de l’axe de l’extrémisme terroriste contre lequel il est supposé mener une guerre décisive. Il n’y a aucun problème direct entre Hamas et les Etats-Unis, ni en ce qui concerne le Hezbollah. Mais l’hostilité est due au tournant belliqueux de la politique américaine, d’abord, et de la centralité de la relation avec Israël, ensuite. Et si nous pouvons extrapoler, et trouver des causes au discours américain à propos de la place irakienne dans la guerre planétaire contre le terrorisme, à cause de l’implication américaine là-bas, il n’y a aucune justification américaine directe pour appliquer ce discours au Liban et en Palestine. »

Alain Gresh

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