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Nicolas Sarkozy, Al-Qaida, Israël et le Proche-Orient (I)

par Alain Gresh, 24 mars 2007

Cela m’avait échappé. Il ne me semble pas l’avoir lu dans les grands quotidiens et il a fallu une remarque en passant pour me lancer sur la piste des déclarations de Nicolas Sarkozy sur Al-Qaida. Seuls quelques blogs les ont reprises et quelques sites de journaux (Marianne) et nouvelobs.com). Voici comment ce dernier en parle : « Invité sur RMC lundi 26 février, Nicolas Sarkozy a été testé sur ses connaissances en matière de terrorisme international. Le journaliste de RMC, Jean-Jacques Bourdin, lui a demandé si les combattants d’Al-Qaïda étaient sunnites ou chiites. "Il est impossible d’y répondre (...) parce qu’Al-Qaïda, c’est une nébuleuse", a rétorqué Nicolas Sarkozy. A trois reprises, le ministre de l’Intérieur a refusé de répondre à la question. "On ne peut pas qualifier Al-Qaïda comme ça", a-t-il insisté. "Je vais d’ailleurs vous donner un exemple : le GSPC algérien a rejoint Al-Qaïda il y a quatre ans à peine. On ne peut pas réduire Al-Qaïda à un problème sunnites-chiites. Al-Qaïda, c’est une mouvance", a encore déclaré le candidat de l’UMP. Jean-Jacques Bourdin a toutefois tenu à lui faire remarquer que "tous les chefs d’Al-Qaïda sont des sunnites". "Nous demanderons à des spécialistes", a conclu le journaliste. ». Que le ministre de l’intérieur français, en charge de la lutte contre le terrorisme, soit aussi ignare pose un véritable problème : comment peut-il mener cette lutte s’il n’est pas capable de faire la différence entre les groupes chiites et sunnites ? de comprendre le fossé qui sépare, par exemple, Al-Qaida des groupes chiites, même les plus radicaux.

J’avais moqué, dans mon blog du 13 décembre 2006, l’ignorance des responsables politiques. Silvestre Reyes, un membre démocrate de la chambre des représentants américaine du Texas, le nouveau président démocrate du comité sur le renseignement de la chambre des représentants américaines, comité en charge de suivre « la guerre contre le terrorisme ». Jeff Stein, directeur de la revue Congressional Quarterly National Security, lui a posé des questions peu difficiles et les réponses ont de quoi surprendre. Reyes pense, par exemple, qu’Al-Qaida est une organisation chiite ; d’autre part, il est incapable de dire ce qu’est le Hezbollah.

Cette ignorance n’est donc pas proprement américaine !

Nicolas Sarkozy et ses conseillers, ont développé, au cours des dernières années, un discours sur le Proche-Orient, qui marque une rupture avec la politique traditionnelle de la France. Il fut l’un des seuls ministres à exprimer des réticences sur la condamnation par Paris de la guerre en Irak au printemps 2003. Il n’a pas non plus raté une occasion de rappeler qu’il était un ami d’Israël. J’ai regroupé ici quelques unes de ses déclarations (ou des déclarations de ses conseillers) sur le Proche-Orient, l’islam, Israël – j’en avais signalé certaines, au fil de la plume, mais j’ai pensé utile de les regrouper).

Selon un article du Monde, « A Paris, 40 000 personnes ont fêté l’amitié entre la France et Israël », signé par Xavier Ternisien ( 24 juin 2003) : « Plusieurs hommes politiques sont intervenus, au cours d’une soirée animée par le journaliste Ivan Levaï, en présence de l’ancien premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Celui qui a été le plus applaudi, juste derrière Alain Madelin, est sans nul doute Nicolas Sarkozy. "Israël est une grande démocratie, et c’est suffisant pour être salué et respecté", a souligné le ministre de l’intérieur. "C’est la raison pour laquelle je n’ai pas accepté que le drapeau israélien soit bafoué par une croix gammée au cours des manifestations qui ont eu lieu contre la guerre en Irak. Parce que c’est de l’incitation à la haine raciale. Israël a le droit à la sécurité, comme toute démocratie dans le monde, ni plus, ni moins." »

En déplacement en Israël, du 14 au 16 décembre 2004, en tant que président de l’UMP, Nicolas Sarkozy a été « accueilli en véritable homme d’Etat - "selon un protocole largement au-dessus de celui réservé généralement à un chef de parti", note un diplomate à Jérusalem -, le président de l’UMP a aussi rencontré Moshe Katzav, président de l’Etat israélien. « Nous avons parlé des relations entre nos deux pays, de la situation en Europe et de l’interdiction de la chaîne Al-Manar sur les ondes françaises », a expliqué M. Katzav alors que M. Sarkozy relevait que la France était "le seul Etat à avoir adopté une telle disposition contre une chaîne de télévision antisémite" » (« Reçu en Israël en homme d’Etat, M. Sarkozy s’est posé en héraut de la lutte contre l’antisémitisme, » Yves Bordenave, Le Monde, 17 décembre 2004).

C’est au cours de cette visite et dans un discours prononcé à Herzliya, le 16 décembre 2004, que Nicolas Sarkozy, a salué le combat commun menés par « nos soldats » en 1956, lors de la triste expédition coloniale contre l’Egypte de Nasser et pour récupérer le canal de Suez, combat qui se poursuit grâce à l’action « de nos services de renseignement »… Cette déclaration n’a été reprise par aucun organe de presse en France.

Dans un étrange article intitulé « Segolene hasn’t yet come » (Ségolène n’est pas encore venue) sur le fait que Ségolène Royal ne s’est pas encore rendue aux invitations du CRIF ni en Israël (ceci est écrit à la veille de l’annonce du voyage de Ségolène en Israël et en Palestine !) , le correspondant en France du quotidien Haaretz (28 novembre) fait parler Christian Estrosi, ministre délégué à l’Aménagement du territoire. Celui-ci aurait déclaré Sarkozy est « le candidat naturel des électeurs juifs ». Surpris par cette intervention, j’ai interrogé le porte-parole du ministre. Selon lui, Estrosi aurait déclaré : « Il semble que la grande majorité des juifs voteront pour le candidat de droite. Sarkozy est leur candidat naturel. ». Il n’y a pas de grande différence entre les deux phrases et elles appellent quand même un commentaire. Que veut dire « candidat naturel » et qui sont « les électeurs juifs » ? y-a-t-il un candidat naturel des électeurs musulmans ? ou des électeurs corses ? y-a-t-il « un vote » juif, musulman, ou breton ?

Au cours de son voyage aux Etats-Unis, en septembre 2006, durant lequel il a rencontré le président Bush et les organisations juives américaines, Sarkozy a déclaré : « Je veux dire combien je me sens proche d’Israël. Israël est la victime. Il doit tout faire pour éviter de passer pour l’agresseur. » Il a cependant ajouté qu’en tant qu’ami d’Israël il se devait d’appeler les Israéliens à la retenue. « Nous sommes à vos côtés, mais ayez la réaction appropriée, pas la réaction disproportionnée », a-t-il dit (Le Monde, 14 septembre 2006). Et le journaliste du Monde de préciser : « Sur Israël, il a tenu le langage que tout présidentiable américain pourrait adopter. »

Voici un compte-rendu plus détaillé du voyage donné par l’agence de presse Fil-info-France

« Nicolas Sarkozy, Ministre d’Etat, ministre de l’Intérieur et de l’aménagement du territoire et président du parti de droite au pouvoir, Union pour un Mouvement Populaire (UMP), a rencontré à New-York, Etats-Unis, les principaux représentants des organisations juives américaines dont Israël Singer président du Congrès juif mondial, WJC, qu’il avait décoré de la Légion d’honneur le 3 mai 2004 à Paris. Nicolas Sarkozy était accompagné des principaux responsables de l’UMP, dont le député "atlantiste" UMP et ancien conseiller diplomatique de Jacques Chirac, Pierre Lellouche, président de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN, vice-président du groupe d’amitié France Israël à l’Assemblée nationale. Israël Singer a souligné que "les déclarations de Nicolas Sarkozy sur l’antisémitisme, la lutte contre l’islamisme et les positions en faveur d’Israël qu’il a rappelées au Président George W Bush, le terrorisme palestinien et du Hezbollah, ou sur l’Iran, sont telles qu’elles pourraient avoir été faites par un leader d’une d’organisation juive." Israël Singer a également déclaré avoir reçu Nicolas Sarkozy en leader politique et candidat aux élections présidentielles françaises de 2007. (Source WJC, traduction du 13 septembre 2006). A propos d’Israël, The New York Times rapporte que lors de la rencontre à Washington avec le Président américain George W bush, Nicolas Sarkozy a déclaré qu’en ce qui concerne la seconde guerre du Liban : "Je veux dire combien je me sens proche d’Israël. Israël est la victime. Israël doit tout faire pour éviter de passer pour l’agresseur." Cette rencontre a eu lieu mardi 12 septembre 2006 en présence de Cécilia Sarkozy et de Pierre Lellouche, député UMP, dans le bureau du conseiller à la sécurité nationale, Stephen Hadley . »

Dans un entretien accordé la revue Le Meilleur des mondes (automne 2006) et à ses rédacteurs Pascal Bruckner, André Glucksmann, Michaël Prazan et Yasmina Reza. Question posée par Bruckner : « Il y a de beaux discours sur Israël ! D’un côté il y a les palinodies sur la juste paix et l’établissement d’un Etat palestinien, mais de l’autre il y a une tradition au Quai d’Orsay qui consiste à diaboliser Israël et à toujours remettre en cause sa légitimité en tant qu’Etat. »

Le ministre répond ainsi : « Je ne partage pas cette perception. Israël est une démocratie et un pays francophone. (...) Par ailleurs, je ne partage pas l’idée qu’il faille tout accepter d’Israël, et cela même si j’ai été le premier à dire que ce que faisait Sharon à Gaza était utile et courageux. Et mon premier voyage en tant que président de l’UMP était en Israël pour rencontrer Sharon. Historiquement, ce sont toujours les faucons qui ont fait les colombes en Israël. Sharon, l’homme de toutes les guerres, pouvait amener Israël à la paix. Aujourd’hui, le Premier ministre (Olmert) souffre de ne pas avoir cette légitimité. Voilà pourquoi il fallait soutenir Sharon, contrairement à ce que pensaient d’autres à l’époque. »

La suite, concernant l’islam, l’islamisme, le Hezbollah et l’immigration au prochain numéro (ou dans un prochain numéro)

Aide à la Palestine.

Un article publié dans International Herald Tribune du 21 mars, de Steven Erlanger, « Embargo didn’t stop Palestinian aid flow » (l’embargo n’a pas stoppé l’aide à la Palestine). Selon le FMI et les Nations unies, les Palestiniens auraient reçu 1,2 milliard de dollars en 2006 (contre 1 milliard en 2005). Selon Salam Fayyad, le nouveau ministre des finances, cette aide aurait atteint, en incluant les dons des pays arabes, 1,35 milliard.

Ce constat pourrait paraître positif. Malheureusement, il n’en est rien. Cette aide s’est accompagnée d’abord d’une chute du PNB de 6,6% en 2006 ; le nombre de pauvres a augmenté de 30% ; le nombre de chômeurs a dépassé les 30% ; le nombre de personnes ne pouvant se nourrir sans aide a atteint 49% à Gaza. D’autre part, comme cette aide n’est plus versée aux institutions qui sont boycottées par le Quartet, celles-ci sont en train de se déliter. Comme l’explique De Soto, des Nations unies au journaliste : « Il y a une peur réelle que les institutions palestiniennes que la communauté internationale des donneurs a peiné à construire et à renforcer au cours des années sont se défont graduellement. (...) Cela a de graves conséquences puisque ces institutions sont supposées être les fondations sur lesquelles sera construit un jour l’Etat palestinien. » En réalité, le boycott du gouvernement palestinien qui dure depuis plus d’un an contribue à l’affaiblissement des institutions et crée les conditions du chaos et de la guerre civile. Un peu comme l’embargo imposé pendant plus de douze ans à l’Irak a créé les conditions de l’effondrement de l’Etat irakien après mars 2003.

Darfour

Dans le climat consensuel sur la crise du Darfour et devant la multiplication des appels à des interventions étrangères, une tribune qui mérite d’être lue, celle de Fabrice Weissman, directeur de recherche et Jean Hervé Bradol, président de la fondation Médecins sans frontières, intitulée « Massacres et démagogie » (Libération, 23 mars 2007) :

« Tout en restant à un niveau inacceptable, les violences contre les civils ont significativement baissé à partir de la fin de 2004 avant de connaître une certaine recrudescence. Depuis le second semestre 2006, la mission des Nations unies au Soudan recense en moyenne 200 morts civiles par mois, avec un pic dépassant les 400 en septembre-novembre. Ce regain de violence est lié à la reprise des hostilités entre le gouvernement et les mouvements rebelles non signataires des accords de paix du 5 mai 2006. Mais il tient aussi à la fragmentation des groupes armés (rebelles et paramilitaires) en factions rivales, ainsi qu’à la multiplication des conflits entre communautés voisines surarmées. Au total, les victimes civiles sont moins nombreuses qu’en 2003-2004 pour une raison très simple : une grande partie des zones touchées par la nouvelle vague de violence a déjà été vidée de sa population. »

Et les auteurs notent : « Au moment où nous écrivons ces lignes, plus de 13 000 travailleurs humanitaires (dont 2 000 MSF), 12 agences des Nations unies et 80 ONG sont déployées au Darfour. Grâce à un vaste réseau de corridors aériens et routiers, ils apportent une assistance vitale à environ 2 millions de personnes déplacées. Bien que les conditions de vie soient toujours précaires dans les camps, les taux de mortalité et de malnutrition sont nettement en deçà des seuils d’urgence (voire, dans de nombreux camps, plus bas qu’avant-guerre). Du jamais-vu au Soudan, pour qui se souvient de la paralysie du système de l’aide durant les grandes famines des années 80 et 90. »

Certes, poursuivent les auteurs, les attaques contre les humanitaires se sont multipliées ces derniers mois. Elles viennent de tous les bords, même si certaines relèvent d’une stratégie délibérée du gouvernement soudanais. Mais il est peu probable que l’aventure militaire prônée par le collectif Urgence Darfour soit la solution des drames que connaît le Darfour.

Rappelons l’article de Gérard Prunier publié dans Le Monde diplomatique de mars et intitulé « Darfour, chronique d’un génocide ambigu. »

Alain Gresh

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