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300, la bataille des Thermopyles, Hollywood et le choc des civilisations

par Alain Gresh, 26 mars 2007

Un immense succès au box-office américain. Selon une dépêche AP du 12 mars, « la bataille antique des Thermopyles, contée dans le nouveau film 300, a réalisé le premier véritable carton de l’année dans les salles nord-américaines, amassant 70 millions de dollars (53,21 millions d’euros) de recettes lors de son premier week-end, selon les estimations des studios ». Le film a débarqué sur les écrans français le 21 mars et semble connaître un succès important. Et cela alors que la critique des deux côtés de l’Atlantique a éreinté le film (lire, par exemple, la critique de Stephen Hunter, parue dans The Washington Post du 9 mars ,« ’300’ : A Loosing Battle in More Ways Than 1 »). Une autre version cinématographique de la bataille des Thermopyles était déjà sortie en 1962, sous le titre The 300 Spartans.

A l’origine du film de Zack Snyder, une bande dessinée, 300 de Frank Miller – le créateur de Sin City – et Lynn Varley, parue en 1998 aux Etats-Unis, traduite en français en 1999 par les éditions Rackam et qui vient d’être republiée. En petit, un avertissement : « Ce livre est une pure fiction. Les noms, caractères, personnes et/ou institutions sont les produits de l’imagination de l’auteur. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait une pure coïncidence. » En quatrième de couverture, pourtant, ces quelques phrases : « L’armée persane – si puissante que la terre tremble sous ses pays – s’apprête à écraser la Grèce, île de raison et de liberté dans une mer d’obscurantisme et de tyrannie. Entre la Grèce et cette vague destructrice il y a un petit détachement d’à peine trois cents guerriers. Mais ces guerriers sont plus que des hommes... Ce sont des Spartiates. »

Le film, qui dure deux bonnes heures, ressemble à un jeu vidéo dominé par des hommes beaux et musclés, dopés aux amphétamines, affrontant des barbares (noirs ou de "type moyen-oriental") que l’on peut tuer sans aucun remords. « Pas de prisonnier », lance le héros, le roi Léonidas, celui-là même qui, au début du film, tue l’ambassadeur envoyé par les Perses et viole ainsi l’une des lois les plus sacrées des rapports entre les nations. Cet épisode, présenté comme un acte positif par le cinéaste, permet de tracer la ligne de démarcation entre « eux » et « nous ». Eux, ce sont les barbares, qui ne méritent donc aucun respect, ni que leur soit appliqués aucune règle. Déjà, en 1898, Heinrich von Treischke, un expert en sciences politiques, soutient ce qui, pour nombre de ses contemporains, apparaît comme une banalité : « Le droit international ne devient que des phrases si l’on veut également en appliquer les principes aux peuples barbares. Pour punir une tribu nègre, il faut brûler ses villages, on n’accomplira rien sans faire d’exemple de la
sorte. Si, dans des cas semblables, l’empire allemand appliquait le droit international, ce ne serait pas de l’humanité ou de la justice, mais une faiblesse honteuse. »

Il n’est pas étonnant que ce film suscite une forte polémique, notamment en Iran. La correspondante du Figaro à Téhéran a écrit un article (22 mars), « Téhéran dénonce une "guerre psychologique" de l’Occident ».

Dans leur critique, « This is merdaaaaa ! Péplum bushiste belliqueux, « 300 » exalte un héroïsme puéril », Alexis Bernier et Bruno Icher (Libération, 21 mars), écrivent : « L’histoire, en deux lignes, raconte la bataille des Thermopyles en 480 avant notre seigneur J.-C., durant laquelle une poignée de Spartiates fanatisés, conduits par le roi Léonidas, opposa une résistance farouche à la gigantesque armée perse de Xerxès. Prétexte à exalter la bravoure, l’esprit de sacrifice et la chaude camaraderie des soldats en jupette, cette histoire minimaliste est aussi l’occasion de dénigrer en vrac les politiciens et les religieux un ramassis de pleutres, corrompus et libidineux, les alliés ces mauvais guerriers qui vous abandonnent dès la première escarmouche et les pacifistes, "ces Athéniens philosophes et amateurs de garçons". Sans oublier, bien sûr, les étrangers en général, complaisamment décrits comme des basanés dégénérés. C’est que, selon l’idéologue neocon et ultraréac Frank Miller, cet épisode glorieux est rien de moins que « l’acte de naissance de la civilisation occidentale », des valeurs qu’il faut, aujourd’hui encore, avoir les couilles de défendre dans le sang et les larmes. »

A ceux qui penseraient que l’on « surpolitise » un film-jeux-vidéos, l’entretien avec Frank Miller, traduit par le site Loubnan ya Loubnan le 22 mars, devrait suffire à les détromper.

NPR : […] Frank, qu’en est-il de l’état de l’Union ?

Frank Miller : « Bon, je ne suis pas tant en train de m’inquiéter de l’état de l’Union que de l’état du front intérieur. Il me semble évident que notre pays ainsi que le monde occidental tout entier sont actuellement confrontés à un ennemi existentiel qui, lui, sait exactement ce qu’il veut... Les grandes cultures ne sont pratiquement jamais conquises, elles s’effondrent de l’intérieur. Et, franchement, je pense que beaucoup d’Américains se comportent comme des gamins trop gâtés à cause de tout ce qui ne fonctionne pas parfaitement en permanence. »

NPR : Hum, et quand vous dites que nous ne savons pas ce que voulons, quelle en est selon vous la raison ?

FM : Bon, je pense qu’en partie c’est lié à la façon dont nous sommes instruits. On nous dit constamment que toutes les cultures sont égales, et que tout système de croyance est aussi valable qu’un autre. Et en général l’Amérique est connue pour ses défauts plutôt que pour ses qualités. Quand vous pensez à ce que les Américains ont accompli, en construisant ces villes incroyables, et à tout le bien qu’ils ont apporté au monde, c’est plutôt un crève-cœur de voir autant de haine contre l’Amérique, pas seulement à l’étranger, mais même chez nous.

Pour une partie du public américain, ce film représente une revanche sur le 11-Septembre, une manière d’affirmer la supériorité des Etats-Unis sur les hordes islamiques qui menacent la civilisation.

Avant d’en venir à la « vérité historique », un mot sur l’image que le film donne des Spartiates dont il fait l’éloge : ils tuent les enfants malformés ; ils font de la guerre le summum de l’accomplissement des hommes ; ils interdisent aux femmes de siéger au sénat. La formation des jeunes hommes ressemble fort à ce que pouvaient rêver les régimes totalitaires, avec le sacrifice total de l’individu. Que, dans ce contexte, Sparte soit présentée comme l’avant-garde de la lutte pour la liberté et la démocratie est risible... Rappelons d’ailleurs que Sparte fut un modèle pour les nazis.

Vérité historique ? Nous ne disposons sur la bataille des Thermopyles que de sources grecques. Pourtant, même les Grecs, à l’époque, ne partageaient pas la vision raciste du film. Ni Hérodote, principale source d’information, ni les pièces de théâtre d’Eschyle, ne donnent une vision méprisante des Perses. Sur quelques faits historiques, on peut lire, de Touraj Daryaee, « Go tell the Spartans. How "300" misrepresents Persians in history », (14 mars 2007). Il rappelle notamment que l’esclavage était pratiqué en Grèce alors qu’il ne semble pas l’avoir été en Perse ; que le statut de la femme en Perse n’était pas "inférieur" à celui de la femme en Grèce, au contraire ; que le nombre de soldats qui se sont affrontés aux Thermopyles donné dans le film est hautement fantaisiste, etc.

Quant à l’idée que les Grecs auraient été "libres" contrairement aux Perses, elle repose sur des approximations et des amalgames. La première charte des droits a été donnée par Cyrus le Grand dans un texte que les Nations unies ont décidé en 1971 de traduire dans toutes les langues et qui contient notamment la tolérance religieuse, l’abolition de l’esclavage, la liberté du choix de la profession, etc.

Les racines de la vision idéologique qui s’affirme dans le film remontent, en fait, au XIXe siècle (lire Cyrus Kar, « The Truth behind ’300’ ») et à l’affirmation de la "supériorité européenne". Elle reste défendue par des spécialistes de l’histoire ancienne, comme Paul Cartledge, professeur d’histoire grecque à l’Université de Cambridge, dans son livre au titre significatif, Thermopylae. The Battle that Changed the World (Macmillan, Londres).

« Cet affrontement, écrit-il dans l’introduction, l’affrontement entre les Spartiates et les autres Grecs d’un côté et la horde perse (qui incluait des Grecs), était un affrontement entre la liberté et l’esclavage et était perçu comme tel aussi bien à l’époque que depuis. (...) La bataille des Thermopyles, en résumé, était un tournant non seulement de l’histoire de la Grèce classique mais dans l’histoire du monde... » Et la préface se termine par une remarque qui place une filiation entre les Thermopyles et le 11-Septembre.

Pour une contestations de ces inepties, on lira le livre de Marcel Detienne, Les Grecs et nous (Perrin), qui rappelle dans sa préface d’où est née cette idée que « nous » serions les descendants des Grecs. « Que “notre histoire commence avec les Grecs”, voilà, écrivait Lavisse dans ses Instructions, ce qu’il faut apprendre aux élèves des écoles secondaires, et sans qu’ils s’en aperçoivent. Notre histoire commence avec les Grecs qui ont inventé la liberté et la démocratie, qui nous ont apporté le Beau et le goût de l’Universel. Nous sommes les héritiers de la seule civilisation qui ait offert au monde “l’expression parfaite et comme idéale de la liberté". Voilà pourquoi notre histoire doit commencer avec les Grecs. A cette première croyance est venue s’en ajouter une autre, aussi forte que la première : ”Les Grecs ne sont pas comme les autres.” Comment d’ailleurs le pourraient-ils alors qu’ils sont au commencement de notre Histoire ? Deux propositions essentielles pour une mythologie nationale qui fait le plein des humanistes traditionnels et des historiens férus de nation. » Tout le livre de Detienne est une réfutation de ce caractère « exceptionnel » de la Grèce.

Arabie saoudite.

Mettant fin aux rumeurs de remaniement ministériel, le roi Abdallah a décidé de prolonger dans leur poste pour quatre ans l’ensemble des ministres. Cette décision, présentée comme une preuve de stabilité, semble plutôt refléter la difficulté de mettre en cause l’équilibre des pouvoirs entre les princes les plus influents, qui ont dépassé un âge respectable (entre 70 et 80 ans) et qui, pour certains, occupent leurs fonctions depuis bien longtemps : ainsi, le prince-héritier Sultan est ministre de la défense depuis 1962, le prince Nayef est ministre de l’intérieur depuis 1975 et le prince Salman est gouverneur de Riayd depuis 1962. On avait beaucoup évoqué le remplacement de Saoud Al-Fayçal, le ministre des affaires étrangères (depuis 1975), par Bandar bin Sultan, l’ancien ambassadeur à Washington.

The New York Review of Books.

La livraison datée du 29 mars de la revue contient une analyse par Brian Urquhart, ancien secrétaire général adjoint de l’ONU, de deux livres : l’un sur la fin de l’impérialisme britannique au Proche-Orient, l’autre sur la lutte au conseil de sécurité sur l’Irak entre 1980 et 2005 (l’article n’est pas disponible en ligne). D’autre part, Joseph Lelyveld, spécialiste de l’Afrique du Sud, revient sur le livre de l’ancien président Carter et sur la comparaison entre le système israélien et celui de l’apartheid, dans un texte intitulé « Jimmy Carter and Apartheid ». Il montre notamment que le livre de Carter, malgré son titre (Palestine Peace Not Apartheid), n’aborde la comparaison que dans quelques paragraphes. Et qu’il manque, sur ce terrain en tous les cas, de profondeur. Sur ce sujet, on peut lire, dans Le Monde diplomatique de novembre 2003, l’article de Leïla Farsakh, « De l’Afrique du Sud à la Palestine ».

Alain Gresh

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