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Autour de l’exposition « Frontières » - 5/9

Migrations et réfugiés : le monde qui accueille et celui qui se ferme

jeudi 5 avril 2007, par Philippe Rekacewicz

Nous continuons notre cheminement à travers l’exposition « Frontières » qui présente à quelques mètres de distance deux cartes qui à première vue abordent deux sujets différents. Mais lorsque le visiteur pose son regard alternativement sur l’une et sur l’autre, ce qu’il voit est en fait une violente collision. La collision entre un monde pauvre mais hospitalier, celui qui accueille l’essentiel de la population réfugiée de la planète, et celui réfractaire d’un monde riche mais égoïste qui se referme sur lui même, s’entoure d’un dispositif militarisé brutal pour freiner les flux migratoires. Les deux cartes « s’encastrent » l’une dans l’autre. Alors qu’un monde s’ouvre, l’autre rejette.

Les sanctuaires du monde

C’est étrange, cette peur paranoïaque de l’invasion, cette volonté de se « protéger » coûte que coûte des quelques millions d’êtres humains en détresse qui, chaque année, prennent le chemin de l’exil vers des contrées riches qu’ils imaginent être terre d’espérance.

Mais les riches ont décidé que cette humanité là était indésirable. Ils renforcent leurs frontières, dressent toujours plus de barrières et de murs infranchissables, appliquent une véritable « stratégie de guerre » (l’expression est d’Alain Morice), pour contenir cet envahisseur si menaçant.

Mais les riches considèrent que fermer leur territoire n’est pas suffisant pour juguler le flux des migrants. Ils complètent le dispositif par des lois criminalisant l’immigration, par des accords de coopération militaire avec les pays dit de « transit » ; ce sont les zones tampons de ces nouveaux sanctuaires du monde. D’autres grands pays s’y mettent aussi : le Brésil, la Chine ou la Russie ont créé une « sanctuarisation intérieure » en mettant en place une politique de limitation des migrations économiques des régions pauvres vers les zones de fortes croissance.

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Les frontières les mieux gardées du monde

Réfugiés : Quand la frontière protège

Pourquoi choisir l’Afrique de l’Est pour illustrer un sujet aussi tragique ? Car nul part ailleurs au monde la circulation des personnes fuyant les guerres, la famine, ou l’insécurité n’est aussi intense. Les chiffres donnent le vertige.

De l’Angola au Soudan et à la Somalie, des millions de personnes se croisent sur les chemins de l’exil, traversent des frontières au-delà desquelles ils ont la vie sauve, mais perdent, parfois pour de longues années, leurs droits et leur citoyenneté. Et les autres ? Combien sont-ils en tout ? 20, 50 ou 80 millions ? Personne n’est capable de le dire aujourd’hui, les statistiques se contredisent. Le Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) s’occupe de 20 millions de personnes, mais ce chiffre n’inclut pas l’essentiel des populations déplacées - entre 20 et 30 millions de personnes selon les estimations – qui ne relèvent pas du mandat du HCR (elles n’apparaissent d’ailleurs pas dans les statistiques de l’institution).

Le Comité des Etats-Unis pour les réfugiés et les migrants (USCRI) ainsi que le Centre d’études pour les personnes déplacées du Conseil Norvégien pour les réfugiés (IDMC) publient annuellement des estimations imparfaites. Souvent hors de portée des organisations humanitaires, elles demeurent la plupart du temps sans assistance ni protection.

Les Palestiniens vivant dans les camps en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ont le statut de réfugiés et sont comptabilisés comme tel par l’UNRWA. Que dire, enfin, des réfugiés « écologiques » ? Ils fuient la désertification, la déforestation, les accidents industriels ou les catastrophes naturelles et seraient, selon les Nations unies, entre 25 et 30 millions. On en parle beaucoup plus depuis quelques années avec l’émergence du débat public sur les conséquences humaines et environnementales liées aux changements climatiques, mais ces réfugiés « oubliés » des statistiques existent en nombre important depuis plusieurs dizaines d’années.

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La planète Sud en mouvement

Lire aussi :

Exposition « Frontières »
http://www.museum-lyon.org/expo_tem...

International organization for migration
http://www.iom.int

Migration information source
http://www.migrationinformation.org

Dossier de la BBC : Migrant world
http://news.bbc.co.uk/2/hi/talking_...

Migration forcée
http://www.migrationforcee.org

Le Monde diplomatique
Des millions de réfugiés, un fardeau pour le Sud, par Philippe Rekacewicz.
Vingt, trente millions ou plus ?, février 2006.
Migrations économiques dans les années 1990, février 2006.
Vers la sanctuarisation des pays riches, octobre 2006.

5 commentaires sur « Migrations et réfugiés : le monde qui accueille et celui qui se ferme »

  • permalien K. :
    5 avril 2007 @19h59   »

    L’avis du philosophe, Michel Serres en l’occurence (In : L’incandescent)

    « Le multiple fait peur : le mal gît-il dans les grands nombres ? »

    « ..quand les problèmes deviennent universels, ces grands nombres laissent une part maudite. Inéliminable ? Je le crois. »

    « Le meilleur des collectifs ne permet-il pas, en son sein, le plus de risques possibles ? Le meilleur des mondes possible peut alors se définir par ce seuil de tolérance. De même que la meilleure des vies s’expose, la meilleure des sociétés ouuvre la fenêtre de ce seuil. »

    Deux façons de bâtir sa maison, soit « en se l’appropriant comme un animal marque sa niche de ses excréments », soit, « au contraire, en le blanchissant pour le rendre propre, aseptique ou axène afin d’en faire un hôtel qui peut recevoir tout le monde et chacun a son aise. »

    « Pour se conserver l’identité varie. »

    « ..les immigrés préparent vaillamment l’avenir des peuples comblés, plus attentifs à leurs chiens crotteux qu’a l’éducation de leurs enfants »

  • permalien Raina :
    6 avril 2007 @17h14   « »

    A la préhistoire, les sages - hommes ou femmes - étaient naturellement portés au pouvoir par leur tribu parce que indéniablement reconnus comme détenteurs d’une sagesse, au sens le plus humain d’un temps dit "primitif".

    Puis est advenue l’ère de la force - et des armes -, celle qui a instauré l’idée de conquête physique du pouvoir et des territoires barbares (étrangers), s’est arrangée pour chasser le matriarcat, tout comme la légitimité de la dimension cérébrale et sentimentale d’une sagesse devenue gênante, encombrante, subversive parce que trop peu naïve. Alors "les chasses aux sorcières" et les phénomènes de désinformation ont commencé...

    L’essentiel de notre patrimoine sociétal actuel repose sur des habiles stratégies de conservation du pouvoir par les "adeptes" de la force ; lesquels ne peuvent se résoudre à l’idée que les défenseurs de la sagesse (cette notion prioritaire d’humanité et de préservation de la condition humaine) réprouvent l’expression d’une constitution physique essentiellement impulsive et primitive.

    L’important pour l’homme, cet animal doté d’un cerveau, est de savoir s’il veut tendre vers l’humanisation de sa société ou vers sa déshumanisation... Si la force doit définitivement l’emporter sur la sagesse.

    Voir en ligne : La nature des secrets

  • permalien agnès :
    6 avril 2007 @20h22   « »

    Paradoxalement, la France accueille très volontiers sur son territoire des médecins africains, par exemple, formés dans des écoles africaines, aux frais des africains. Ces professionnels qui connaissent de grandes difficultés au sein de leurs pays, lesquels en ont cruellement besoin, osent l’émigration vers les pays riches dans l’espoir de faire carrière, celui d’aider leur famille restée au pays et celui du retour au pays. Accueillis à bras ouverts dans notre pays, ils sont payés moins chers que leurs collègues français et leurs statuts restent précaires. Pour la France c’est tout bénéf : elle use (et abuse) de spécialistes à bas prix et, de ce fait, diminue la formation de spécialistes sur son territoire. C’est, en quelque sorte, une délocalisation de l’éducation nationale.

    Autre paradoxe. Dans les régions sinistrées, (politiquement, socialement ou écologiquement) certains consultants d’ONG empochent des sommes faramineuses pour, semble-t-il, aider un pays comme l’Afghanistan à se reconstruire. D’autres, complétement ignorants de la langue, de la culture, des us et coutumes de certaines populations transgressent sans vergogne l’intimité des personnes pourtant dignes mais sans ressource. En Afrique, des militaires envoyé par l’ONU, ces sauveurs de l’humanité, ont comparus en justice pour viols...

    Pour répondre à K : ce n’est pas l’avis de Michel Serres, c’est le vôtre à travers des bribes de phrases du philosophe. Ce n’est pas du tout la même chose !

  • permalien K. :
    7 avril 2007 @11h21   « »

    @ Agnès

    Votre remarque me concernant est vraie. En particulier la dernère citation se voulait essentiellement provocatrice mais de manière maladroite sans doute. D’autant plus que pour avoir vécu un certain temps en France, je sais qu’elle est loin de refléter la réalité concernant le soin que portent les français “d’origine” à éduquer leurs enfants.

    Amicalement

  • permalien charles heller :
    9 mai 2007 @14h56   «

    Cher Monsieur,

    J’ai beaucoup apprécié votre carte sur la sanctuarisation des pays riches. Elle a le mérite de montrer très clairement qu’il s’agit la d’un phénomène mondial, ou plutôt multipolaire.

    Une chose m’a surprise : il est étonnant que le Japon n’ai pas de "barrières de protection". En tant qu’un des pays les plus riches du monde, l’on s’attendrai à le voir ériger des barrières. Alors que l’on entend au moins un peu parler de la sanctuarisation de l’Europe, des Etats-Unis, et de l’Australie, il me semble que l’on apprend peu de choses concernant la relation du Japon aux migrations. Qu’en est-il ? disposez vous de ressources particulièrement intéressantes ?

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