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Lettre de Rome

Amour, chaînes et cadenas

par Geraldina Colotti, 3 mai 2007

Rome. Quartier Italie. Sortie du métro Piazza Bologna. Le coucher de soleil s’attarde sur les marches du bureau de Poste, un des nombreux bâtiments d’architecture fasciste. Sur les murs, des inscriptions en gros caractères rappellent que nous sommes dans la « zone noire ». Des affiches dénoncent les Roms, les immigrés, les femmes qui avortent… Le décor est planté. Sur les trottoirs s’étalent les vendeurs à la sauvette. Les Sénégalais proposent films et musiques piratés ; les Pakistanais tout proches, des ceintures et des cravates ; les Chinois, un peu plus loin, tout un bric-à-brac. Une affiche à moitié arrachée montre le ministre des affaires étrangères, M. Massimo D’Alema, lors de sa visite au Liban, alors qu’il serre la main de dirigeants du Hezbollah. Parodiant l’écriture arabe, elle proclame : D’Alemmah ! Sur une autre affiche, on voit M. Romano Prodi, un énorme joint à la main : ces dernières années, l’Alliance nationale (1) a fait appel à des créatifs pour valoriser son image…

Le long de la voie rapide qui mène rue Nomentana, le fast-food casher côtoie le siège de l’Alliance nationale. Un peu plus loin on aperçoit la synagogue. A la parallèle s’étend l’avenue du 21-Avril, dont les murs, recouverts de graffitis xénophobes et de déclarations d’amour, entourent un complexe de logements conventionnés : 1 500 logements construits par l’entreprise Federici, avec les subventions du gouvernement de Mussolini. C’est ici qu’en 1977 s’est déroulé le tournage du film d’Ettore Scola, Une journée particulière, l’histoire d’un homosexuel (Marcello Mastroianni) persécuté par le régime fasciste et d’une femme au foyer (Sophia Loren), épouse d’un mesquin dignitaire du régime. Les deux personnages se rencontrent sur la terrasse du bâtiment désert (tous les habitants sont sortis faire la fête à la gloire du Duce), la veille du départ en relégation du « déviant ». Une tragédie intime qui n’appelle pas les larmes. Une dénonciation politique qui, avec une grande efficacité esthétique, montre les sentiments écrasés par l’obscénité fasciste.

Aujourd’hui, au cœur de ce que Zygmunt Bauman nomme « la société liquide » (2), qui continue malgré tout à reproduire le même asservissement, dégoulinent des flots de larmes, en premier lieu à la télévision : les larmes de la Gauche lors de ses congrès ; les larmes des mères italiennes, prêtes à vendre leurs enfants pour apparaître une seule minute sur le petit écran. Les victimes pleurent sur une chaîne, les bourreaux sur une autre, quand ce n’est pas en même temps… Les authentiques Pietà restent introuvables. Et pendant que s’affirme la politisation de la classe moyenne, consciente de ses propres privilèges et bien décidée à les défendre, on voit grossir l’« extrémisme du centre », qui, avec des messages lourds, directs et démagogiques, alimente le consentement au caudillisme de M. Silvio Berlusconi. Aujourd’hui, nous dit un sondage publié dans le quotidien La Repubblica, si les Italiens devaient se rendre aux urnes, M. Berlusconi, seul, l’emporterait haut la main (3). Pour le plus grand poète italien, Giacomo Leopardi, « la classe dominante italienne est la plus cynique des classes dominantes, et le peuple italien, le plus cynique des peuples ». Cette nation « allie une ardeur naturelle à une indifférence envers toute chose, à un mépris envers les autres qui découlent d’un vide de société (4)  ».

Comme tu as raison, cher poète, pensais-je alors que je marchais vers la gare Tiburtina, mais tu n’avais pas imaginé jusqu’à quel point le cynisme le plus épais pouvait servir de fioriture aux « bons sentiments », aux consécrations instantanées, aux amours aussi vaines que bruyantes, à l’image de cette histoire de cadenas et de petits cœurs : depuis quelque temps, dans l’unique circonscription romaine gouvernée par le centre droit (la 20e sur un total de 21), les réverbères du Pont Milvio (le pont le plus ancien de Rome, mentionné dès 207 avant J. C.) sont ceinturés par des chaînes et des cadenas. Le responsable indirect en est l’écrivain Federico Moccia, auteur de juteux best-sellers pour adolescents comme Ho voglia di te (« J’ai envie de toi ») (5), dans lesquels les personnages se jurent un amour éternel en enroulant des chaînes cadenassées autour des lampadaires, puis en jetant la clé dans le Tibre.

L’idée s’est propagée chez les très jeunes Romains, qui, en quelques mois, ont mis en péril les antiques lampadaires. Mais quand les cadenas ont commencé à faire leur apparition sur les portes de la tour du pont Milvio, à peine restaurée, ainsi que sur les barrières qui orientent la circulation, l’opposition, par la voix d’un représentant de La Marguerite (la coalition de centre-gauche au pouvoir), a décidé de protester auprès du conseil municipal. Au secours ! La droite centriste s’est insurgée : « Les chaînes et les cadenas sont un symbole d’amour. » L’Olivier a alors proposé d’aménager un emplacement dédié aux chaînes de l’amour, mais sans succès. Il a fallu l’intervention du maire, M. Veltroni, romancier et homme de cœur, qui verse des larmes pour l’Afrique dans les sommets de la Banque mondiale... Le cadenas a gagné contre le réverbère, avec un petit suspense final : le vol de chaînes et de cadenas par des Roms, qui très vite ont été retrouvés et… arrêtés.

Quartier Italie : d’un côté la rue Nomentana, de l’autre la rue Tiburtina, dans laquelle se trouve le quartier des maisons ouvrières construites au cours des années 1920 pour les travailleurs. Une enclave qui autrefois votait pour le Parti communiste italien (PCI), et qui aujourd’hui a porté au pouvoir dans la 3e circonscription une majorité de centre-droit. Ici, dans ces maisons qui ont survécu aux bombardements alliés durant la seconde guerre mondiale, on raconte des histoires de juifs sauvés du fascisme, cachés par des Romains. Et l’on raconte aussi l’histoire d’un vieux communiste analphabète qui achetait toujours deux exemplaires de L’Unità (6) : un pour le comptoir du bistrot, et un autre pour sa fille, qui, le soir, lui en faisait la lecture. Pourtant, ici même, slogans et symboles de l’extrême droite sapent et affaiblissent les sobres mots d’ordre municipaux. A coup de « Rejoignez-nous pour la lutte », ils s’adressent aux précaires, aux expulsés et aux chômeurs. La gauche est au gouvernement (de justesse) et la droite est dans la rue. Et plus aucune digue pour canaliser la colère et la révolte des jeunes vers quelque chose de « concret », quelque chose qui incarnerait une identité, un projet. La gauche, où l’individu cultivé, saturé de « bons sentiments », ne supporte plus la rhétorique ami/ennemi. La droite, qui s’est emparée de la rage d’un peuple sans futur, dans des quartiers où, durant toutes les années 1970, il lui était impossible de pénétrer.

Arrivée devant ma porte — je vis ici depuis peu —, je trouve un tract sur lequel on peut lire : « Amnistie pour les années 70 », et qui appelle à une manifestation. A deux pas d’ici se trouve l’historique section italienne du parti communiste, autrefois forteresse militante, et aujourd’hui tenue par Rifondazione Comunista. Mais le tract ne vient pas de là. Ni du local occupé par le collectif Action (7), quelques rues plus au sud, même si la typographie rappelle celle des « centres sociaux ». Et encore moins de la section des Démocrates de gauche (DS), héritiers de cette politique de fermeté qui, dans les années 1970, ont voté les lois instaurant les mesures d’urgences et les « prisons spéciales ». Non. Contre toute attente, le tract est diffusé par Forza nuova, l’un des groupuscules d’extrême droite les plus virulents. Ils sont les seuls à réclamer l’amnistie, même si un petit nombre seulement de fascistes ont transité par ces prisons, dans lesquelles moins d’une dizaine sont encore enfermés. Sur les 6 000 prisonniers politiques, une centaine sont toujours détenus (enfermés ou en semi-liberté). Presque tous faisaient partie des Brigades rouges et ont été condamnés à la perpétuité ou à des peines de longue durée pour avoir pris part à la lutte armée. Et même après avoir purgé leur peine (certains, incarcérés au début des années 1980, ont déjà passé plus de 30 ans en prison), ils sont à jamais privés de leurs droits civiques.

Pour la gauche italienne, incapable de se confronter à un fait historique inédit susceptible d’évoluer, ils restent des « terroristes ». Concept utile et pervers qui sert à diaboliser et à mettre sur le même plan terreur de masse et guérilla « brigadiste », en dehors de toute considération sur le projet et ses motivations. Un glissement sémantique qui, au fur et à mesure, fait sens pour la résistance palestinienne et irakienne, et… pour le militant des centres sociaux qui lance quelques pierres ou brûle un drapeau étoilé. Jusqu’à faire disparaître du champ des possibles socialement acceptables le droit de se révolter contre l’oppression.

J’arrive chez moi et j’ouvre le numéro de mai du Diplo. Un article de Sophie Wahnich, intitulé « Tolérance zéro ou clémence politique », nous parle du retour à la barbarie et à la vengeance infinie contre les « égarés des années 1970 ». Sur ce point, et sur bien d’autres analyses, Le Monde diplomatique est bien en avance sur la gauche italienne.

Traduit de l’italien par Maria Ierardi.

Geraldina Colotti est la responsable de l’édition italienne du Monde diplomatique, publiée par il manifesto.

Geraldina Colotti

(1) Créée en 1995, l’Alliance nationale (AN) est l’ancien Mouvement social italien (MSI), parti dans lequel, après la Libération, se sont regroupés tous les courants fascistes. Son président, M. Gianfranco Fini, a préfacé l’édition italienne du livre de M. Nicolas Sarkozy Témoignage.

(2) Zygmunt Barman, Sociétà liquida, Laterza, Rome, 2006.

(3) M. Silvio Berlusconi, représentant du parti Forza Italia aux élections de 2006
— remportées de peu par la coalition de centre gauche menée par M. Romano Prodi —, a été le candidat au poste de Premier ministre d’une coalition de centre droit.

(4) La citation est extraite du Discours sur l’état présent des mœurs en Italie.

(5) Federico Moccia, Ho Voglia di te, Feltrinelli, 2006.

(6) Quotidien communiste.

(7) Structure associative liée au mouvement des Disobbedienti (désobéissance civique, composante du mouvement antiglobalisation), Action défend le droit au logement. Soutenues par Action, environ 2 500 familles, précaires ou immigrées, occupent actuellement une trentaine de bâtiments publics vides.

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