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Le Moyen-Orient, au milieu de nulle part

mardi 8 mai 2007, par Alain Gresh

Netanyahou se réjouit de la victoire de Nicolas Sarkozy. Selon l’agence Reuters, « Le chef de l’opposition de droite israélienne, Benjamin Netanyahu, s’est félicité lundi de l’élection la veille de Nicolas Sarkozy et a dit attendre du futur président français une politique "bien plus équilibrée" envers Israël et les Etats-Unis. »

« L’ancien Premier ministre israélien a en outre estimé, dans les colonnes du quotidien Yedioth Ahronoth, que l’accession au pouvoir de l’ancien ministre français de l’Intérieur marquerait un changement pour le meilleur dans "la grande lutte contre l’extrémisme islamique mondial". »

« "Sarkozy et moi nous sommes rencontrés il y a six ans par l’intermédiaire d’un ami commun. Je pense que nous nous sommes tout de suite bien entendus et, depuis, je l’ai rencontré à de nombreuses autres reprises, y compris lors d’un dîner durant sa dernière visite à Jérusalem", précise Netanyahu. »

Selon un communiqué du bureau du premier ministre israélien, Ehoud Olmert a eu une conversation avec Nicolas Sarkozy et ce dernier lui a déclaré : « Je suis un ami d’Israël et Israël peut toujours compter sur mon amitié. » Le nouveau président n’avait d’ailleurs pas caché ses convictions durant ces dernières années.

Terrorisme. Dans Le Monde diplomatique du mois de mai, un long article d’Eric Rouleau, « Le bien, le mal et le "terrorisme" », qui recense plusieurs ouvrages anglo-saxons et qui permet de faire le point sur cette longue guerre contre le terrorisme.

Le Moyen-Orient, au milieu de nulle part

La livraison de mai du mensuel Prospect publie un article stimulant d’Edward Luttwak, intitulé « The middle of nowhere », (le milieu de nulle part ; en fait il s’agit d’un jeu de mots sur middle east, le moyen-orient, middle voulant aussi dire milieu). Luttwak travaille au Center for Strategic and International Studies, à Washington ; il est l’auteur de nombreux livres sur la stratégie, dont certains ont été traduits en français, notamment Le grand livre de la stratégie. De la paix et de la guerre (Odile Jacob, 2002).

Les experts du Moyen-Orient, affirme l’auteur, se sont toujours trompés, car leurs analyses répètent les mêmes erreurs. L’auteur en dénombre trois principales.

D’abord, le catastrophisme, l’idée que nous sommes cinq minutes avant la catastrophe. La région aurait atteint son moment de vérité, si rien n’est fait immédiatement, on ira vers la catastrophe. Le roi Hussein de Jordanie était le champion de cette attitude. Or, chaque fois, il n’arrive pas grand-chose quand on a passé ce moment de vérité. Certes la violence persiste, mais elle n’est pas si terrible : « Les morts du conflit judéo-palestinien depuis son déclenchement en 1921 n’ont pas dépassé 100 000, autant que de tués en une seule saison de conflit au Darfour. » D’autre part, le conflit israélo-arabe a perdu toute importance stratégique depuis la fin de la guerre froide. Quant à l’importance du pétrole, depuis la guerre de 1973 et l’utilisation de l’embargo, elle est très surestimée. D’autant que la dépendance à l’égard du pétrole du Moyen-Orient décline : en 2005, 17% des importations américaines de pétrole venaient du Golfe (contre 28% en 1975, et ce pourcentage devrait encore diminuer. « Le catastrophisme moyen-oriental est faux pour deux raisons, d’abord parce que le conflit est maintenu dans des frontières assez étroites ; et ensuite parce que le Levant (le Moyen-Orient) n’est plus très important. »

La seconde erreur, poursuit l’auteur, est ce qu’il appelle « le syndrome Mussolini ». Dans les années 1930, les dirigeants français et britanniques ont pris pour argent comptant les déclarations tonitruantes du dictateur italien et ont cru tout ce qu’il disait sur ses capacités militaires, avant de se rendre compte que l’armée italienne n’était pas prête à se battre. Aujourd’hui, les experts du Moyen-Orient « accordent une force militaire à des sociétés sous-développées qui peuvent mener des guerres insurrectionnelles, mais qui ne peuvent développer des forces modernes ». Dans les années 1960, les experts ont cru à la force militaire de Nasser ; en 1990 on a surestimé grandement la force de Saddam Hussein. Et maintenant ce syndrome de Mussolini est à l’œuvre avec l’Iran. (Remarque de AG : on peut noter que les responsables militaires israéliens en 1967, les responsables américains en 1990 et les mêmes responsables aujourd’hui savent parfaitement que les rapports de force militaires sont en leur faveur et qu’ils utilisent le syndrome Mussolini à de pures fins de propagande).

Pour l’Iran, poursuit l’auteur, nous savons que toute la liste des avions ou des navires de guerre iraniens fait référence à du matériel vieux d’au moins trente ans et que le pays ne dispose pas de pièces de rechange. Quant au risque de riposte terroriste de l’Iran, toute la mobilisation de Téhéran depuis trente ans n’a abouti qu’à trois opérations d’envergure : celle contre l’Arabie saoudite (Khobar) en 1996 ; et deux attaques à Buenos-Aires en 1992 et 1994 (sur les controverses autour de ces deux attaques, voir mon blog du 18 novembre 2006).

Bien sûr, affirme l’auteur, si les installations nucléaires sont bombardées, il y aura quelques représailles. Mais elles seront limitées. « Il y a peut-être beaucoup de bonnes raisons de ne pas attaquer l’Iran, y compris la lenteur des progrès de l’enrichissement de l’uranium, mais sa capacité de représailles n’est sûrement pas une de ces raisons ». Même le trafic à travers le détroit d’Ormuz n’est pas si fragile que cela, comme l’a montré la guerre entre l’Iran et l’Irak (1980-1988). L’auteur conteste aussi l’idée que les Iraniens seraient unis derrière le programme nucléaire, affirmant qu’il n’existe pas de nationalité iranienne, que les Perses ne représentent que 51% de la population, que 24% sont des Turcs (azéris), que 5 à 6 millions sont des Kurdes, etc.

La troisième et la plus importante des erreurs des experts, que ceux-ci soient pro-arabes ou anti-arabes, mais aussi des turcologues ou des iranologues, est de croire que ces nations sont « malléables ». Les durs pensent qu’avec l’usage de la force on peut obtenir que les sociétés arabes acceptent la présence occidentale ; les modérés affirment que si telle ou telle concession était accordée aux Arabes, l’hostilité entre Orient et Occident s’arrêterait.

Les experts sont incapables de reconnaître que « les sociétés sous-développées doivent être laissées à elles-mêmes, comme la France le fait avec la Corse, comme les Italiens ont appris à le faire avec la Sicile. (...) Les peuples du Moyen-Orient devraient être finalement autorisés à avoir leur propre histoire, chose que les experts de toutes tendances semblent déterminés à leur refuser. »

Ceci nous amène, conclut l’auteur, à l’erreur fondamentale que nous faisons tous. « Nous accordons beaucoup trop d’attention au Moyen-Orient, une région pour l’essentiel stagnante, où presque rien n’est créé du point de vue scientifique. A l’exception d’Israël, la production de brevets par habitant est de 20% de ce qu’elle est en Afrique sub-saharienne. La population du Moyen-Orient, 5% de la population mondiale, est remarquablement improductive. »

« A moins d’y être obligés par un danger immédiat, nous devons donc nous concentrer sur les anciens et nouvelles terres de création en Europe et en Amérique, en Inde et dans l’est de l’Asie où des populations travailleuses regardent vers l’avenir au lieu de rêver du passé. »

J’ai reproduit très longuement cet article très méprisant avec lequel je ne suis pas du tout d’accord parce qu’il est caractéristique d’une certaine manière de penser en vogue aux Etats-Unis. Il reflète aussi un courant émergent en France qui pense que notre pays devrait arrêter de se préoccuper de ce qui se passe au Proche-Orient (et aussi en Afrique), que c’est une zone archaïque et que nous devrions concentrer nos efforts sur les pays « productifs ». Si ce choix me semble déjà contestable pour les Etats-Unis, il l’est encore plus pour la France. Pour deux raisons : ces régions sont frontalières et ce qui s’y passe a des conséquences directes chez nous ; le poids de la France dans le monde est directement lié à ses relations historiques avec l’Afrique, le Maghreb et le Proche-Orient – même si l’on peut souhaiter que la nature de ces relations évolue.

7 commentaires sur « Le Moyen-Orient, au milieu de nulle part »

  • permalien K. :
    8 mai 2007 @20h00   »

    EDWARD N. LUTTWAK, n’en est pas à son premier coup d’essai :

    On peut citer notamment :

    - Two Alliances, paru dans le Wall Street Journal, ou il encensait la politique américaine du “diviser pour mieux régner” au Moyen-Orient (qui soit disant se serait installée sans que cela n’ait été calculé), dont on trouvera une traduction sur Contre Info

    - It could be done in one night, paru dans le Ha’aretz et traduit sur le site Voltaire : en l’occurence ce qui « peut-etre fait en une nuit », c’est « la destruction des infrastructures nucléaires iraniennes via une attaque aérienne ».

  • permalien K. :
    8 mai 2007 @22h33   « »

    Juan Cole nous donne un aperçu de la stratégie Sarkozy, en l’occurence dans la prise en charge du dossier Islam. Il rappelle étrangement la stratégie néoconservatrice, d’une part en ce qu’elle entraine un divorce entre la “rue” et les autorités censées les représenter, et d’autre part en créant un axe “modéré” versus l’axe “extrémiste” dans l’optique du “diviser pour mieux régner”.

    « Although it is often said that Sarkozy played a positive role in insisting that French Muslims form a Muslim Council and develop a "French Islam," it is often forgotten that the council ended up being dominated by first-generation immigrants out of touch with French Muslims (many of whom are third or fourth generation), and by conservative religious groups—the "National Federation of Muslims in France (FNMF) and the Union of Islamic Organizations in France (UOIF)." Sarkozy himself is said to have favored the UOIF, which is to say the least made up of hardliners. One suspects that he was attempting to set up religous Muslims as a force in rightwing politics in France, on the model of the practicing Roman Catholics. »

    Bien qu’on dise souvent que Sarkozy a joué un rôle positif en insistant pour que les musulmans français forment un Conseil Musulman et développent « un Islam français, » on oublie souvent que le Conseil a fini par etre dominé par les immigrés de première génération sans contact réel avec les musulmans français (dont beaucoup sont de troisième ou de quatrième génération), et par les groupes religieux conservateurs —« la fédération nationale des musulmans de France (FNMF) et l’union des organismes islamiques de France (UOIF). » On dit que Sarkozy lui-même favorise l’UOIF, qui est considérée comme étant la plus modérée. On suspecte qu’il soit en train d’essayer de transformer les religieux musulmans en une force politique de droite en France, sur le modèle des catholiques pratiquants.

  • permalien Pierre :
    9 mai 2007 @07h12   « »

    Edward Luttwak est un véritable novateur en matière de négationisme. Jusqu’à présent le négationisme, consistait à réfuter des évènements du passé, lui en est à réfuter le présent voire l’avenir :

    « Les morts du conflit judéo-palestinien depuis son déclenchement en 1921 n’ont pas dépassé 100 000, autant que de tués en une seule saison de conflit au Darfour. »

    - Dommage qu’il restreigne un conflit à son nombre de morts !

    - Dommage qu’il ne comptabilise pas le nombre de vies détruites irrémédiablment jusqu’à la fin des temps.

    - Dommage qu’il considère que les destructions culturelles soient négligeables

    - Dommage qu’il exclut les zones de conflits où il y a aussi des morts américains.

    - Dommage que dans sa savante comptabilité il se restreigne au milieu du Milieu.

    - Dommage qu’il se croit obligé d’inventer de nouvelles maladies, comme le "syndrome Mussolini", s’imaginant ainsi donner une caution pseudo-scientifique à un pseudo-raisonnement (alors que le réarmement secret de l’Allemagne a lui bien été une réalité!).

    - Dommage qu’il ne soit pas capable d’admettre que le conflit du Moyen-Orient et le Darfour soient 2 des avatars d’une économie assise sur la gratuité des ressources énergétiques "des autres".

    Tiens ! son analyse vient encore de changer : Iraq Body Count

    Le pire c’est qu’il ne s’explique pas sur le sens de sa démarche :

    - Veut-il excuser les crimes à venir (y a encore de la marge) ?

    - Veut-il consoler les auteurs de ces crimes (c’est pas si grave) ?

    - Veut-il exprimer son mépris sur les cultures méditerranéennes (toujours dans l’excès)

    - Veut-il masquer une réalité qui ne fait plus illusion (le vol ne serait plus un crime).

    Où peut-être dépense-t-il toute son énegie à des non-évènements tout simplement pour passer le temps?

  • permalien
    9 mai 2007 @15h44   « »

    Ce n’est que du sionisme pure fiel,qui se situe, cependant, dans le discours de l’époque. Et en France, où l’ère Miterrand a bien semé, la récolte sous Sarkozi s’annonce des plus prometteuses. Que ceux qui ont encore des forces se mettent au travail , car, il sera de longue haleine. Nous y reviendrons.

  • permalien mortimer :
    14 mai 2007 @11h39   « »

    Edward N. Luttwak n’a pas la prétention d’être un original. Simplement, il dispose de données factuelles qu’il traite selon l’idéologie du moment qu’il bricole d’ailleurs lui-même au fur et à mesure des évenements. Il est tout à fait légitime de refuser la vision qu’il présente et surtout ses conséquences pratiques éventuelles. Toutefois, ce qui importe encore plus est de faire la part dans ce qui tient la route dans son analyse et ce qui s’y trouve être de l’ordre du négligeable. Le fait de refuser en bloc de voir de plus près tout ce qui vient de l’establishment états-unien n’est tellement pas une saine affaire.

  • permalien Sébastien :
    15 mai 2007 @17h52   « »

    Pour ce qui concerne le "syndrome Mussolini", à savoir que la force militaire des pays arabo-musulmans est surestimée, il faut savoir qu’un militaire ne doit jamais sous estimer le camp qu’il doit afronter.

    Nous ne sommes jamais sur du résultat d’une guerre lorsqu’elle commence.

    Exemple :

    Les militaires israéliens sont peut-être sure de leur supériorité sur l’Iran, mais ils ont vu au Liban que l’ennemi pouvait être redoutable : il ne faut donc pas être aussi catégorique sur la supériorité militaire d’Israël devant l’Iran, le Hezbolah ayant (ré )apris la modestie aux militares israéliens, et même occidentaux.

    Les militaires américains étaient peut-être certain de leur supériorité militaire sur l’Irak, mais ils devaient aussi se rappeler du Viet-Nam.

    Conclusion : sur le papier, Israël garde l’avantage sur le monde arabo-musulman, MAIS LE HEZBOLAH A RAPPELE AU MONDE QU’UNE GUERRE NE SE DEROULE PAS SUR LE PAPIER, je ne suis donc pas aussi catégorique sur la supériorité militaire israélienne face à l’Iran.

    Sébastien

  • permalien Sébastien :
    15 mai 2007 @18h00   «

    Pour ce qui concerne le "syndrome Mussolini", à savoir que la force militaire des pays arabo-musulmans est surestimée, il faut savoir qu’un militaire ne doit jamais sous estimer le camp qu’il doit afronter.

    Nous ne sommes jamais sur du résultat d’une guerre lorsqu’elle commence.

    Exemple :

    Les militaires israéliens sont peut-être sure de leur supériorité sur l’Iran, mais ils ont vu au Liban que l’ennemi pouvait être redoutable : il ne faut donc pas être aussi catégorique sur la supériorité militaire d’Israël devant l’Iran, le Hezbolah ayant (ré )apris la modestie aux militares israéliens, et même occidentaux.

    Les militaires américains étaient peut-être certain de leur supériorité militaire sur l’Irak, mais ils devaient aussi se rappeler du Viet-Nam.

    Conclusion : sur le papier, Israël garde l’avantage sur le monde arabo-musulman, MAIS LE HEZBOLAH A RAPPELE AU MONDE QU’UNE GUERRE NE SE DEROULE PAS SUR LE PAPIER, je ne suis donc pas aussi catégorique sur la supériorité militaire israélienne face à l’Iran.

    Sébastien

    Le conflit israélo-arabe passione car il touche à des données trés importantes :

    - L’antisémitisme et la Shoah, Israël s’étant construit en réaction à toute la soufrance que les juifs ont subit durant des siécles.

    - La colonisation, ( la Cisjordanie étant le dernier territoire du monde officiélement colonisé ).

    - Une injustice à pris fin en 1948, mais une autre injustice a commencé à cette même date, ( Shoah et question juive/Nakbah ).

    - Le coté sacré, ( au point de vue religieu ), du territoire israélo-palestinien.

    Sébastien

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