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La carte dans tous les sens

jeudi 10 mai 2007, par Philippe Rekacewicz

Nous avons l’habitude d’ouvrir les atlas et de les feuilleter au hasard. Les paysages cartographiques nous transportent, en quelques secondes, des savanes africaines aux steppes d’Asie centrale. Les pages défilent ; de temps en temps, nous fermons les yeux et nous rêvons. De voyages.

Boris Séméniako, graphiste illustrateur attitré au Diplo, nous signalait il y a quelques mois cette très belle citation tirée du livre L’Usage du monde de l’écrivain suisse de Nicolas Bouvier (1929-1998) : « C’est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l’envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu’on y croise, aux idées qui vous y attendent... Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon. Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même ».

Ce texte est une évocation d’une troublante ressemblance avec une certaine atmosphère de mon enfance. Il y a plus de trente-cinq ans, j’avais douze ans, et la consultation intensive des encyclopédies et des atlas, à plat ventre sur la moquette, a sans doute été pour quelque chose dans ma vocation de géographe. J’avais ce rêve fou à l’époque, déjà, de tout plaquer, et, avec mon petit matériel, mes meubles, mes petites voitures et mes crayons de couleurs - le tout bien calé dans un gros camion - de partir m’installer loin de la société bruyante dans les forêts scandinaves.

Voilà, c’est la lecture « horizontale » des atlas et des cartes. On se promène dans la géographie, dans l’espace et les territoires. On traverse des frontières ou des « marges » plus ou moins bien définies.

Seulement, les cartes géographiques vieillissent pour devenir parfois presque sans prévenir des cartes historiques. Et il est aussi intéressant de se promener dans l’histoire et d’aborder la cartographie « verticalement », c’est-à-dire dans le temps.

Après la chute du Mur en novembre 1989, et au cours des trois années qui ont suivi, les bouleversements frontaliers étaient tels que très vite, nous avons rangé (et oublié) les atlas existants pour redessiner la « nouvelle Europe », le « nouveau monde », et publier ces nouvelles cartes dans de nouveaux atlas. La frontière entre les deux Allemagnes a bel et bien disparu dans le paysage (il n’en reste que quelques lambeaux symboliques, quelques mètres de mur à Berlin et deux ou trois miradors ici et là).

Les deux Allemagnes

L’Allemagne est donc réunifiée, mais l’ancienne frontière est-elle aussi invisible que la carte le laisse croire ? Que dire de l’image cartographique qui nous est offerte lorsqu’on redessine, presque vingt ans après, le paysage socio-économique ou démographique du pays ?

La carte ci-dessous représente le taux de chômage en janvier 2007. Un indicateur parmi d’autres...

Taux de chômage en janvier 2007 en Allemagne

Les frontières mentales perpétuent souvent celles qui se sont évanouies sous la pression de l’histoire. Certains amis berlinois disent continuer aujourd’hui de circuler dans la ville selon les mêmes itinéraires que lorsque le mur séparait l’Est et l’Ouest ! La barrière physique disparue, c’est le Berlin mental qui continue d’exister.

L’imaginaire cartographique peut aussi s’exprimer dans une troisième dimension : après l’espace et le temps, la pensée. Cartographier la pensée est en soi une gageure. C’est Achille Mbembe, professeur d’histoire et de sciences politiques originaire du Cameroun, qui nous a donné l’occasion de relever ce défi impossible en publiant, en novembre 1999, un article intitulé Les frontières mouvantes du continent africain, dans lequel il dépasse les représentations traditionnelles de l’Afrique et nous propose une tout autre interprétation de l’organisation spatiale du continent noir.

Aux schémas anciens — limites coloniales, découpages régionaux —, il oppose une vision inédite, identifiant les territoires non plus par leur position dans l’espace, mais au travers des mutations culturelles, géopolitiques ou géoéconomiques qui les affectent.

L’approche d’Achille Mbembe, stimulante et visionnaire, est un défi pour le cartographe. La cartographie, qui n’est déjà qu’un reflet partiel de la réalité, est mise ici face à une difficulté supplémentaire : dessiner les contours des territoires pensés par l’auteur, formaliser une construction intellectuelle. Il faudra beaucoup d’imagination pour représenter ces nouveaux« espaces intersticiels », le passage d’une région à l’autre n’étant jamais vraiment incisif, et faire un choix que rend forcément injuste la nécessaire simplification de la carte.

On retrouve par exemple dans les territoires en guerre certains espaces qui ne mériteraient pas d’y être. Pour une lecture globale de la carte à l’échelle du continent, on sacrifie la justesse régionale. Ecrire qu’il existe une diagonale des guerres en Afrique est une chose, la dessiner en est une autre. La carte, interprétation revisitée du texte, offre une image imparfaite de la pensée de l’auteur, car le cartographe doit d’une part synthétiser l’information, et d’autre part inventer les limites — souvent imprécises — dont le texte ne parle pas, afin de souder les espaces entre eux et d’assurer une continuité territoriale.

La légende de la carte est, dans un exercice aussi périlleux, le lieu d’expérimentations subjectives. Lorsque qu’on identifie un espace comme « territoire pillé » plutôt que « territoire riche en minerais et pétrole », on fait un choix politique qui nous engage…

La complexité du modèle d’Achillle Mbembe ne permet pas d’en donner une représentation complète. Par exemple, les relations et échanges entre les différentes régions, élément important de l’analyse, ne pouvaient figurer sur la carte sans la surcharger et la rendre illisible. Pourtant, elle aurait montré l’Afrique comme un continent dynamique ouvert sur le monde extérieur, et dans lequel tout circule beaucoup et en tous sens. On est là aux limites de la représentation graphique, lorsque les éléments de la carte, trop nombreux, se superposent et finissent par se cacher eux-mêmes.

La représentation incomplète de l’information est un autre effet réducteur de l’image : les espaces cosmopolites de l’Afrique sont certainement plus nombreux que ceux qui figurent sur la carte. A la différence des cartes traditionnelles, cette approche visuelle est une émanation directe du texte. Elle y puise sa substance et sa signification. Ici, le texte enfante la carte, et si par hasard elle devenait orpheline, elle n’y survivrait pas.

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Vers une nouvelle géopolitique africaine

Carte parue dans « Afriques en renaissance », Manière de voir, 51, le Monde diplomatique, mai-juin 2000.

L’article d’Achille Mbembe :
Les frontières mouvantes du continent africain, novembre 1999.

Dans la section cartographique du site du Diplo :
Géographie de l’Afrique utile, juillet 2004.

Site de présentation de l’écrivain Nicolas Bouvier par Frédéric Mairy
http://nicolasbouvier.avoir-alire.c...

3 commentaires sur « La carte dans tous les sens »

  • permalien Stéphane Narcy :
    15 mai 2007 @17h45   »

    C’est un grand bonheur de lire cette série d’articles érudits et passionnants, tout en découvrant les petits bijoux d’art graphique que sont les esquisses de cartes. Le plaisir et l’intérêt sont encore renouvelés dans ce dernier article par l’évocation des souvenirs d’enfance, du rêve, et de la dimension philosophique de cette activité éminemment humaniste que peut être la cartographie.

  • permalien Snow :
    16 juin 2007 @12h03   « »

    C’est vrai que c’est passionnant de regarder les cartes d’un atlas... Personnellement j’ai déjà passé des heures dans le mien, dans les miens... Toujours à la recherche de lieux mythiques et de paysages grandioses... Mais on oublie souvent que les pays ne sont pas que des forêts, des savanes ou des rivières, ce sont aussi des villes, des humains et des interactions, des souffrances et des idéologies, des guerres et des industries... La seule chose que l’on peut en voir sur les cartes, ce sont les villes... Villes qui ne sont que des points au milieu de rien, comme si en dehors des villes il n’y avait pas d’hommes... Avec cette carte d’Afrique, elle prend enfin à mes yeux une dimension beaucoup plus humaine...

    Merci.

  • permalien malatof :
    26 avril @01h26   «

    Mon amour des cartes s’est émoussé pris que nous sommes dans la vie active qui nous laisse peu de temps pour les loisirs et le rêve.

    Regarder une carte c’est s’évader, surtout les vieilles cartes qui sont riches en images et représentation. J’ai moi même dans ma jeunesse griffoné quelques cartes dans le but de donner de la vie, de la substance, à l’aventure intérieur que procure la lecture d’un livre.

    Ma première carte est une reproduction de l’itinéraire de St jacques de Compostelle, trouvé sur un livre de poche. Les illustrations que j’apporte à la carte rendent compte de la signification personnel qu’est pour moi le pélerinage, un parcours initiatique. Paysage verdoyant avec en fond des montagnes, vue intérieur d’une église avec en son centre un calice et sur les murs comme des tentures représentant la cène . Dans un cadre en forme de coquille st jacques un plan de la vôute céleste comme aperçu los d’une nuit à la belle étoile.

    La deuxième c’est après la seconde lecture de l’oeuvre de Tolkein, où j’imagine la réunion des cartes du Silmarillon et celle des terres du milieu.

    Ce n’est pas tout il se fait tard.

    Bon vents...

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