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L’informatique a-t-elle un sexe ?

On aurait pu croire, au début des années 1980, quand les filles se sont engagées nombreuses dans les études d’informatique, que l’ordinateur échapperait aux pesanteurs sexistes. Mais, rapidement, ce métier s’est de nouveau fortement masculinisé. Isabelle Collet, auteure d’une enquête sur la désaffection des étudiantes pour l’informatique, a pu constater que les mécanismes de leur mise à l’écart sont à rechercher dans les représentations de plus en plus stéréotypées de ces métiers. C’est ce qu’elle écrit dans son article publié dans « Le Monde diplomatique » de juin et dont nous reproduisons ci-dessous de larges extraits.

par Isabelle Collet, 29 mai 2007

Un métier masculin, l’informatique ? En Malaisie, l’affirmation fait sourire. A la faculté d’informatique et des technologies de l’information de Kuala Lumpur, la capitale, tous les responsables de département sont des femmes, ainsi que la doyenne. A Penang, il y a 65 % d’étudiantes en informatique, et sept de leurs professeurs (sur dix) sont des femmes, qu’encadre là aussi une doyenne. Mme Mazliza Othman, la responsable du département, déclare ne jamais avoir pensé à l’informatique comme à une discipline masculine : « Ça n’en a pas l’air. Vous voyez, l’ingénierie, c’est quelque chose que les gens voient comme masculin, ou la géologie. Mais pas l’informatique. Je ne vois pas ce qu’il y a de masculin dans l’informatique ! » Les raisons qu’elle invoque : l’informatique est un travail propre, ne nécessitant pas une grande force physique ; cette activité s’exerce dans le secteur tertiaire, et permet même de travailler de chez soi.

Hors de Malaisie, pourtant, l’informatique est une branche très masculinisée. En France, c’est même la seule discipline scientifique a avoir enregistré une très forte chute de la proportion de filles. Si l’on regarde la féminisation des écoles d’ingénieurs selon leur spécialité, on constate en effet que la part des femmes progresse dans tous les secteurs, à l’exception de l’informatique, où, après une hausse culminant, en 1983, à 20 %, cette proportion est retombée, vingt ans plus tard, à son niveau initial (11 % en 2000, 9 % dans les promotions des années 1970). En 1983, l’informatique est, dans les écoles d’ingénieurs, le secteur le plus féminisé, à égalité avec l’agroalimentaire (6 points au-dessus de la moyenne nationale). En 2000, elle a rejoint la mécanique et la défense (13 points en dessous de la moyenne nationale), les deux secteurs traditionnellement les plus masculins.

Cette situation n’est pas propre à la France. L’Allemagne, le Royaume-Uni ou les Etats-Unis affichent des chiffres du même ordre.

Pourtant, le nombre total de filles se destinant à l’informatique n’a pas tellement varié sur toutes ces années. Mais, à mesure que de nouvelles formations se sont ouvertes, ce sont les garçons qui s’y sont massivement engouffrés. La vraie question à se poser n’est pas, au fond, pourquoi les filles n’aiment pas l’informatique, mais plutôt pourquoi la passion pour la maîtrise de l’ordinateur, depuis le début des années 1980, a surtout touché les garçons.

Une passion masculine. Dans les années 1970, l’ordinateur était d’abord perçu comme une machine servant à la gestion de l’information, liée davantage au tertiaire, traditionnellement plus féminisé que l’industrie. Pour une jeune scientifique, l’informatique faisait partie des métiers socialement acceptables. Au début des années 1980, le micro-ordinateur commence à se répandre chez les garçons adolescents, toujours les premiers équipés quand on achète de nouveaux gadgets techniques. Ils seront par la suite les utilisateurs prioritaires, sinon exclusifs, de l’ordinateur familial. Autour des micros se constituent des sociétés d’adolescents technophiles, clubs informatiques et groupes de copains s’adonnant à la programmation et aux jeux vidéo – à un âge où les enjeux identitaires les poussent à rester entre eux et à s’opposer aux groupes de filles. Dix ans plus tard, ils commencent leurs études supérieures, accompagnés par un discours médiatique incantatoire repris en chœur par leurs parents. « Mon père a toujours eu une grosse peur pour nous, c’était qu’un jour on se retrouve au chômage, nous dit une informaticienne. On devait faire des études pour avoir un bon boulot, pour être bien payé, ne pas risquer le chômage, et pour lui l’informatique, c’était le top. »

Une génération a passé. Mais, en dépit des avancées techniques et des transformations du quotidien provoquées par son évolution multiforme, l’informatique s’incarne toujours, chez les étudiants et les étudiantes scientifiques, dans le micro-ordinateur et l’image mythique du programmeur. 80 % d’entre eux se représentent en effet les informaticiens comme des hommes, peu sportifs et peu attentifs à leur apparence, plus à l’aise avec des machines qu’avec des êtres humains. Ceux-ci resteraient enfermés toute la journée derrière leur bureau pour faire des choses répétitives, essentiellement de la programmation.

D’où vient ce décalage avec la réalité ? Tous ces jeunes regardent pourtant des images de synthèse, écoutent de la musique électronique, téléphonent sur leur portable et utilisent quotidiennement Internet pour envoyer des courriels, passer des commandes, télécharger de la musique ou de la vidéo... Comment se fait-il que ces nouveaux usages, massivement répandus, n’aient eu pratiquement aucune incidence sur l’image des métiers ? Comme si aucun métier de l’informatique n’était en amont de ces usages ; comme si, quels que soient les usages ou les évolutions techniques, le métier d’informaticien restait immuable. Moins de 30 % des métiers de l’informatique comportent de la programmation ; pourtant, dans les esprits, l’informaticien, le vrai, reste un programmeur.

(Lire la suite dans « Le Monde diplomatique » de juin.)

Isabelle Collet

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