En kiosques : octobre 2016
Abonnement Faire un don

Première visite

Vous êtes abonné(e) mais vous n’avez pas encore de compte en ligne ?

Vous n'êtes pas abonné(e) ?

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à tout le site.
Une question, un problème ? Consultez la notice.
Accéder au menu

Hassan Nasrallah, le Hezbollah et Al-Qaida

par Alain Gresh, 5 juin 2007

Nous le savons, l’ignorance concernant l’islam est immense, notamment chez les responsables politiques. Silvestre Reyes, un membre démocrate de la chambre des représentants américaine du Texas, et élu président démocrate du comité sur le renseignement de la chambre des représentants américaine, comité chargé de suivre « la guerre contre le terrorisme », ne sait pas si Al-Qaida est sunnite ou chiite. Nicolas Sarkozy, alors qu’il était aussi responsable de la lutte contre le terrorisme, était incapable de répondre à la question de savoir si Al-Qaida était sunnite ou chiite. Les combats récents au Liban entre Fatah Al-Islam, qui se réclame d’Al-Qaida, et l’armée posent la question des relations entre les différentes organisations islamistes. Lors de ma visite au Liban en avril, j’avais interviewé Hassan Nasrallah sur les relations entre le Hezbollah et Al-Qaida et je donne ci-dessous la transcription de ses réponses.

Q. : Quelle est votre opinion au sujet d’Al-Qaida ?

R. « Il y a tout d’abord une différence idéologique et politique fondamentale entre nous et Al-Qaida. Et une divergence politique importante sur un grand nombre de considérations. Ça, c’est le premier point. Nous sommes différents dans notre ligne de conduite et dans notre démarche. Et cela est notoire. Je prends un exemple… L’organisation d’Al-Qaida considère que la participation à des élections parlementaires dans un système non islamique représente un apostat et une trahison l’islam. Nos ne pensons pas la même chose. Le Hezbollah participe aux élections législatives au Liban, tout comme d’autres mouvements islamiques sunnites au Liban. Al-Qaida considère que les élections en Palestine sont contraire à l’islam, mais le mouvement Hamas participe aux élections législatives. De même en Irak. Al-Qaida considère que la participation aux élections est Haram (interdit) et est contraire à l’islam. Mais le taux de participation des chiites et des sunnites lors de ces élections a été très important. Beaucoup de mouvements islamiques sunnites et chiites ont participé aux élections. Et nous, nous ne considérons pas que leur participation à ces élections est contraire à l’islam. Ce sont donc là des différences fondamentales. »

« Notre conduite dans un pays, ou notre relation avec un gouvernement, ou avec tout système politique, n’est pas (obligatoirement) de nature islamique à 100%. Al-Qaida considère de façon péremptoire que le reste des musulmans ont des agissements contraires à l’islam, qu’ils se sont exclus de l’islam et qu’ils méritent purement et simplement d’être égorgés, pour n’importe quel prétexte politique. Nous, nous nous opposons à cette méthode, d’un point de vue idéologique, d’un point de vue théologique, d’un point de vue juridique, et c’est contraire à nos principes. Et nous respectons les efforts entrepris par des mouvements islamiques dans n’importe quel pays arabe et musulman. Si un mouvement islamique décide de participer à des élections législatives dans un pays arabe ou musulman comme les Frères musulmans en Jordanie, ou comme les Frères musulmans en Egypte, cela les concerne. Et nous, nous respectons leur choix. Par ailleurs, nous ne sommes pas là pour donner le ton ou la mesure, ou pour juger les gens. Nous ne gardons pas les portes du paradis et de l’enfer, et nous ne disons pas "qui doit aller au paradis et qui doit aller en enfer". Nous n’agissons pas de la sorte. C’est un exemple parmi d’autres exemples d’importance. »

« Par conséquent, nous divergeons sur la manière. Je prends l’exemple de l’Afghanistan. L’organisation d’Al-Qaida a pris part aux combats entre les différents mouvements afghans. Cela n’est pas bien, alors qu’ils étaient venus pour les aider à se libérer de l’occupation soviétique. Ils n’auraient pas dû prendre part au conflit entre les Afghans. En Irak, Al-Qaida ne concentre pas ses efforts pour combattre les forces d’occupation américaines. Au contraire, elle combat aux cotés des occupants. Elle combat un grand nombre de gens qui n’ont pas les mêmes opinions politiques qu’elle. »

« Il y a aussi une différence théologique et idéologique. Nous, nous faisons un travail en faveur des chiites, des sunnites, et des citoyens de manière générale, et le résultat des bienfaits de nos actions est là. Nous, nous rejetons les actes (de terrorisme) qui ont cours, nous les considérons comme des crimes, et ceux qui commettent ces actes sont des criminels et non pas des martyrs. Ça, c’est un autre exemple. Donc, il y a des différences fondamentales pour ce qui de nos actions, et puis il y a aussi une différence sur les conduites djihadistes. »

« Je voulais vous donner ces exemples. Bien entendu il n y a jamais eu de relation (ou contact) entre le Hezbollah et Al-Qaida. Nous étions déjà opposés à eux du temps où ils étaient avec les Américains du temps de l’Afghanistan et du Pakistan. Je considère que je n’ai pas à collaborer avec la CIA pour aider à libérer l’Afghanistan. J’estime qu’il n’y a pas de différence entre la CIA et le KGB, tout cela c’est la même chose. Et lorsqu’ils ont rompu avec les Américains, ils se sont engouffrés dans des conflits et des actes (de terrorisme) en Afghanistan au lieu de chercher à concilier, à donner de l’espoir et à dialoguer. Par conséquent, nous sommes très différents. Je redis qu’il n y a jamais eu de contact entre nos deux organisations ni de collaboration. A l’époque du 11-Septembre, Israël a tenté de faire croire que le Hezbollah avait des liens avec Al-Qaida, mais il n y avait aucun élément pour l’attester et il n’y en a pas aujourd’hui. D’autre part, nous ne sommes pas dans une situation de conflit ou de guerre avec Al-Qaida. En règle générale, nous ne voulons pas être en guerre avec qui que ce soit. Nous nous combattons uniquement ceux qui occupent notre terre, et aujourd’hui ce sont les Israéliens. Donc, oui, nous sommes opposés (à Al-Qaida), et sur beaucoup de questions. »

Bruits de bottes à la frontière irako-turque.

Un éditorial du 5 juin du Financial Times, « Invading Kurdistan », met en garde contre les risques d’une intervention de l’armée turque au Kurdistan irakien qui sert, selon Ankara, de base arrière au PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan.

« L’establishment turc, et en particulier son influente armée, ont toujours mal vécu les pressions de l’Union européenne pour donner des droits minoritaires aux Kurdes de Turquie – une condition pour les négociations – et le patronage américain à l’autonomie kurde en Irak. Il est aussi furieux du référendum qui doit avoir lieu dans la région mixte de Kirkouk (pour décider son rattachement au Kurdistan irakien), craignant que son pétrole permettra la création d’un Etat kurde qui mordrait sur le sud-est de la Turquie. L’armée affirme aussi son pouvoir à la veille des élections anticipées à la suite de son affrontement avec le gouvernement néo-islamiste de Recep Tayyip Erdogan. De plus, briser le PKK, est populaire chez les nationalistes turcs qui renaissent. » Et l’éditorialiste de craindre que ni les Etats-Unis ni l’Union européenne n’aient plus les moyens de pression sur Ankara.

Par ailleurs, Le Figaro, dans une correspondance de son envoyée spéciale Laure Marchand, publie un article le 5 juin, « Les Kurdes, laissés-pour-compte des prochaines législatives turques », qui explique comment, par divers subterfuges, le pouvoir turc tente de disqualifier les candidats de la minorité kurde aux élections de l’été.

« "Nos députés iront au Parlement, ils diront que les Kurdes existent !" s’enflamme Cemil Emen, un vieillard qui prend le frais au bord de la fontaine de la place de Kiziltepe, ville turque à majorité kurde, à la frontière syrienne. Ce paysan, torturé par les militaires au plus fort de la guerre civile avec les séparatistes kurdes du PKK dans les années 1980-1990 et chassé de son village, ne va "surtout pas manquer" les élections législatives anticipées du 22 juillet. Cemil Emen votera pour le représentant du Parti pour une société démocratique (DTP), la vitrine politique du PKK, et ce n’est pas la dernière trouvaille des députés turcs qui va décourager cet analphabète de 74 ans.

Un amendement constitutionnel vient d’être adopté pour inscrire tous les candidats indépendants sur un même bulletin de vote. La mesure a été perçue comme une manœuvre anti-DTP : le parti pro-kurde a décidé de participer aux élections en présentant des candidats sans étiquette afin de contourner la barre électorale des 10 % nécessaires à un parti turc pour entrer au Parlement. Avec cette astuce, le DTP espère envoyer une vingtaine de députés à Ankara. Ses supporters auront des difficultés à repérer le nom adéquat au milieu de la liste des indépendants. »

Le mirage d’un Etat palestinien ?

Dans un rapport qui fait déjà grand bruit, et dont Le Monde du 6 juin se fait l’écho, sous le titre « Une agence des Nations unies doute de la possibilité d’un Etat palestinien », l’Office de coordination de l’ONU pour les affaires humanitaires (OCHA), note que « 45,47 % des 5 600 km2 que compte la Cisjordanie sont soit interdits d’accès, soit soumis à un régime de permis pour les Palestiniens ». Selon le rapport, « le taux de croissance des colonies israéliennes est de 5,5 % par an, soit l’équivalent de deux bus entiers qui, chaque jour, s’ajoutent aux 450 000 personnes déjà installées, c’est-à-dire trois fois la croissance naturelle de l’Etat juif ». Les chances d’inverser le cours des choses et d’aboutir à la création d’un Etat palestinien, but proclamé par "la communauté internationale", paraissent minimes. Pourtant, les diplomates et les politiques continuent de se comporter comme si les chances d’une négociation significative étaient encore réelles.

Le 4 juin, Amnesty International publiait aussi un rapport : « Une occupation persistante : les Palestiniens de Cisjordanie en état de siège », qui illustre, selon le communiqué de l’organisation, « l’impact dévastateur des quatre décennies d’occupation par l’armée israélienne. Ce document donne des précisions sur l’expansion constante des colonies illégales dans les territoires occupés qui privent la population palestinienne d’une partie de ses ressources ; il rend compte également des très nombreuses mesures qui ont pour effet de confiner les Palestiniens dans des enclaves fragmentées, rendant difficile l’accès à leurs lieux de travail, aux services de santé et aux écoles. Ces mesures se sont traduites par la construction d’un mur/barrière de 700 km et de plus de 500 postes de contrôle et barrages et par la mise en place d’un système complexe d’attribution de laissez-passer. »

« Les Palestiniens qui vivent en Cisjordanie sont gênés dans tous leurs déplacements, a déclaré Malcolm Smart, directeur du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord d’Amnesty International. Plus qu’une simple gêne, il s’agit dans certains cas d’une question de vie ou de mort. Il est inadmissible que des femmes sur le point d’accoucher, des enfants malades ou des personnes accidentées en route pour l’hôpital soient contraints de faire d’immenses détours qui peuvent leur coûter la vie. »

« Une intervention internationale est indispensable dans les plus brefs délais si l’on veut mettre fin aux atteintes aux droits fondamentaux qui sont commises dans le cadre de l’occupation et qui entretiennent le ressentiment et le désespoir au sein de la population palestinienne, où les jeunes sont nombreux et se radicalisent de plus en plus, a ajouté Malcolm Smart. Cela fait quarante ans que la communauté internationale ne parvient pas à résoudre de manière satisfaisante le problème israélo-palestinien, elle ne peut pas se permettre d’attendre quarante ans encore pour intervenir. »

Alain Gresh

Partager cet article /

sur Zinc
© Le Monde diplomatique - 2016