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L’Arabie saoudite, le terrorisme et... les Frères musulmans

par Alain Gresh, 17 juillet 2007

Jérusalem et Tel-Aviv

Un très intéressant diaporama intitulé « A Jérusalem on prie, à Tel-Aviv on s’amuse », réalisé par Sébastien Boussois pour le site rue89.com. Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques ; il vient de réaliser une étude sur le débat autour du sionisme et du post-sionisme en Israël.

L’Arabie saoudite, le terrorisme et... les Frères musulmans

Le 16 juillet, la télévision Al-Iraqiyah reprenait les propos du conseiller national à la sécurité irakienne Mouwaffak Al-Rouba’i qui affirmait que 160 citoyens saoudiens avaient été condamnés en Irak pour participation à des actions terroristes ; plusieurs centaines d’autres attendent leur jugement. Il a ajouté que des centaines encore étaient morts dans des attentats-suicides. La veille, les autorités saoudiennes avaient annoncé l’arrestation de 12 suspects à Abha et celle d’une personne impliquée dans l’assassinat de citoyens français le 26 février 2007. Enfin, selon l’Agence France-Presse (10 juillet), les autorités libanaises ont identifié 10 Saoudiens parmi 27 cadavres de combattants du Fatah Al-Islam ; d’autres informations avaient fait état d’au moins cinquante combattants saoudiens dans le camp de Nahr El-Bared (le quotidien saoudien Al Watan du 17 juillet évoque même le chiffre de 300).

Le Los Angeles Times du 15 juillet publie une longue enquête de Ned Parker, « Saudis’ role in Iraq insurgency outlined. Sunni extremists from Saudi Arabia make up half the foreign fighters in Iraq, many suicide bombers, a U.S. official says ».

Selon le journaliste, citant des sources officielles américaines, 45 % des combattants étrangers en Irak seraient originaires d’Arabie saoudite, 15% de la Syrie et du Liban, 10% d’Afrique du Nord. Environ la moitié des détenus étrangers dans les prisons américaines seraient saoudiens.

En réponse à cette enquête, le site du quotidien panarabe (et saoudien) Al-Chark Al-Awsat publiait le 16 juillet un article dont la source principale était un responsable des services de sécurité saoudiens et qui prétendait qu’il était douteux que les Saoudiens représentent 45 % des combattants étrangers en Irak. Leur nombre serait de l’ordre de quelques centaines et non de quelques milliers. Le responsable des services saoudiens affirmait aussi que le nombre de « volontaires » saoudiens pour l’Irak avait chuté à la suite des campagnes menées par les responsables de l’Arabie.

Même si on peut contester ces chiffres et les pourcentages donnés par les médias (dont les sources sont souvent anonymes), des informations concordantes – notamment l’annonce des arrestations en Arabie même – confirment que nombre de jeunes de ce pays sont attirés par la violence à l’intérieur ou par l’engagement en Irak ou ailleurs dans le monde arabe. Je notais, dans un article publié en février 2006 dans Le Monde diplomatique, « Kaleidoscope saoudien » :

« Il suffit de voir traîner, le mercredi soir, dans les rues de Riyad, ces milliers de jeunes désœuvrés, sans salles de spectacle ni de cinéma, sans lieux de rencontres mixtes, pour mesurer l’ennui qui touche tous ceux qui, par ailleurs, sont ouverts à la culture internationale, à travers Internet ou les télévisions satellitaires. Rien d’étonnant à ce que les problèmes de délinquance et de drogue s’amplifient. Le week-end, certains vont chercher l’oubli à Bahreïn, ce royaume-île relié à l’Arabie par un gigantesque pont : 11 millions de voyageurs l’ont traversé en 2004, et leur nombre ne cesse d’augmenter. Ils partent à la recherche de distractions dont ils sont privés. »

« Certains jeunes, et pas forcément les plus défavorisés, empruntent une autre route, bien plus périlleuse. Ils ont été nombreux à partir combattre en Afghanistan dans les années 1980, à l’appel de leur gouvernement et avec l’aide des Etats-Unis. Les suivirent ceux qu’indignaient les massacres en Bosnie ou en Tchétchénie, et qui partirent s’entraîner dans les camps des talibans. D’autres encore, plusieurs milliers, se trouvent aujourd’hui en Irak. »

Cette réalité est d’ailleurs discutée dans la presse saoudienne elle-même :

« What Drives the Youth Into the Arms of Extremists » (« ce qui pousse les jeunes dans les bras des extrémistes »), tel est le titre d’un article de Hashim Abdo Hashim, paru sur le site du quotidien anglophone saoudien Arab News le 16 juillet.

« Chaque jour, nous lisons des nouvelles dans la presse locale à propos de citoyens saoudiens arrêtés pour leur implication dans des attentats ou tués en Irak, en Afghanistan ou au Liban. C’est comme si nous étions une nation attirée par l’amour de la guerre ou l’aventure. » (...)

« La vérité est que le problème est lié à l’ensemble du système d’enseignement et pas seulement à celui des programmes. Il est aussi lié au système social et aux désordres chaotiques et désunions dont il souffre. Les médias ont aussi contribué malheureusement à la diffusion d’idées dangereuses, avec toutes les conséquences destructrices que l’on connaît. Des gens ont été convaincus de se joindre à la résistance antisoviétique en Afghanistan : c’était une politique irrationnelle dont nous payons encore le prix. »

Dans un entretien reproduit sur le site du quotidien panarabe As-Sharq Al-Aswat (13 juillet), le ministre de l’intérieur saoudien Nayef a attaqué les Frères musulmans. Il a affirmé qu’il se rappelait quand les membres des Frères étaient venus en Arabie saoudite alors qu’ils étaient en conflit avec le président égyptien Gamal Abdel Nasser (dans les années 1950 et 1960). « Nous leur avons ouvert la porte à condition qu’ils ne se mêlent pas de politique. Nous avons ouvert la porte à tous ceux qui venaient de Syrie, de Palestine ou du Liban. Nous leur avons posé une condition : ils ne devaient rien faire contre les pays dont ils étaient originaires, pas même murmurer contre eux. (...) Les Frères musulmans ont rempli cette condition, mais ont commencé à nous faire du mal. Ils ont monté nos citoyens contre leur famille, contre leur héritage, notamment intellectuel. De manière répétée, nous avons tenté de les dissuader, et ils ont fait semblant de nous écouter. Ils ont longtemps fait semblant, jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible d’ignorer leurs atteintes à notre pays, à son héritage et à ses ancêtres. Il est devenu nécessaire de les dénoncer. »

La mémoire du prince Nayef est très sélective. C’est avec l’appui permanent de la dynastie régnante que les Frères ont joué un rôle central durant des décennies dans le système saoudien, notamment dans le système d’enseignement. L’Arabie s’est aussi servi des Frères dans sa lutte contre Nasser et contre le nationalisme arabe dans les années 1960 et 1970. Ce n’est que très récemment que des tensions sont apparues, dont les fondements restent peu clairs. Est-ce les attaques des Frères contre la politique américaine ? Leur soutien à la cause palestinienne ? ou la peur que les Frères aient développé des contacts avec le mouvement armé en Arabie ? Déjà en novembre 2002, le prince Nayef avait lancé une première attaque contre les Frères, mais elle avait été assez peu relayée.

Enfin, selon une dépêche de l’AFP du 14 juillet en provenance de Rabat, les Saoudiens consacrent 34 minutes quotidiennes à lire la presse et les magazines, et 378 minutes par mois, soit plus de six heures, à lire des livres.

Alain Gresh

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