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Migrations - Frontières - Europe

Itinéraires clandestins

Toutes les cartes présentées dans ce billet ont été élaborées par l’auteur.
Les prénoms ont été changé.

par Alice Maugeri, 24 septembre 2007

Sénégal, Moldavie, Bangladesh, Tunisie, Kurdistan... Ces noms évoquent la pauvreté ou la guerre. Ce sont les pays d’origine de Jiwan, Brahim, Malik, Salil, Kamel, Marianna ou Olga : ils ont parcouru des milliers de kilomètres à travers le Liban, la Russie, l’Ukraine, la Turquie, l’Afrique du Nord ou l’Espagne. Quelques-uns de ceux qui forment l’immense communauté des migrants clandestins entreprenant ce long et dangereux voyage vers « l’eldorado européen ». Chacun de ces migrants a vécu une épopée. Ceux dont nous évoquons l’histoire ici ont eu de la chance, ils sont passés. Beaucoup d’autres y ont laissé leur vie, en mer Méditerranée, le long des côtes des îles Canaries ou encore dans des doubles fonds de camion ou de container (voir la carte Des morts par milliers aux portes de l’Europe).

Les cartes présentées ici symbolisent modestement leur parcours, représentent une fracture dans leur vie : ils ont quitté leur domicile, leur famille pour une destination incertaine. Aujourd’hui, la migration vers le Nord est une option de plus en plus considérée dans les pays pauvres (1), quand les populations n’arrivent plus à faire face aux difficultés économiques ou ne peuvent plus vivre en sécurité. Et plus ce flot de migrants gonfle, plus l’Europe surélève ses barrière, et plus elles sont difficiles et dangereuses à franchir. C’est pourquoi les parcours des migrants deviennent si tortueux. C’est un mouvement paradoxal : les flux de personnes sont en forte croissance et les frontières des sanctuaires riches du monde s’imperméabilisent.

Cette cartographie a été établie d’après une série d’entretiens réalisés au printemps 2007 à Bologne (Italie) auprès de migrants résidants dans cette ville. Elle est une représentation visuelle, la plus fidèle possible, de leurs récits de voyages et montre à quel point sont alambiqués les chemins qui mènent en Europe quand on n’a pas la chance d’avoir des papiers.

Tous les moyens sont bons, toutes les stratégies envisagées : faux tourisme, contournement des points de contrôle, voyage en container ou entassé comme des sardines dans le double fond d’un camion. Les frontières sont franchies en courant pour éviter la lumière des projecteurs, les balles, les chiens policiers, ou dans des voitures aux vitres teintées, ou encore dans des trains grande ligne très fréquentés pour se noyer dans la masse. La parfaite imperméabilité des frontières européennes est une chimère, et durcir la législation en renforçant les contrôles et en relevant les barrières n’est certainement pas la solution : cela ne fera que provoquer l’apparition de nouvelles stratégies migratoires, et dans certains cas tuer encore plus.

Les pays d’accueil perçoivent la population des clandestins - qui échappe à tout contrôle - comme un dangereux « péril » pour leur sécurité et pour l’emploi. Mais, en mettant en place une politique migratoire aussi dure, les pays riches créent eux-mêmes les conditions du problème contre lequel ils prétendent lutter. Un tel système place cette population clandestine en état d’extrême vulnérabilité et de détresse, sans protection sociale ou juridique, sans couverture maladie, et livrée aux chantages ou aux abus d’exploiteurs en tous genres.

Le système italien, qui n’en est pas à une contradiction près, oblige les immigrés à passer à un moment ou à un autre par une période d’illégalité (2). Pourquoi ? Sous le coup des politiques européennes de fermeture des frontières, il est très difficile d’entrer dans le pays avec des papiers en bonne et due forme, même pour les étudiants. Pourtant, l’Italie a de réels besoins en main-d’œuvre disposée à travailler dans des secteurs pénibles boudés par les Italiens (bâtiment, aide à domicile ou restauration). Compte tenu de ces paramètres, les différents gouvernements italiens lancent régulièrement des opérations de régularisation massive : il suffirait donc d’être patient… et prudent pendant toute la période d’illégalité. C’est l’espoir d’obtenir a postériori une régularisation et de pouvoir travailler sans papiers en attendant qui contribue principalement à jeter beaucoup de migrants sur les routes de l’exil.

L’étudiante française que je suis a pu bénéficier d’une année financée par l’Union européenne à 800 km de sa ville natale pour faire une brève recherche sur les nouveaux immigrés en Italie du Nord, éloignés parfois pour des décennies et par des milliers de kilomètres de leur pays et de leur famille. On se rend compte alors que notre perception de la « mobilité » n’est pas la même d’un hémisphere à l’autre. Ce qui m’a intéressée, c’est le parcours du migrant et ce qu’il a de traumatique, les circonstances dans lesquelles ce déplacement est envisagé (pauvreté, perte d’espoir, insécurité). La conjoncture politique et économique influence grandement l’itinéraire, et fait dévier les migrants sur des chemins très éloignés de ce qui était initialement prévu.

Les entretiens ont été menés auprès d’une trentaine de personnes parmi lesquelles seulement sept sont entrées de manière légale grâce à un contrat de travail, l’existence d’un conjoint résidant, ou un passeport roumain. La moitié des autres ont étés régularisés lors des deux dernières « sanatoria » (3), alors que le dernier tiers est toujours en situation irrégulière, et cela depuis parfois plus de cinq ans de présence sur le territoire italien.

Lors de ces interviews en Italie, le fait d’être moi-même une « étrangère » a facilité le travail d’approche. Comme on l’a dit, l’illégalité incite à la plus grande prudence ; ces migrants préfèrent bien sûr rester discrets. L’Italie n’est pas encore devenue adepte des reconductions musclées à la française. Comme me l’a rappelé un jeune Sénégalais, « si l’Italie devait tous nous renvoyer en avion, elle serait vite sur la paille ! ». En revanche, les clandestins connaissent bien l’expérience du Centre de permanence (et d’Assistance) temporaire (CPT) (4) (5) (Voir la carte ces étrangers qu’on enferme).

S’entretenir avec des étrangers en situation irrégulière sur les secrets de leur parcours est une entreprise délicate : il est nécessaire de créer très rapidement un climat de confiance, faire des efforts pour approcher et convaincre, même en étant recommandée par les réseaux de connaissances.... On m’a souvent demandé « pour qui » je travaillais... Le plus important était d’assurer à tous que rien de personnel ne serait divulgué.

J’ai rencontré mes témoins sur leur lieu de détente, le dimanche, sur leur lieu de travail — pour certains commerçants —, dans la rue, pour ceux qui y vivent ou à l’occasion de rendez-vous privés. Il a fallu jongler entre les refus, les doutes, les récits de drames humains mais aussi les moments ensoleillés et gais, au cours d’italien, à la pizzeria, aux Giardini Margherita, au café, au marché... Ce fut une expérience personnelle et une série de collaborations enrichissantes, une collision frontale dans le monde des frontières humaines et administratives.

Quelques itinéraires vers l’Europe

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Itinéraire et espace migratoire de Kamel

Espoir d’une vie meilleure. L’histoire de Kamel est aussi une histoire d’amour... qui le pousse à migrer jusqu’en Allemagne pour rejoindre une jeune fille rencontrée lors de la saison estivale à Rimini. A son départ d’Italie, il achète un faux permis de séjour à Milan. Arrivé en Allemagne et avec l’aide de son amie, il fait convertir le faux permis italien en vrai permis allemand. Mais l’histoire d’amour se termine et le permis se périme. Il rentre alors en Italie, où il vit aujourd’hui des revenus de son « mini commerce », tranquille, sur un banc du parc de la gare, une butte construite sur une déchetterie par Napoléon. Tout ce qui le préoccupe, c’est de ne pas avoir d’histoire avec les dealers du parc et de recevoir quelques visites, avoir un peu de compagnie pour passer le temps.

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Itinéraire de Brahim

Brahim est un grand voyageur. Habitué aux missions commerciales que lui confie très tôt son père, il se déplace beaucoup, va très vite et n’a peur de rien. Il envoie régulièrement de l’argent à sa famille, qui comme tant d’autres ne sait pas grand-chose des activités de son bienfaiteur migrant. Commercant de tradition familiale, il fait partie de ces « vu cumpra », les vendeurs ambulants, que la majorité des Italiens rangent dans la catégorie des « Marocains » puisqu’ils sont étrangers. N’empêche que tout le monde est bien content de pouvoir se payer des chaussures et des sacs Gucci à moitié prix... Brahim a toujours voyagé au gré des permis touristiques qu’il a pu obtenir, en dépassant bien souvent la date de validité. Par contre, il n’est pas resté longtemps à Paris, car les rumeurs disent qu’en France, ce n’est pas évident pour les sans-papiers. Il explique qu’il souhaite rentrer un jour travailler pour son pays, dans la politique. Son idée, c’est de rendre les visas touristiques du Sénégal payants pour les Français...

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Itinéraire de Malik

Du Bangladesh à l’Italie via la Russie. Neige et vitres teintées. Faute de pouvoir obtenir un visa pour l’Europe, on coupe la poire en deux. Atterrissage à Moscou, et le reste du parcours est assuré par un chauffeur issu d’on ne sait quelle mafia et à qui il ne faut pas parler. Le coût du voyage est exorbitant, l’activité commerciale servira dans les premières année à éponger une dette contractée auprès de tous ceux qui, restés au pays, ont misé sur ce voyage. Aujourd’hui, Malik fait partie du paysage du quartier d’Emilia Levante, avec sa femme, leurs filles et leur commerce de fruits et légumes.

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Itinéraire de Salil

Salil est arrivé en Italie en traversant l’Europe de l’Est, comme la plupart de ses compatriotes, avec l’espoir de faire du business... Même en Ukraine ! Dans le cas de Salil, c’est presque la même chose, l’entrée en Europe s’effectue par l’Est avec l’appui d’organisations criminelles. Salil est ce que l’on peut appeler un « débouté du droit d’asile », il a effectué une demande qui a été rejetée à Berlin. Il se replie donc en Italie où la communauté des « Bangla » prend de l’ampleur. Il s’y fixera grâce à un permis de travail pour l’industrie.

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Itinéraire de Jiwan

Quand Jiwan m’a raconté son voyage, il m’a dit que c’était celui de ses amis. Mais la manière tellement précise avec laquelle il a raconté le parcours m’a rapidement fait comprendre que c’était le sien. Il m’a expliqué la partition du Kurdistan et comment, après les massacres, le pouvoir central irakien s’employait à étouffer la jeunesse kurde en privilégiant systématiquement les non-Kurdes (pour les études, l’emploi et la reconnaissance sociale). Il m’a raconté le froid dans les montagnes, la fatigue, la faim, l’odeur âcre dans les étables turques où on les cache et la mauvaise soupe qu’on leur sert, l’entassement dans le double fond des camions, et tant d’autres souffrances endurées pour fuir une région où il ne fait pas bon vivre lorsqu’on a vingt ans.

Le trajet est dangereux, notament dans cette partie de la Turquie où le gouvernement continue de déployer d’importants efforts pour contrôler les activités du PKK. Le franchissement illégal de la frontière, ce n’est pas seulement le risque de se faire expulser, c’est surtout celui de se faire descendre. Le reste est une succession de segments où des passeurs locaux s’occupent — bien entendu contre une grasse rémunération — de vous placer dans le bon camion et sur le bon cargo.

Certains amis de Jiwan avaient opté pour le parcours terrestre jusqu’en Yougoslavie. Ils sont morts lors de la traversée de l’Adriatique, à trente sur un Zodiac.

Jiwan est un jeune homme à la mode, comme n’Importe quel italien. Il est désormais réfugié et rêve de faire un film de leurs épopées.

Pour aller d’Europe en Europe...

Même lieu de départ, même lieu d’arrivée... Tous sont partis de Chisinau, capitale de la Moldavie, et tous sont finalement arrivés à Bologne, chacun par des routes différentes. Mais surtout, tous sont partis d’Europe pour aller... en Europe. Les Moldaves — comme les Albanais ou les Bosniaques — ont la particularité d’être en même temps en Europe et aux « portes de l’Europe », d’une Europe qui pour l’instant les rejette. Ils s’organisent, eux aussi, pour rejoindre « l’eldorado » du voisinage...

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Itinéraire de Victor

Grâce aux accords de libre circulation des personnes et des biens dans l’espace Schengen, les possesseurs de passeport roumain passent les frontières européennes sans problème, peuvent s’établir et travailler comme tout autre citoyen européen. C’est de cette manière que Victor, ouvrier dans le bâtiment depuis trois ans, s’est établi en Italie. Son passeport lui permet de retourner régulièrement dans son pays pour voir ses parents. Ses voyages se font le plus souvent avec des mini-bus, généralement affrétés par des Moldaves.

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Itinéraire d’Istvan
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Itinéraire d’Anna

Le parcours d’Istvan est similaire à celui de Victor, car il possède lui aussi un passeport roumain. Bien que plus jeune, ce dernier travaille en Italie depuis quatre ans, également dans le bâtiment.

Istvan est marié avec Anna (21 ans) qui cherche du travail comme collaboratrice familiale, c’est-à-dire femme de ménage. Mais elle n’a ni permis de séjour ni passeport roumain. Son mari l’a fait venir il y a un an avec un visa de tourisme. Il y a un an, ce voyage « touristique » en bus coûtait la modique somme de 3 800 euros. Aujourd’hui, la même excursion se négocie autour de 4 500 euros... Avant le départ, les passagers apprennent par cœur un itinéraire qui passe par Paris et Venise, si jamais les douaniers se montraient trop curieux. Mais de Paris et Venise ils ne verront rien, car le bus les abandonne à Mestre, en périphérie de la ville aux gondoles.

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Itinéraire d’Olga

Olga fait elle aussi un voyage « touristique ». A la différence qu’elle visite effectivement Brasov et Vienne. C’était il y a deux ans, le voyage coûtait 2 500 euros. Une fois arrivée à Rome, c’est quartier libre... Olga a résidé et travaillé dans plusieurs villes italiennes avant de se stabiliser à Bologne, où habitent déjà quelques parentes, parmi lesquelles sa cousine Marianna.

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Itinéraire de Marianna

Marianna est arrivée en 2003, son voyage — qui s’apparente davantage à un parcours clandestin — a coûté la bagatelle de 1 800 euros. Depuis Chisinau, le bus les conduit en République tchèque. La quarantaine de femmes qui étaient dans le bus sont réparties par trois dans des voitures aux vitres teintées dans lesquelles elles passeront les frontières autrichienne et italienne, munie de vrais passeports moldaves mais de faux visas.

Marianna et ses compatriotes clandestines souffrent plus que tout de ne pouvoir retourner chez elles. Elles ont laissé derrière elles leurs proches et parfois même leurs propres enfants. On ne fait pas deux fois ce voyage, et ceux ou celles qui, sans papiers, ont pu le faire une fois se gardent bien de recommencer. Marianna n’a pas vu ses enfants depuis quatre ans, et c’est ce qui la désespère le plus. Elle ne sait pas combien de temps cela va durer, et compte beaucoup sur une prochaine « sanatoria ». En attendant, elle travaille.

En silence.

Lire aussi Migrations et réfugiés : le monde qui accueille et celui qui se ferme

Alice Maugeri

(1) Emanuel Ma Mung (sous la dir. de)., Mobilité et investissement des émigrés, Maroc, Tunisie, Sénégal, Turquie, L’Harmattan, Paris, 1996.

(2) Luca Einaudi, Le politiche dell’immigrazione in italia dall’Unità a oggi, GLF editori Laterza, Roma,2007.

(3) Littéralement « loi d’assainissement ». Opération de régularisation massive promulguée de manière ponctuelle et irrégulière. C’est une loi qui permet de régulariser tous les clandestins déclarés dans les préfectures du territoire national : elle accorde à tous un titre de séjour à durée déterminée qui permet aux irréguliers de sortir de l’ombre, de travailler légalement, de pouvoir rentrer au pays et revenir en Italie par la suite sans problème, et de prétendre au renouvèlement de ce titre en justifiant d’un contrat de travail et de logement. Cette loi représente une sorte de « sésame » pour les clandestins ; pour le gouvernement, un moyen de reprendre un peu le contrôle de la situation.

(4) Derrière cette « antithèse législative », un outil de contrôle social que Marco Rovelli rapproche de la biopolitique de Foucault et, c’est discutable, des camps de concentration. Le CPT est tout simplement une prison pour les personnes ne pouvant justifier d’une autorisation de séjour. Sont envoyés au CPT les clandestins qui arrivent par exemple à Lampédusa, ceux qui ont été arrêtés lors d’un contrôle de police et ceux qui partent. Le centre vise avant tout les personnes « soumises à un avis d’expulsion qui n’est pas immédiatement applicable », qui doivent rester dans des structures fermées surveillées par les forces de police. La loi Bossi-Fini de 2002 prévoit trente jours de détention et trente jours de prolongation (utilisés dans la plupart des cas). Au-delà, les personnes sont relâchées mais doivent quitter l’Italie dans les cinq jours, sous peine d’entrer en « clandestinité », déli prévu par cette nouvelle loi. De tels centres existent partout en Europe.

(5) Marco Rovelli, Lager italiani, BUR Futuropassato, Rizzoli, Milano, 2006.

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