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Internet - Blogosphère

The Blog Belt... ou la forme au service du fond

Du succès d’une représentation visuelle

Professeur au lycée du Parc-des-Chaumes à Avallon.

par David Landry, 26 septembre 2007

Découverte sur le blog Transnets de M. Francis Pisani, cette carte — reprise sur de nombreux blogs ou sites Internet, dont la rubrique écrans de Libération — représente les 30 villes qui bloguent le plus. A l’origine, le document accompagnait un long article sur le développement du Web 2.0. publié par Business Week le 2 juillet 2007.

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Sur le fond

Comme l’indiquent le titre et le petit texte, le fond du document est un « top 30 » des villes les plus blogueuses. Le classement est effectué en fonction du nombre de billets et de commentaires postés sur les blogs à l’aide des statistiques fournies par Feedburner.

La logique du classement fonctionne bien, et notre premier acte de lecture est la comparaison des villes présentes entre elles. On remarquera donc, par exemple, que New York et Los Angeles dominent sans surprise le classement, que Paris ne se trouve qu’en 11e position, qu’elle est classée après Rome ou Madrid et qu’elle n’est « que » de deuxième catégorie... On compte le nombre de villes par pays ou continent.

A première vue, ce classement logique vient confirmer l’image classique de la fracture numérique mondiale : domination écrasante des Etats-Unis (21 villes sur 30), loin devant l’Europe (5 villes) et l’Asie (4 villes). Et, en négatif de cette omniprésence, l’évanouissement de l’Afrique et de l’Amérique du Sud.

Puis, dans un deuxième temps, on s’interroge sur les absents (certains commentaires de blogs ont déjà fait cette lecture critique). Pas de Japon, ni d’Allemagne. Et surtout, pas de Tokyo. La plus grande agglomération du monde — pas particulièrement en retard en équipements de liaisons Internet — ne figure pas sur cette carte. On se pose alors une question : les données sont-elles crédibles, le fournisseur de données — Feedburner — est-il fiable ? Leurs données, peu accessibles, sont par ailleurs plus que discutables, car partielles voire partiales. Où s’arrête la ville de Paris pour Feedburner ? Au périphérique ou à l’Ile-de-France ? Pourquoi Brooklyn, quartier de New-York, figure-t-il comme une ville à part entière ? Nous avons de bonnes raisons de douter de la fiabilité de cette image : comment expliquer alors ce succès ? (1)

Sur la forme

Pour placer les 30 villes du classement, l’auteur aurait pu choisir un planisphère « complet » comme celui de Jacques Bertin (projection à compensation régionale, 1953) :

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Il a pourtant choisi trois globes — un pour l’Amérique du Nord, un pour l’Europe et un pour l’Asie — sur lesquels les continents sont d’ailleurs disposés à peu près à la place qu’ils occuperaient sur un planisphère continu.

Pourquoi trois globes ?

Faut-il y voir un alignement sur les codes graphiques du géoweb et de ses nombreux globes virtuels en 3D ? On remarque l’inclinaison du globe central, comme si l’on venait de le faire pivoter à l’aide de la souris, l’absence de frontières, les Etats coloriés en bleu, couleur agréable ici mais réservée aux espaces maritimes sur les planisphères classiques, les lignes horizontales et verticales imaginaires qui n’apportent pas grand-chose au sujet, les figurés des villes du type « bouton »...

S’agit-il d’une volonté (inconsciente) de faire apparaître trois mondes bien différents, bien séparés ? Une Amérique du Nord loin devant, toute bleue et criblée de villes blogueuses, puis l’Europe, et enfin l’Asie à la traîne...

Mais il pourrait aussi s’agir de combler les vides. Car, à bien y regarder, ce qui domine la carte est l’absence d’information. C’est une carte pleine de vide. Et si le vide est une information en soi, ce n’est manifestement pas celle que les auteurs voulaient faire apparaître. Ce vide aurait pu « polluer » le classement. Le globe central, que l’on a incliné pour mieux centrer sur l’espace utile, l’Europe, au détriment de l’Afrique, sert donc peut-être aussi à couvrir voire à masquer les espaces vides des deux autres globes.

D’ailleurs, pourquoi représenter les lignes imaginaires ? S’agit-il aussi de combler des vides ou de différencier les terres des océans ?

S’agissant d’un classement de villes, l’absence des frontières peut symboliser leur inexistence (Internet se joue des frontières). Cette représentation visuelle rappelle par cet aspect la carte de « l’archipel mégalopolitain » visible sur le site de l’encyclopédie Wikipédia.

Mais alors pourquoi colorier les Etats auquels appartiennent les villes du classement, qui apparaissent comme des îles sur le fond bleu du pays ? Pourquoi l’Etat n’existe-t-il que que s’il possède une ville dans le « top 30 » ? Le blog n’est-il qu’un phénomène mégalopolitain ? L’Etat apparaît ici comme simple toile de fond d’un monde réduit à sa seule dimension urbaine. Est-ce la vision d’un urbain pour des urbains ?

Enfin, comme on reconnait une carte à sa légende, on en a fabriqué une en découpant les villes en fonction de leur nombre, trois paquets de dix villes, et non du niveau d’activité des blogs. Cela permet de dégager trois catégories de villes correspondant à trois figurés. Mais quel écart y a-t-il entre la première ville de rang 1, New York, et la dernière, Atlanta ? L’écart entre Atlanta et Paris est-il significatif ? Justifie-t-il un changement de figuré et de catégorie ? Pourquoi ne pas avoir utilisé des cercles proportionnels au niveau d’activité ou découper l’activité en plusieurs classes ?

Finalement, en utilisant ces globes « virtuels » spectaculaires qui donnent à l’utilisateur l’impression d’observer la Terre en direct, il semble bien que la carte serve ici à faire passer plus facilement — voire à authentifier — un classement au fondement plus que douteux.

Ce classement aurait-il été autant relayé sans l’appui de la carte, sous la forme d’un simple tableau ?


Voir aussi le site Tim’s Reflection Connection

David Landry

(1) Deux sites Internet parmi de nombreux autres ayant mentionné la publication de l’article et de la carte, LunchoverIP et Data Mining (Text Mining, Visualization and Social Media) .

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