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Un oligarque à Bercy

Dans la mythologie américaine les « robber barons » du XIXème siècle, magnats du fer ou du chemin de fer, incarnent la figure impitoyable du capitalisme qui n’hésitera pas à faire feu sur les grévistes de Chicago, donnant naissance au 1er mai chômé. Plus d’un siècle plus tard le monde de l’eau compte aussi de singulières figures de capitaines d’industrie. L’un d’entre eux est devenu dans le courant de l’été 2007 directeur de cabinet de Mme Christine Lagarde, ministre des Finances du gouvernement dirigé par M. François Fillon.

par Marc Laimé, 27 octobre 2007

Aujourd’hui âgé de 46 ans, M. Stéphane Richard, directeur général de la Connex depuis 2003, devenue Veolia Transport en 2006, numéro 1 privé du transport public en Europe, et directeur général de Veolia Environnement, a connu une carrière fulgurante.

Diplômé de HEC, énarque, inspecteur des Finances, collaborateur de M. Dominique Strauss-Kahn quand ce dernier était ministre de l’Industrie de 1991 à 1992, administrateur de France Telecom, il quitte son mentor pour rejoindre la Compagnie générale des eaux en tant que chargé de mission à la direction financière.

Puis y dirige de 1997 à 2000 la Compagnie générale d’immobilier et de services (CGIS), le pôle immobilier apparemment très mal en point de la Générale, pas encore renommée Vivendi, alors dirigée par M. Jean-Marie Messier.

En mars 2000 M. Messier cèdera pour 106 millions d’euros ce pôle immobilier, qui sera ultérieurement rebaptisé Nexity, à un consortium de fonds d’investissement. LBO France (33%), CDC Equity (Caisse des Dépôts et Consignations, 24%), et un fonds luxembourgeois géré par Lehmann Brothers (27%), ainsi qu’à une douzaine de cadres, à hauteur de 5% du capital de l’entreprise.

M. Stéphane Richard est président du directoire du groupe immobilier jusqu’en 2003.

L’opération repose sur le processus de « leverage buy out » (LBO), qui fait florès depuis quelques années. Les acquéreurs, tant les fonds d’investissements que les hauts dirigeants de l’entreprise rachetée, n’investissent réellement qu’environ 20% de la valeur des actifs cédés, et empruntent pour régler le solde de l’acquisition. Emprunt qui sera ensuite remboursé en « valorisant » les actifs de l’entreprise en l’espace de quelques années. Vente par appartements, restructurations, externalisations…

Plusieurs dirigeants de l’ex-pôle immobilier de Vivendi, dont M. Stéphane Richard, investissent chacun environ 750 000 euros. La vente quasi immédiate d’actifs hérités de Vivendi, à un prix très supérieur à celui estimé lors de la cession, va permettre de rembourser ce premier emprunt avec deux ans d’avance.

Un second LBO est initié dès septembre 2001, suivi d’un troisième en juillet 2003. A chaque fois les fonds d’investissement se retirent peu à peu et les dirigeants renforcent leur participation, en exerçant des bons de souscription d’actions obtenus à un prix très décôté. Leur part atteint 21,5%. Un groupe élargi de 47 cadres est associé à hauteur de 2,76%.

Comme chaque LBO réendette l’entreprise, « accroît la pression sur les dirigeants et entrave son développement » aux dires de son PD-G, M. Alain Dinin, Nexity sera introduite en bourse en octobre 2004, à 17,90 euros l’action, ce qui valorise la société, acquise pour 106 millions d’euros en mars 2000, à hauteur de 535 millions d’euros.

En février 2006, dix-huit mois plus tard, le titre valait 52 euros, valorisant la société à hauteur d’un milliard et demi d’euros.

La valeur de la participation de M. Stéphane Richard, acquise en un peu plus de 5 ans, a été estimée par des analystes financiers à une cinquantaine de millions d’euros.

M. Stéphane Richard, fortune faite, rejoint Veolia en 2003 comme directeur général de Connex, rebaptisé en 2006 Veolia Transport.

En qualité de dirigeant de la Connex, filiale de Veolia Transport, M. Stéphane Richard, originaire du corps de l’Inspection générale des finances, dont l’entreprise a été mobilisée par l’Etat pour reprendre la compagnie de transport qui assure la desserte de la Corse, la SNCM, déclarait au Monde le 5 mai 2006 que : « L’Etat n’est, en général, pas un mauvais actionnaire, mais c’est un mauvais patron à cause de la trop grande dispersion des décisions. »

"Toi, tu as fait fortune..."

C’est également dans le quotidien Le Monde du 6 mars 2005, dans un article consacré à « la stratégie d’un chef de parti pour Paris : pacifier, rassembler et verrouiller » que l’on pouvait découvrir une autre facette de la personnalité de M. Stéphane Richard :

« (…) Persuadé qu’on « peut battre Delanoë », M. Sarkozy et son homme de confiance dans la capitale, le sénateur balladurien Philippe Goujon, veulent au plus vite élaborer un programme. A cette fin un observateur discret assiste aux réunions du mercredi : Stéphane Richard, 44 ans, directeur général de Veolia Environnement et ami personnel de M. Sarkozy. Il coordonnera la rédaction d’une plate-forme pour l’alternance : « Nicolas m’a demandé si j’étais d’accord pour réfléchir à quelques thèmes de campagne », confie cet ancien conseiller du socialiste Dominique Strauss-Kahn au ministère de l’Industrie (…) ».

Lors de la constitution du gouvernement dirigé par M. François Fillon, dans le courant de l’été 2007, M. Stéphane Richard est nommé directeur de cabinet de M. Jean-Louis Borloo, éphémère ministre des Finances, qui sera ensuite nommé, succédant à M. Alain Juppé, à la tête du MEDAD, où il préside au déroulement du « Grenelle de l’environnement ».

Le quotidien Le Monde daté du 31 aout 2007 consacrait sa rubrique « Page Trois » aux relations qu’entretient M. Nicolas Sarkozy, président de la République avec les entrepreneurs : « Avec les patrons, une histoire de cœur » :

(…)

« La remise de la Légion d’honneur, en février 2007, à Stéphane Richard, ex-conseiller de Dominique Strauss-Kahn, ayant fait fortune dans l’immobilier avant de diriger Veolia Transport, fut à ce titre exemplaire. Dans son discours, il s’attarda longuement sur les signes de richesse, dont l’appartement de M. Richard, pour finir en lançant : « Toi, tu as fait fortune, la mienne viendra peut-être un jour », devant 200 personnes médusées.

(…)

« Il a un rapport admiratif mais aussi consumériste avec les patrons, il peut les bousculer et les provoquer », nuance Stéphane Richard, ancien patron de Veolia Transport, nommé directeur de cabinet de la ministre des Finances, Christine Lagarde, à la demande de l’Elysée. »

L’hebdomadaire spécialisé Profession politique révèlera le 26 octobre 2007 que « s’agissant de la délicate question de la rémunération du Président (101 488 euros en 2007), (une) note de l’Élysée juge “souhaitable que celle-ci soit fixée par la loi et portée à un niveau comparable à celle du Premier ministre et des homologues étrangers du président de la République française”.

Le salaire brut du Premier ministre atteint 240 000 euros brut par an, soit 140 % de plus que celui du chef de l’État... Au passage, l’Élysée propose de donner une “base juridique plus solide au statut des anciens présidents de la République et aux moyens que l’État leur alloue . »

Un redressement fiscal à hauteur de 55 années de SMIC

Le Nouvel observateur relatera pour sa part le 27 octobre 2007, reprenant une information de l’hebdomadaire Marianne, dans son édition du même jour, que le directeur de cabinet de l’actuelle ministre de l’Economie, Mme Christine Lagarde, a du s’acquitter d’un redressement fiscal d’un montant de 660 000 euros le 12 octobre 2007, afférent à sa bonne fortune acquise en un temps record en qualité de dirigeant de Nexity.

Selon le magazine, la Direction générale des impôts (DGI) aurait découvert que M. Stéphane Richard, ainsi qu’ un autre dirigeant de Nexity auraient placé "dans des plans d’épargne en actions (PEA), bénéficiant d’une fiscalité très allégée, près de 900.000 euros qui auraient dû être, selon elle, assimilés à des revenus, assujettis à une fiscalité beaucoup plus lourde".

L’hebdomadaire évoque un éventuel "conflit d’intérêt" compte tenu des fonctions qu’occupe M. Stéphane Richard, au ministère de l’Economie et des Finances.

Interrogé sur ce sujet, le directeur de cabinet a déclaré à l’AFP : "Par chance, le problème a été réglé le 15 mai, à un moment où personne, à commencer par moi, ne pouvait imaginer que j’irai à Bercy".

Il a assuré par ailleurs n’avoir "bénéficié d’aucun traitement de faveur", et a indiqué que deux autres dirigeants de Nexity avaient trouvé après lui "un accord similaire" au sien avec le fisc.

Lire aussi :

Stéphane Richard ou le sens de l’obstacle

L’Expansion, 1er janvier 2006.

Marc Laimé

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