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Création graphique – Représentation visuelle — Migrations

Des idées à l’affiche

Créer une image évocatrice

graphiste, artiste libre

par Agnès Stienne, 7 novembre 2007

Lorsque nous déambulons à travers la ville, nos regards sont distraits par de multiples messages visuels, certains « sauvagement » placardés sur les murs, d’autres encadrés avec soin dans un mobilier urbain conçu tout spécialement à cet effet, je veux parler des affiches. L’affiche est la toile de fond de notre environnement citadin, elle émaille le parcours de nos trajets quotidiens. Nous la rencontrons partout, sur le pignon des immeubles, sur les vitrines, sur les autobus, chez les commerçants, dans le métro, dans la plupart des lieux publics…

Mais au fait, d’où sort-elle ? Annonce commerciale ou institutionnelle, en avant-première de son « affichage public », l’affiche publicitaire est l’aboutissement d’une réflexion, d’un cheminement parfois long et sinueux, pour que l’idée d’un visuel ou d’une accroche jaillisse de l’esprit du graphiste (ou plutôt de l’affichiste), pour qu’il la fixe sur le papier et que, une fois validée, imprimée, et affichée, l’accroche capte l’attention du passant et retentisse dans son esprit.

La méthode dont j’ai fait un principe pour construire une affiche consiste à examiner le sujet dont celle-ci est le prétexte selon deux approches distinctes : l’une, horizontale, par l’évocation du mot-clé associé au sujet hors contexte, l’autre, verticale, de sa réalité dans le cadre précis où il s’inscrit. Autrement dit, cerner les contours d’un sujet, en mesurer la portée, la consistance, la profondeur, nécessite quelques recherches préparatoires afin de mieux saisir ce qu’il sous-tend, quels en sont les enjeux, les incidences, les nuances ou encore les failles. Peu à peu, au fil de cette exploration, l’inspiration s’éveille et l’intention naît. L’image mentale se forme à peine alors que la main griffonne le papier. J’exploite au moyen de différentes techniques (dessin, peinture, photo, retouche numérique) des archétypes ou des images emblématiques et je les remanie ou les détourne de façon à transmettre au public un affect, une émotion.

Migrations

Ainsi s’intitule le prochain cycle de conférences-débats conjointement organisé au Mans en mars 2008 par le Monde diplomatique et l’association des « Carrefours de la pensée », au cours duquel une vingtaine d’intervenants sont invités à s’exprimer. Je retrace ici les différentes phases qui ont procédé à la réalisation de l’affiche qui annoncera publiquement l’événement dans quelques mois.

Dans l’absolu, à quoi les mots « migrants » ou « migrations » font-ils écho ? A des personnes, à la Terre, à des déplacements, des territoires, des géographies, des provenances et des destinations, des moyens de transport. Par extension, on entend les émigrés, les immigrés, les réfugiés, les exilés, les indigènes, les colons, les frontières, les barrières, les passages, les pays que l’on quitte par goût, ou par nécessité les pays que l’on fuit, les pays qui accueillent et les pays qui se ferment, le droit d’asile, les papiers, les cauchemars administratifs, la clandestinité… Par ailleurs, c’est la découverte, la rencontre, les échanges, le commerce, le métissage, l’enrichissement culturel. Mais aussi, le colonialisme, la décolonisation, le néocolonialisme, la xénophobie. Et finalement, un ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement.

Les migrations sont un phénomène de très forte intensité. L’actualité quotidienne, laquelle nourrit et imprègne mon esprit, y fait fréquemment référence. Ces nouvelles, souvent tragiques et révoltantes, conditionnent déjà ma pensée quand ce travail m’est confié. Par conséquent, mes recherches complémentaires n’ont pas vraiment influencé les projets qui vont suivre. Je considère trois points de vue critiques : celui sur la France, celui sur le monde, celui sur l’être humain.

Regard sur la France

En France, les discours des gouvernements successifs sur l’immigration et l’intégration accaparent un vaste champ de l’espace médiatique, corroborant des actions que réprouvent et dénoncent les défenseurs des droits de l’homme. Les centres de rétention, les tracasseries administratives, le zèle des autorités, les opérations musclées d’expulsions de sans papiers, les grèves de la faim, les reconduites aux frontières, les étrangers en situation irrégulière traités en criminels ont suscité l’indignation et la protestation de nombreux citoyens, parmi lesquels le personnel de la compagnie aérienne Air France, lui-même impliqué dans ce sinistre trafic.

A de rares exceptions près, cette contestation passe quasiment inaperçue, dans la presse écrite comme à la radio, et si par hasard un événement est rapporté, il est renvoyé à la rubrique faits divers ou consigné dans un entrefilet. En contrepartie, la dimension dramatique du phénomène migratoire resurgit dans toute sa férocité dans la « modeste et géniale » émission de Daniel Mermet « Là-bas si j’y suis » sur France Inter. Sur la toile, les portails d’infos (rezo.net), les sites institutionnels (Cimade, LDH), d’opinion (iso metric), régionaux (fakir, reseauxcitoyens), apportent un éclairage précieux sur les revers de ces drames ordinaires. Leurs analyses sont d’autant plus précises qu’elles reposent sur des enquêtes minutieuses, menées sur le terrain par des citoyens généreux, des journalistes et des organismes indépendants qui accomplissent un travail remarquable, et sur le témoignage émouvant et douloureux des « candidats à l’émigration ».

Le labyrinthe

La première image qui me vient à l’esprit est celle du labyrinthe, un lieu très mystérieux, ludique ou inquiétant, hyper architecturé, cloisonné, aux couloirs étroits, tortueux dans lequel on s’aventure sans savoir exactement à quels dangers on s‘expose. Simultanément, la topiaire – spécificité des jardins dits « à la française » – se superpose.

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Toutefois, contrairement aux règles de l’art, il est impératif que le circuit conduise non pas « extra-muros » mais « intra-muros ». Elle symbolise la terre d’asile ou la terre d’abondance pour laquelle on se risque en dépit d’obstacles insurmontables rencontrés tout au long du parcours. Non sans une certaine ironie, c’est le cas des labyrinthes d’églises : « Le labyrinthe y est toujours situé du côté ouest, la direction d’où viennent les démons (l’Ouest étant la direction de la mort). Ne pouvant se déplacer qu’en ligne droite, ils étaient ainsi piégés avant d’arriver au chœur » (1). La topiaire devient taupière (c’est-à-dire un piège).

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Cette esquisse a été réalisée sur le modèle du labyrinthe situé à l’entrée de la cathédrale de Lucques, en Italie.

Zone d’incertitudes mêlées d’espoirs, de désillusions et d’angoisses. On peut s’interroger sur le sort des personnes qu’on suppose à l’intérieur d’un labyrinthe dès lors qu’elles ne sont pas montrées. La perspective en plongée permet de représenter la sinuosité d’une imposante architecture qui mène à son centre tout en dissimulant ses occupants. La présence humaine est suggérée par des signes extérieurs, de part et d’autre de l’entrée de la topiaire, à la frontière. Les moyens de locomotion traditionnels abandonnés dans le no man’s land répondent à une triple problématique : celle de la présence, celle du déplacement et celle de la culture – priée de rester au vestiaire – des populations contraintes à l’exil. Quant à ces avions en partance vers des destinations opposées, ils mettent la touche finale au visuel en le soulignant d’un trait de sarcasme : emportent-ils des affairistes occidentaux ou des migrants indésirables reconduits dans leurs pays d’origine ?

Regard sur le monde

Les marchandises circulent, les produits financiers circulent, l’argent circule, partout dans le monde, sans difficultés. Pourtant, des remparts s’élèvent de plus en plus haut contre une partie de l’humanité, la plus fragilisée, des populations éreintées par la misère, l’exploitation, les famines, les catastrophes naturelles, les guerres, les dictatures. Des malheureux anonymes à la recherche d’un boulot respectable se brisent les os ou se noient en tentant de franchir les barrières de l’Occident, avec pour tout bagage l’espoir d’échapper au néant. Des camps s’improvisent – plus qu’ils ne s’organisent –, où viennent s’échouer des familles souvent démembrées dans l’attente, longue attente, d’un retour à l’embellie. Des femmes se désespèrent de ne pouvoir nourrir leurs enfants, les élever, les éduquer. Ces drames ne sont pas une fatalité, ils sont le contrecoup de politiques arbitraires dictées par le pouvoir et les intérêts d’une poignée de privilégiés, « le résultat du détournement des richesses qui font notre prospérité », comme le dit Eva Joly (2)

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Dans la version ci-dessus, c’est ce projet qui sera finalement retenu, la position des noms des invités répartis tels des électrons libres autour de la terre renforce l’effet de déplacement, d’approches timides et d’incertitudes.

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Dans celle-ci, les textes sont hérissés comme les piquants du cactée, ils participent à son austérité.

L’idée phare du second projet est née du simple constat que, par nature, les frontières administratives et, plus ostensibles encore, les remparts dits infranchissables qui désolidarisent les pays du Nord des pays du Sud sont contre-nature. La cartographie est éloquente à cet égard lorsqu’elle nous enseigne que la géographie physique a peu de ressemblances avec la géographie politique, et moins encore avec la réalité des peuples. J’aborde le problème par l’autre bout de la lorgnette. J’exprime ma répugnance vis-à-vis de ces édifications contre-nature en réalisant un photo-montage qui montre la terre atteinte d’un vice de conformation. Cette tare, en quelque sorte, symbolise l’hostilité maladive du Nord envers le Sud et la paranoïa qui le contraint à se refermer sur lui-même. Et cette manie de vouloir agir en permanence contre-nature, quelle menace représente-t-elle au bout du compte ?

Résultat, à trop vouloir intervenir artificiellement sur les paysages en érigeant ces murs prisons qui préviennent les flux des personnes, c’est toute la géographie qui se transforme. Je cherche dans la nature l’élément le plus approprié pour reproduire cette idée par la métaphore...

Le monde entier est un cactus
Il est impossible de s’asseoir
Dans la vie, il y a que des cactus
Moi je me pique de le savoir
 (3)

La composition de ces deux affiches est extrêmement simple : un motif central, un slogan. On perçoit le message qu’elle livre en un clin d’œil. Toutefois, ce message n’est qu’une vision de l’esprit, ici le mien, il reflète peu la réalité de l’événement qu’il annonce. J’ai listé plus haut ce que le mot « migrants » évoquait. Si j’intégrais tous ces clichés dans une seule image, celle-ci deviendrait vite illisible, confuse. Une telle représentation serait éventuellement une œuvre graphique à part entière. Puisque je ne peux pas faire figurer dans mon image tous les éléments censés s’y trouver pour être fidèle à l’événement annoncé, je contourne la difficulté. Je manifeste un sentiment, une impression, une réflexion personnelle sur la question dans sa globalité ou sur un aspect particulier de la question, par la création d’un motif original fort, susceptible d’être repérable par un public « ciblé ». Le langage graphique que j’emprunte dans ces trois projets se veut simple et direct, métaphorique et ironique.

Regard sur l’être humain

On parle de migrants, de centaines, de milliers, voire, de millions de personnes réfugiées ou déplacées. Ce sont des masses informes qui déferlent comme des vagues de détresse sur des plages de fortune. Ce sont des villages qu’on évacue, des communautés qu’on chasse, des familles qu’on accueille, des clandestins qu’on traque, des enfants qu’on sauve, un homme qu’on arrête. Le migrant n’a pas de nom, il n’a pas de visage, pas d’âge, pas de métier, pas de sensibilité, pas d’âme. Pas d’identité. Au mieux, il a une nationalité, une religion ou une ethnie. (4). On le reconnaît par son rattachement à un groupe, rarement pour lui-même.

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Dans ce dernier projet, je m’attache à parler de l‘être humain, le migrant et son pluriel, tout en lui maintenant le statut d’anonyme qui le « personnifie ». La présence du sol dans l’image se révèle indispensable car il matérialise le chemin, le territoire, et par voie de conséquence le déplacement et la terre d’accueil – ou de rejet. L’idée du pied m’apparaît assez cohérente et, tout autant cohérente, celle de deux pieds pour signifier le pluriel dans sa plus simple expression.

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Dans un premier temps, j’imagine faire se croiser les traces d’un marcheur chaussé et d’un marcheur aux pieds nus. L’aperçu que j’en ai me renvoie vaguement à Cromagnon, à coquillages et crustacés. Je n’insiste pas...

Je décide alors de photographier deux vrais pieds vus du dessus : le premier bien chaussé, tandis que, pour le second, j’hésite encore entre le nu et le mal chaussé. Si j’opte pour le pied mal chaussé, je fais s’opposer deux catégories sociales et ce n’est justement pas ce que je cherche. En privilégiant le pied nu, j’introduis une seconde lecture – moins manichéenne que la première, qui consiste à comparer deux situations catégoriquement opposées –, à condition que la chaussure ne soit pas n’importe quelle chaussure…

Les pieds appartiennent à deux femmes, cette note aigre-douce nuance le propos. Les deux pieds se regardent, sans animosité. Une rencontre serait-elle possible ? Chaque pied met en exergue l’autre, non dans l’indifférence ou dans l’opposition (voir ci-dessous) mais dans la confrontation.

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Confrontation entre les pays du Nord et les pays du Sud ? Confrontation entre nantis et démunis ? L’autre lecture se profile pour peu qu’on s’y arrête. La position de chaque pied suggère une rencontre possible à la croisée des chemins. La chaussure n’est ni celle, sport, d’une touriste ou d’une travailleuse humanitaire, ni celle, classique, d’une femme d’affaire. Elle n’est pas luxueuse, elle est simplement originale. On peut supposer que le pied nu est celui d’une femme qui est partie en laissant tout derrière elle, mais rien n’indique si c’est par nécessité ou par choix. Quant au pied chaussé, rien ne dit qu’il appartient à une femme riche, mais peut-être à une femme ordinaire qui apporte toute l’originalité et la richesse de sa culture personnelle avec elle.

Ces projets montrent des scènes improbables (1 et 2) ou inhabituelle (3). Il y a deux raisons à cela, l’une découlant de l’autre. La première, c’est tout l’art de la création d’affiche, est de capter le regard du public, par exemple en le surprenant. Cette bonne ou mauvaise surprise doit conduire le public (surpris) — c’est la deuxième raison — à s’interroger sur la réalité de ces scènes improbables ou inhabituelles, ce qu’elles signifient. Le but « affiché » n’est pas de convaincre, mais de susciter le questionnement du citoyen à propos de la question des migrants, de l’inviter à s’informer et à en débattre.

Agnès Stienne

(1) wikipédia.

(2) Eva Joly, La force qui nous manque, Editions les Arènes, Paris, 2007.

(3) Jacques Dutronc, 1966.

(4) Voir à ce sujet le travail réalisé par l’ONG néerlandaise United, dont la vocation est d’identifier tous ceux qui perdent la vie en essayant d’entrer en Europe. Chaque décès est l’objet d’une enquête approfondie pour retrouver le nom, l’âge, le statut civil et familial, la nationalité, le lieu de départ, et toutes autres informations sur l’histoire de cette personne. Une fois les informations collectées, vérifiées et classées, les listes sont publiées. United a référencé plus de 9000 décès en quinze ans.

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