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Afrique - Migrations - Europe

Rendez-vous à Sharon’s Stone

Waypoints like Sharon’s Stone : itinéraires, échanges et perceptions

mercredi 7 novembre 2007, par Philippe Rekacewicz

Le magasin de Sharon est situé au cœur du district de Leopoldstadt, à Vienne, et c’est sans aucun doute, en Autriche, la seule façade de magasin peinte en vert pomme. Imposible de la manquer. Sharon y vend des produits de beauté, des épices et un peu d’alimentation (dont du poisson congelé), des perruques et des produits pour les cheveux – d’ailleurs, dans un coin, quelques sièges et quelques miroirs font office de salon de coiffure. Enfin, quelques sofas confortables s’offrent aux clients qui doivent attendre. Sharon est originaire du Ghana et se définit elle-même comme une « business woman ». Sa boutique est devenue, au fil des ans, un des points de rencontre les plus importants pour les communautés africaines de Vienne (environ 20 000 personnes).

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La boutique de Sharon à Vienne en 2007. Cliché Ph. R.

Le magasin de Sharon est aussi le point de départ d’un projet de recherche artistique mené par deux architectes urbanistes allemandes, Andrea Börner et Bärbel Müller, qui se sont intéressées à la perception et à la représentation de l’espace africain. Pour expliquer leur démarche, elles commencent toujours par citer Faustin Linyekula [1] : « Quels sont les éléments remarquables qui font cet espace [africain] ? Qu’est-ce qui est africain ? Qu’est-ce qui est si africain, si spécifiquement africain dans l’idée d’organisation de l’espace ? Et si l’on se pose toutes ces questions dans le contexte urbain d’une ville comme Vienne ? ». Ce projet est une exploration en plusieurs dimensions, comme une superposition de cercles concentriques de plus en plus larges dont le centre reste « la pierre de Sharon (Sharon’s Stone) » : à l’échelle de la boutique (lieu social de rencontre), du quartier, de la ville, de l’Autriche, de l’Europe et, enfin, tous les autres continents. C’est un voyage qui prend sa source sur une pierre et qui finit par s’ouvrir sur le monde. D’où le titre :

Waypoints like Sharon’s Stone

L’initiative est devenue une exposition, qui a ouvert ses portes le 7 novembre 2007 à la Kunsthalle Exnergasse, un des célèbres musées viennois de la WUK. Le thème central est la perception de l’espace africain et l’analyse des relations entre l’Afrique et l’Europe, l’Afrique et la ville de Vienne, dans une perspective culturelle, sociale, esthétique et géopolitique.

Avec l’édition allemande du Monde diplomatique, nous présentons un ensemble d’esquisses cartographiques qui retracent, à diverses échelles, les relations – spectaculaires ou discrètes – entre l’Afrique et son environnement direct et indirect. L’étude cartographique elle-même est composée de deux chapitres :

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tout d’abord, un ensemble de quatre cartes représentant quatre voyages de migrants clandestins pris au hasard parmis des centaines de milliers d’autres (premier chapitre : Itinéraires), puis un triptyque thématique qui aborde la question des relations Afrique-Europe sous des angles variés (deuxième chapitre : L’Afrique a rendez-vous avec l’Autriche, l’Europe, le monde).

Itinéraires

La rencontre a lieu au cours de l’été 2007 dans le Augarten, à Vienne, à l’ombre de l’une de ces sinistres et massives tours (Flak Türm en allemand, ou gun tower en anglais) construites par Adolf Hitler en 1943 et 1944 pour mieux contrôler la ville, et dont les Viennois ne savent comment se débarrasser tant le béton est solide...

– Il faudrait être fou pour te dire la vérité ! s’exclame un de mes quatre invités dans un éclat de rire. Ils sont néanmoins venus, et ont accepté, chacun, de me raconter leur histoire. Ils ont tout de même un peu peur, certains sont encore en plein dans le processus de la demande d’asile, et vivent dans la crainte quotidienne d’un contrôle ou d’un rejet définitif par les autorités autrichiennes. C’est pour cette raison que les noms de personnes et de lieux ont été changés, ainsi que certains détails des itinéraires, mais les histoires restent rigoureusement authentiques.

Installés en cercle autour de la table du petit café dans le parc, ils commencent chacun leur récit.

– Commandons quelque chose à manger pendant que nous commençons à parler, proposai-je.

– Non, me répond Gabriel, non... Quand je parle de ces choses-là, l’appétit ne me vient pas. Ses trois autres compagnons acquiescent.

Marcus, qui n’a que 17 ans, accepte de se lancer le premier, mais, la gorge serrée, respire un grand coup avant de s’élancer dans les souvenirs de la période la plus sombre de sa vie.

Marcus

Sous la menace des violences ethnico-religieuses

Marcus n’est qu’un petit garçon de sept ans lorsqu’il fait sa première expérience – brutale – de discrimination. Nous sommes à Yola, capitale de l’Etat d’Adamawa, au nord-est du Nigeria. Il vit chez son beau-père, qui l’expulse de la maison… Sa mère est morte depuis longtemps, son père biologique inconnu. Son crime ? Il est chrétien. Et le petit garçon n’a nulle part où aller. Son beau-père est musulman.

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L’histoire de Marcus se dessine dans un paysage de violences ethnico-religieuses qui, depuis une vingtaine d’années, a provoqué la mort d’une dizaine de milliers de personnes dans l’ensemble du Nigeria, où environ 50% de la population est musulmane et 40% chrétienne.

A Yola (mais aussi dans d’autres villes comme Numan, dans le même Etat), les violences religieuses sont relativement régulières. Marcus, chassé de chez lui, dort désormais dans le garage où il travaille. Il est recueilli pendant un temps chez une jeune femme de 25 ans qu’il rencontre à l’église, mais il est obligé de revenir dormir au garage lorsque son beau-père commence à exercer sur elle de sérieuses menaces. Il vit à ce rythme pendant les cinq années qui suivent : dormant entre les voitures en réparation, se lavant dans la rivière. Il a alors 13 ans et migre vers le marché dans l’espoir de trouver des petits boulots, mais il est victime des gangs qui ne lui permettent pas d’y rester.

Il retourne à l’église, où les prêtres essayent de le convaincre de retourner chez son beau-père ; celui-ci serait prêt à l’accepter à une seule condition : qu’il devienne musulman. Marcus se résigne et accepte finalement le compromis, puis se rétracte quelques jours plus tard. Le beau-père, furieux, le chasse à nouveau de la maison !

Cette fois, la situation est beaucoup plus grave : Marcus est devenu adolescent, le beau-père n’a pas accepté l’affront. Il vit à moitié dans la rue, à moitié à l’église. Un jour, un groupe d’hommes, en qui il reconnaît des amis de son beau-père, s’approche de lui. Ils sont venus pour le tuer. Il a juste le temps de voir sortir les lames des couteaux, de prendre ses jambes à son cou et fuir le plus vite possible. Il ne doit sa vie sauve qu’à son exceptionnelle habilité à courir vite.

Les prêtres de l’église où il s’est réfugié organisent dans l’heure une fantastique chaîne de solidarité pour l’extraire de la ville et le mettre en sécurité. Il est caché dans le coffre d’une voiture qui part au milieu de la nuit pour Port-Harcourt, d’où il est immédiatement transféré dans un cargo à destination de l’Europe. Le voyage, interminable, durera six semaines, durant lesquelles Marcus ne sortira pas de la pièce à fond de cale où il est reclus.

A son arrivée, les souvenirs de Marcus sont très incertains. Il se souvient d’un grand port, de la pluie, de milliers de containers. C’est nécessairement un grand port – ce peut-être Rotterdam ou Hambourg – parce qu’il faut passer le plus inaperçu possible. C’est tout ce dont il se souvient. Il est confié à un homme – qui reste silencieux –, avec qui il prend le train pour Vienne via Munich. A la gare, un autre correspondant le prend en charge et l’accompagne jusqu’au camp de Treiskirchen, où la police lui apprend qu’il est en Autriche. « Le froid battait violemment tout mon corps, raconte-il, et ce camp n’est certainement pas l’endroit le plus joyeux du monde, mais à mon arrivée, après cet éprouvant voyage, il y faisait chaud, il y avait de quoi dormir et manger, et surtout, on m’autorisait à rester sans que je sois menacé de quoi que ce soit… »

Djewe

Aller simple

L’histoire de Djewe est spectaculaire, mais pas par la complexité alambiquée de son itinéraire – le sien est plutôt simple puisqu’il s’agit d’un vol direct Afrique-Europe… Non, l’histoire de Djewe est incroyable plutôt par la nature des événements qui se sont enchaînés et qui ont empêché son retour au Cameroun, d’où il est originaire.

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Tout commence en 1995. Djewe est invité en Autriche pour participer à un congrès. Il doit présenter un tableau de la situation du journalisme au Cameroun, en d’autres termes de la quasi impossibilité, en raison d’une répression féroce, d’exercer de manière indépendante le métier de journaliste au pays de Paul Biya.

Muni de son visa Schengen délivré par le consul honoraire d’Autriche à Yaoundé, il embarque sur le vol régulier d’Air France pour Paris – Charles-de-Gaulle, où l’attend sa correspondance pour Vienne. Mais à Roissy, à sa descente d’avion, il est malmené et arrêté par les douaniers pendant quelques heures – comme cela arrive souvent à des citoyens originaires de pays d’Afrique lorsqu’ils transitent par l’aéroport Charles de Gaulle – avant de pouvoir être redirigé sur un autre avion pour Vienne. Le congrès dure une semaine, au cours de laquelle tout se passe normalement.

Lorsque tout est terminé, Djewe revient à l’aéroport assez en avance pour embarquer dans le calme. Soudain, il entend son nom dans les haut-parleurs de l’aérogare et se présente au bureau d’information, où l’hôtesse lui tend un bout de papier avec un message et un numéro de téléphone à rappeler de toute urgence. Ce sont les organisateurs du congrès. Au téléphone, un correspondant le supplie de ne pas monter dans l’avion. Des informations en provenance du Cameroun laissent penser qu’il sera « cueilli » à l’arrivée à Douala par la police et jeté en prison. On lui demande de ne surtout pas rentrer au pays, la police secrète le soupçonnant de n’avoir pas parlé « convenablement » du Cameroun lors de sa conférence. Il apprendra plus tard qu’au même moment sa propre mère avait été arrêtée et emprisonnée.

Tout s’enchaîne comme dans un mauvais rêve : l’avion décolle dans 30 minutes, il faut encore passer les contrôles de sécurité et rejoindre la porte d’embarquement. Djewe a exactement trois minutes pour décider du destin de sa vie. L’alternative ? Renoncer à revoir sa famille et ses amis pendant de longues années, perdre son travail, mais avoir la certitude de rester en vie, ou rentrer au pays et risquer de se faire tuer dans les geôles sinistres de Paul Biya. C’est une situation psychologiquement intenable.

Dès lors, Djewe décide de « rater » son avion et retourne au centre ville pour se présenter au centre des demandeurs d’asile. Une année de cauchemars commence. Il lui faut inlassablement prouver que sa vie est en danger au Cameroun à des agents de l’administration autrichienne qui persistent à ne pas le croire, à le piéger avec de nombreuses questions contradictoires. Il est pourtant aidé dans cette tâche par des collègues, qui témoignent pour lui. Malgré cela, sa première demande est rejetée. Il fait appel et quelques mois plus tard, obtient enfin une réponse positive. Depuis, Djewe, parfaitement bien intégré, vit et travaille à Vienne, muni d’un titre de séjour illimité.

Daniel

L’Autriche par hasard

L’histoire de Daniel commence dans le petit village de Boya, au sud du Cameroun. Né en 1981, il fait des études scientifiques à l’université et revient au village, où aucune perspective ne s’offre à lui. C’est en 2004 qu’il décide de franchir le pas et de se lancer dans la grande aventure européenne, après une tentative avortée l’année précédente. Destination Bochum, en Allemagne où vit une de ses amies.

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Première étape : Yaoundé, pour obtenir le sésame magique : un visa Schengen. Ce visa lui est refusé dans plusieurs consulats – Allemagne, Espagne, Italie – avant qu’il puisse l’obtenir au consulat de France. Mais Daniel est resté plusieurs jours dans le secteur de la « rue des Ambassades », lieu connu des policiers corrompus qui rackettent les candidats à l’exil condamnés à dormir dans la rue en attendant l’hypothétique document qui ouvre les portes de l’Europe. Il n’échappe pas aux policiers qui lui extorquent une partie de son argent, mais, heureusement, il en garde caché dans ses chaussures.

De retour à Boya, il faut atteindre le port nigerian de Calabar, mais il est impossible de passer la frontière terrestre. Le voyage de deux heures se fait en pirogue à moteur jusqu’à Malabo, en Guinée-Equatoriale ; de là, un autre bateau le mène au Nigeria, où il rencontre son « passeur ». Enfermé à fond de cale dans un cargo, il met une semaine pour rejoindre Accra, au Ghana, et embarque dans le vol régulier d’Air France pour Paris.

A Paris, son destin bascule. Par une série de hasards malencontreux, il n’atteindra jamais la ville allemande de Bochum. L’employé au comptoir de vente de la gare du Nord lui vend bien un billet pour l’Allemagne, mais via la Suisse au lieu de la Belgique. Il change de gare, prend le train et est refoulé à la frontière suisse, où son visa n’est pas valable. Il revient à Paris où, une deuxième fois, on lui vend un billet… pour l’Italie, alors qu’il croit toujours partir pour Bochum. Arrivé en gare de Milan, il ne comprend rien, il ne sait pas où il est… Il erre deux jours dans la gare, vend ses vêtements pour pouvoir s’acheter un billet de train, puis de bus pour Innsbruck, qu’il rejoint finalement en parcourant à pied la dernière dizaine de kilomètres. Il passera encore une semaine dans la gare, dormira dans un stade de football (par un froid glacial) avant qu’un passant ne lui conseille de se rendre au poste de police. Il passe 24 heures en prison, puis est transféré à Salzbourg dans un centre de demande d’asile, où il restera trois mois dans des conditions sociales et sanitaires qu’il décrit comme « atroces ». Il est ensuite transféré pour deux mois au centre de Traiskirchen, près de Vienne, et revient ensuite en Basse-Autriche où, installé dans une pension éloignée du centre ville, il attend toujours aujourd’hui que sa demande d’asile soit acceptée. Le voyage de Daniel aura duré deux ans.

Gabriel

L’épopée ouest-africaine

Gabriel, originaire de Guinée-Bissau, est en train de terminer ses études de médecine à l’université du Bénin, à Lomé (Togo), vers la fin des années 1990. Il est membre actif de l’Union des forces de changements (UFC), parti d’opposition au général Eyadema, dictateur brutal qui dirige alors le pays d’une main de fer. Lors d’une nuit de répression comme Eyadema en organise souvent, Gabriel est menacé et n’a que quelques minutes pour ramasser ses affaires et fuir en voiture – déguisé en femme – vers le Bénin tout proche. En quelques jours, il continue son périple en taxi-brousse vers Ouagadougou, au Burkina Faso, via Parakou, au nord du Bénin, et Niamey, au Niger.

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Il reste environ six mois au Burkina, où il travaille dans la capitale et à Koudougou sur les marchés. Puis il repart sur les pistes poussiéreuses vers Bamako, au Mali, où il vit là aussi de petits boulots pendant environ un an. Enfin, il atteint Conakry, en Guinée, où il fonde, avec un partenaire, une clinique privée. Il restera en Guinée près de quatre ans, et sera entre autres engagé comme médecin volontaire pour servir dans les camps de réfugiés de Cancan et Nzérékoré. On est alors en pleine guerre au Sierra-Leone et au Libéria, et des centaines de milliers de personnes fuient vers la Guinée pour échapper aux combats et à la terreur.

Il doit quitter à nouveau Conakry précipitamment parce qu’il est victime de racket. Il rejoint la ville de Bissau, où il travaillera pendant un an pour le compte de missionnaires brésiliens. Il devient responsable de l’organisation de la jeunesse du parti de la rénovation sociale (PRS) du président Kumba Yala, qui est renversé par un coup d’Etat en septembre 2003. Gabriel est arrêté chez lui et transféré dans une prison militaire pendant un mois. Un jour, les prisonniers sont amenés dans la brousse pour une raison inconnue, et par une extraordinaire coïncidence, ils arrivent tout près du village d’Obiam, d’où il est originaire. Il connaît chaque recoin de ce terroir comme sa poche. Il réussit à fausser compagnie à ses geôliers et rejoint à la nage (il faut traverser un bras de mer) et à pied la capitale, distante de 40 kilomètres.

Il est caché chez les missionnaires brésiliens et expédié la nuit même, caché dans un petit bateau de pêche, vers la Casamance voisine. A Zinguinchor, il rejoint facilement Dakar en taxi-brousse. Il poursuit son voyage et effectue un aller-retour de quatre mois dans les îles du Cap-Vert. De retour au Sénégal, il est à nouveau caché pendant un mois chez d’autres missionnaires, le temps de faire établir un visa Schengen avec son passeport de Guinée-Bissau. Pourquoi l’Autriche ? « Je me suis souvenu de mes cours d’histoire, de la Première Guerre mondiale et de l’empire d’Autriche-Hongrie », avoue-t-il…

Il embarque sur un vol régulier d’Al-Italia pour Rome avec une correspondance pour Vienne, tout en ayant bien pris le soin de faire établir une réservation à son nom pour un tout autre trajet, afin de brouiller les pistes… Il débarque donc le plus régulièrement du monde en Autriche et rencontre par hasard à Vienne celui qu’il appellera « son petit ange », une personne qui prend soin de lui, le loge et l’aide à faire toutes les démarches pour la demande d’asile. Tout se passera bien, mais Gabriel fera néanmoins l’expérience quotidienne de la brutalité de la police viennoise. De bout en bout, son épopée aura duré dix ans.

L’Afrique a rendez-vous avec...

...l’Autriche, l’Europe, le monde. Il fallait remettre en perspective ces quatre destins. Montrer qu’aucune de ces histoires n’est le fait du hasard. Que ces pays soient rongés par la guerre, la pauvreté, la violence, cela peut être expliqué, montré, dessiné. C’est l’objet de la deuxième partie de cet ensemble cartographique, qui aborde l’Afrique dans ses liens les plus intimes avec le reste du monde.

Quand Vienne a rendez-vous avec l’Afrique

Population africaine en Autriche par pays de provenance

Environ 21 000 Africains vivent aujourd’hui en Autriche. Il y en avait 8 500 en 1991. Un peu plus de la moitié vit à Vienne et dans les environs. A ce nombre il faut ajouter environ 19 000 personnes originaires d’Afrique qui ont été naturalisées, ce qui représente au total 40 000 personnes environ. On a tendance à l’oublier, l’Afrique n’est pas une, mais multiple. La communauté africaine en Autriche n’est pas une, mais multiple. Elle représente une population variée provenant de plus d’une cinquantaine de pays. Une indéniable richesse humaine et culturelle.

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Les populations les plus importantes viennent du Nigeria, d’Egypte, du Ghana, de Tunisie, du Maroc, d’Algérie, d’Afrique du Sud et du Cameroun. Tous ne sont pas des réfugiés, exilés ou miséreux, ayant fui les guerres, la pauvreté, les désastres environnementaux… Tous ne sont pas des drogués ou des dealers, des voleurs ou des receleurs, contrairement à une perception populaire assez répandue. Il y a aussi parmi eux des enseignants ou des diplomates. Des travailleurs, des scientifiques, des étudiants ou des membres d’organisations internationales. Pourtant, en Autriche, ces personnes originaires d’Afrique sont souvent victimes d’une discrimination qui s’avère parfois violente.

Des milliers de morts aux portes de l’Europe

Un continent aux frontières multiples

Cette carte, nous l’avons dressée grâce au méticuleux travail d’Olivier Clochard du laboratoire Migrinter (migrations internationales, espaces et sociétés) pour la première fois en 2003. Nous en avons déja publié une version cette année avec des chiffres malheureusement très sous-estimés. Nous mettons à jour ce document assez souvent et, malheureusement, à chaque fois nous devons rajouter des points noirs, à chaque fois nous devons changer les chiffres rouges. Et les remplacer par d’autres, toujours plus élevés.

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Pourtant, ces drames humains ont été assez peu médiatisés au cours des quinze dernières années et restent largement inconnus du grand public, en comparaison d’autres drames aussi graves que la mort de la princesse Diana à Paris lors d’une mauvaise rencontre avec un pilier de tunnel, ou du procès retentissant d’OJ (Orenthal James) Simpson en Californie.

Le 1er janvier 1993, Gerry Johnson, un citoyen du Liberia – pays alors dévasté par une guerre civile meurtrière –, est découvert mort étouffé dans un wagon de marchandises à Feldkirch, en Autriche. Le 16 février 2007, des garde-côtes constatent la mort de 24 personnes, dont une femme, toutes originaires de Somalie – pays actuellement déchiré et démembré par une guerre meurtrière – après le naufrage de leur petite embarcation près de l’île grecque de Samos. Entre ces deux dates et ces deux lieux, un peu plus de 9 000 autres migrants – au moins – ont perdu la vie en tentant de rejoindre l’Europe, terre de liberté et des droits de l’homme. Mais on ne meurt pas qu’en arrivant. On meurt aussi en repartant, comme Marcus Omofuma, citoyen Nigerian, qui le 1er mai 1999, a purement et simplement été assassiné (le visage presque entièrement bandé) dans un avion de la Balkan Air, par trois policiers autrichiens sadiques chargés de l’escorter lors de son voyage de retour, après que sa demande d’asile lui eut été refusée. Meurtre en plein vol, en toute impunité, sous le regard effrayé de tous les autres passagers dont une quarantaine d’enfants.

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Monument à la mémoire de Marcus Omofuma par l’artiste Ulrike Truger, Vienne, 2007. Cliché Ph. R.
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Monument à la mémoire de Marcus Omofuma par l’artiste Ulrike Truger, Vienne, 2007. Cliché Ph. R.
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Monument à la mémoire de Marcus Omofuma par l’artiste Ulrike Truger, Vienne, 2007. Cliché Ph. R.
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L’histoire de la déportation de Marcus Omofuma
Texte et mise en page : Werner Eder, Vienne.

Ce chiffre effrayant est fourni par l’organisation non gouvernementale United, qui se fonde sur des rapports de presse et des signalements effectués par des organisations locales. Seuls les décès connus figurent sur la carte, qui n’est donc qu’une représentation a minima d’une hécatombe complètement ignorée.

Cette boucherie, c’est la conséquence des choix de l’Europe. Elle a installé ses « filets de protection ». Consciencieusement, et déjà loin, très loin de son propre territoire : de Nouakchott à Tripoli en passant par Niamey et Agadir, l’Europe se dote d’une « préfrontière ». Déjà, au cœur du désert, contrôles policiers, refoulements, regroupements informels et premiers camps. Le danger est au rendez-vous pour qui passe les mailles de ce premier filet et arrive à la vraie « frontière », de loin la plus mortelle. Tous ceux qui ont réussi à passer cette ligne rouge et en réchappent seront attendus aux points noirs, c’est-à-dire à la « postfrontière ».

La grande roue

Echanges euro-africains : l’Afrique sauve l’Europe qui appauvrit l’Afrique qui nourrit l’Europe qui asservit l’Afrique qui paye l’Europe qui continue de piller l’Afrique…

Au Mali, début 2006, une radio a organisé le procès de la Banque mondiale (BM) et du Fonds monétaire international (FMI). Rien de moins. Quelques mois plus tard, le réalisateur Abderrahmane Sissako en tira un film hilarant. Procès pastiche, imaginaire, mais humour subtil et décapant. Des instances financières internationales ridiculisées. Cela pourrait être drôle si les conséquences de leurs politiques successives – toujours menées avec brutalité et arrogance – n’avaient pas été aussi désastreuses pour le continent africain. Les politiques d’ajustement structurel (PAS) imposées par les institutions de Washington pour « assainir » les économies se sont faites dans la douleur pendant une bonne trentaine d’années. Elles ont brisé l’Afrique.

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Mais heureusement, au début des années 2000, la Banque mondiale a reconnu s’être trompée et a courageusement publié un communiqué de presse d’environ dix lignes qui annonçait l’abandon de ces plans, en soulignait « les effets négatifs », reconnaissait que « la situation du développement humain se dégradait en Afrique » et s’excusait « des désagréments provoqués auprès des populations des pays qui en avaient été victimes ». A Washington, on s’excuse des « désagréments » qui ont semé la mort et la désolation. « Désagréments » ou « ravages », juste une différence sémantique. Sur le terrain, l’un ou l’autre de ces mots doit correspondre au paysage suivant : des centaines de milliers de morts, des millions de personnes dépouillées, paupérisées, des économies détruites, des secteurs entiers du public livrés aux multinationales privées. On est ensuite passé aux « cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté (CSLP) », une imposture de plus inventée par les mêmes.

L’Amérique offre donc à l’Afrique les politiques géniales de la Banque mondiale et du FMI. En échange, l’Afrique donne du pétrole et des minerais. L’Amérique a aussi récemment soutenu le « Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) », institution promue par quatre grands pays africains, un FMI tropicalisé, une sorte de gigantesque plan d’ajustement structurel pour servir une fois encore les bailleurs de fonds et leurs intérêts financiers.

L’Europe n’est pas en reste. Elle offre fièrement sa Commission européenne et ses politiques d’aide au développement qui ne valent guère mieux – ce que le sociologue suisse Jean Ziegler écrit dans le journal français Libération le 16 octobre 2007 : « L’Europe favorise la faim en Afrique », conclut-il après une longue et brillante analyse. Ce à quoi Peter Mandelson et Louis Michel, commissaires européens consternés par tant de méchanceté, répondent que « seuls les accords de partenariat économiques » (APE) – nom pudique donné à une initiative permettant aux multinationales européennes de mettre la main sur tout ce qui a de la valeur dans les économies africaines, dénoncée à juste titre par Ziegler comme un implacable instrument de la domination occidentale sur l’Afrique – permettent la croissance et le développement du bien-être en Afrique ». En échange, l’Afrique donne du pétrole et des minerais.

La Chine resserre aussi ses liens avec l’Afrique. Elle vient d’ailleurs de faire une bonne blague au FMI en accordant à la République démocratique du Congo un prêt de 5 milliards de dollars pour le développement des infrastructures de transport et de production minière, coupant ainsi l’herbe sous les pieds de l’institution de Washington, qui ne s’en remet pas et qui voit ses projets dans la région fortement compromis. En échange, l’Afrique donne du pétrole et des minerais.

Est-ce donc tout ce que l’Afrique a à offrir ?

Non.

C’est peu connu, mais l’Afrique offre aussi de la culture, de la musique et du théâtre. Des diplomates, des professeurs et des experts. Des étudiants, des travailleurs qualifiés et des intellectuels. Des écrivains. Beaucoup d’autres êtres humains que l’Europe renvoie parfois ficelés comme des saucissons dans des avions, quand ce n’est pas dans des linceuls. L’Afrique pillée pendant des siècles a offert malgré elle toutes les richesses dont elle regorgeait. Plus l’énorme dette que le monde riche l’a forcée à contracter depuis trente ans et que les institutions financières internationales lui réclament à cor et à cris… Cette dette, elle l’a déjà remboursée plusieurs fois.

Réveil collectif

Le mot de la fin est pour Eva Joly, ancienne juge d’instruction franco-norvégienne, qui s’exclame dans un chapitre de son dernier livre [2] fort à propos intitulé « Justice pour l’Afrique » : « Qui contestera les contrats conclus par Areva pour l’uranium au Niger ou Sadiola pour les mines d’or au Mali, Elf-Total au Nigeria ou au Gabon pour le pétrole ? Pays parmi les plus pauvres du globe qui ne touchent qu’une part dérisoire des richesses prélevées dans leurs sols ? La République [française] a contracté une dette qu’il lui faudra bien honorer. Notre prospérité est nourrie de richesses que nous volons. A certains de ces migrants clandestins qui risquent leur vie pour gagner l’Europe, il pourrait être versé une rente au lieu d’un avis d’expulsion. Je rêve [pour la France] d’un réveil collectif. »

Notes

[1] Danseur et chorégraphe originaire de la République démocratique du Congo qui vit à Kinshasa

[2] La force qui nous manque, Les Arènes, Paris, 2007

2 commentaires sur « Rendez-vous à Sharon’s Stone »

  • permalien Ph. Arnaud :
    8 novembre 2007 @16h13   »

    Ce très intéressant article m’a inspiré quelques réflexions :

    - Bien que l’Autriche, à la différence (brève) de l’Allemagne n’ait jamais eu de colonies extra-européennes, on n’en croise pas moins, à Vienne, des visages fort éloignés du type autrichien. Ainsi en est-il des vendeurs de journaux indiens, qu’on voyait (qu’on voit encore ?) aux carrefours. Ainsi en était-il, en 1997, au vestiaire du Belvédère supérieur, où je remis mon sac à dos à des femmes manifestement chinoises… mais parlant allemand avec un accent viennois à couper au couteau ! Ou, dans le métro, de conversations dans le même idiome entre passagers noirs comme du café…

    - Traiskirchen, le lieu d’accueil des réfugiés, est situé tout près de Vienne, et, à bien des égards, Vienne est encore moins l’Autriche que Paris n’est la France. Au contraire, même ! Alors que les provinces (Tyrol, Vorarlberg, Carinthie…), ont, jusqu’à présent, été fort peu mêlées, Vienne accueillait, en 1914, des représentants des dix nationalités entre lesquelles se partageait la Double Monarchie. [Plus les juifs – et même surtout les juifs – dont on a dit qu’ils étaient les seuls véritables « Autrichiens » de S.M. l’Empereur et Roi…]. Symboliquement, parmi les dernières marques de l’empire austro-hongrois figure le comte de Coudenhove-Kalergi, de père austro-hongrois… et de mère japonaise, et polyglotte de haut vol, ainsi que le choix de Vienne comme cité onusienne.

    - Il me semblait que la fonction des six Flaktürme était (comme leur nom l’indique), celle de plateformes de DCA, secondairement de refuge pour la population (d’une capacité d’accueil de 15 000 à 30 000 personnes) et, finalement, de marque architecturale du régime nazi sur la ville (comme le Ring l’avait été de François-Joseph). [Voir l’article de Wolfram Bayer, « Hitler’s Houses » dans Vienne Autrement, page 103]. Et, apparemment, le lieu de rendez-vous choisi n’est qu’à 1,5 km à vol d’oiseau et dans le même arrondissement que la Taborstraße, où se trouve Sharon’s Stone. Si j’ai bien compris, le monument à Marcus Omofuma se trouve près de la station de métro Museumsquartier, sur la ligne U2, tout près du Kunsthistorisches Museum, c’est-à-dire pratiquement à deux pas du centre ville, à 250 mètres de la Hofburg par la Babenbergerstraße.

    - Le cosmopolitisme de Vienne (allant de pair avec des municipalités SPÖ depuis 1945) semble, par réaction, avoir nourri la réaction des provinces, moins mélangées ethniquement et, souvent, beaucoup plus réactionnaires. Cf., par exemple, l’élection de Haider en Carinthie. Peut-être la violence des policiers autrichiens s’explique-t-elle aussi dans ce contexte…

  • permalien
    24 novembre 2007 @15h37   «

    salut.....

    Tout simplement génial ce travail sur l´Autriche. J´espère que vous ferez un travail sur la situation des noirs en Allemagne, Autriche et la Suisse germanique. Ces régions avec un fort passsé nazi ont certaimenet une autre perception doir considéré dans ces régions comme "NEGER" ou "NÈGRE".

    Du courage

    Tibris (Zürich)

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