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1/2 Elisée Reclus et la Cartographie

Élisée Reclus, le géographe qui n’aimait pas les cartes

mardi 13 novembre 2007, par Federico Ferretti

Géographe, auteur de Il Mondo senza la mappa : Élisée Reclus e i geografi anarchici, Reggio Emilia, Zero in Condotta, 2007.

Élisée Reclus (1830-1905), un des fondateurs de la géographie moderne, connaît depuis quelques années un regain d’intérêt. On redécouvre la pertinence de son approche et de ses analyses sur des sujets brûlants d’actualité : justice sociale, conflits, migrations, métissage... A la différence de nombre de ses collègues de l’époque, qui pratiquent une géographie « énumérative » fort ennuyeuse, Reclus développe dans son œuvre monumentale, [1], une analyse globale décryptant les dynamiques et les interactions.

Il est très critique envers la cartographie. Comme son maître Carl Ritter (1779-1859), il dénonce les insuffisances de la carte topographique, produite d’abord pour les militaires et qui passe sous silence toutes les informations sur les sociétés humaines, leur histoire et la manière dont elles organisent les territoires sur lesquels elles vivent. Aussi s’élevait-il contre l’usage, à l’école, des cartes murales « planes », qu’il considérait comme de fausses représentations du monde (il militait même pour leur complète interdiction !). La carte, expliquait-il, ne donne aucune idée de la véritable géographie « à trois dimensions » selon lui fondamentale pour comprendre les dynamiques sociales et spatiales. Il encourageait en revanche, sur le modèle des écoles libertaires dont il était un promoteur actif, l’observation directe de la nature.

Toutefois, Reclus et ses collaborateurs, en particulier Charles Perron (1837-1909), assortissent l’œuvre du géographe anarchiste d’un immense corpus de cartes et de dessins (une dizaine de milliers). Ce ne sont pas des cartes topographiques, mais bien des cartes « thématiques » au sens moderne du terme – des cartes historiques, statistiques, démographiques, ethnographiques, et même des cartes qui ressemblent à s’y méprendre à des documents « géopolitiques », bien que le terme n’existe pas encore en cette fin de XIXe siècle.

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Carte statistique de Charles Perron : espace dans lequel tiendrait le genre humain réuni en assemblée fraternelle, avec une densité de 4 habitants au mètre carré, en comparaison avec la ville de Paris.
Source : Elisée Reclus, À propos dune carte statistique, Bulletin de la Société Neuchâteloise de Géographie, 5/1889-1890, p. 123.
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Continent présumé (Carte de Charles Perron)
Source : Elisée Reclus, Nouvelle Géographie Universelle, Vol. XIV, Océan et terres océaniques, Paris, Hachette, 1889, p. 21.
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Pogromes en Russie (Carte d’Emile Patesson)
Source : Elisée Reclus, L’homme et la terre, Paris, Librairie Universelle, 1905, vol. V, p. 469.

Mais il y a encore plus fou. Dans leur mouvement de résistance, ces géographes lancent un immense défi à cette cartographie « statique » qu’ils rejettent. C’est le projet du Grand Globe.

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Projet de Grand Globe d’Elisée Reclus

Prévu pour mesurer plus de 127,5 mètres de diamètre, topographie et bathymétrie à échelle constante, il devait contenir des bibliothèques et des salles de conférence. Une formidable synthèse du savoir géographique de l’époque, une sorte de voyage « humboldtien » [2] Pour des raisons économiques, ce globe ne sera jamais construit, mais le projet lui-même a nourri un riche débat au sein des groupes politiques et de la communauté scientifique.

Ce débat prend aujourd’hui une signification toute singulière dans le contexte de la mondialisation. Pourquoi ? Parce que ce globe était aussi le symbole d’une utopie : une seule terre sur la surface de laquelle vivrait une seule humanité, en paix et dans le respect de la planète qui la nourrit.

Notes

[1] Nouvelle Géographie universelle, la terre et les hommes, Hachette, 19 tomes, Paris, publiée entre entre 1876 et 1894

[2] « humboldtien » en ce qu’il reproduit cette association de l’aventure et de la découverte scientifique propre au récit du célèbre voyage accompli dans la zone des tropiques d’Amérique par Alexander von Humboldt (naturaliste et explorateur allemand, 1769-1859) au début du XIXe siècle et qui lui avait permis de gagner l’intérêt de l’Europe pour le nouveau savoir géographique, fondé sur la mesure et l’observation rigoureuse.

5 commentaires sur « Élisée Reclus, le géographe qui n’aimait pas les cartes »

  • permalien Lyonel Kaufmann :
    14 novembre 2007 @14h41   »

    J’ai découvert des aspects d’Elisée Reclus que je n’imaginais pas. Alors merci parce que votre billet engage aussi au rêve. Celui de Reclus invite au nôtre.

  • permalien Thierry Paillard, artiste :
    16 novembre 2007 @23h58   « »
    Élisée Reclus, le géographe dont on a voulu porter la parole

    merci pour cet article nous sommes quelques artistes à avoir tenus depuis quelques années les textes de Reclus devant un public toujours étonné et enthousiaste de rencontrer une telle modernité ! nous avons représenté l’été passé à Arles (13) une création qui entremêlait l’essai de Élisée R., "L’histoire d’un ruisseau", une composition musicale de hervé Legrand en direct et des projection géantes de photos tirées d’un travail très important de Raymond Martinez sur l’eau et les traces de vie, avec un couples de comédiens qui ont tenu l’ensemble de ces partitions à bout de mots l’évidence de l’actualité du texte, quoique "taillé" en morceaux choisis, a pu déployer toute sont ampleur visitez les images du spectacle : http://www.cie-rougevert.com/ruisse... depuis le site : http://www.cie-rougevert.com

  • permalien Jean :
    19 novembre 2007 @12h16   « »

    Super intéressant. Géographie au croisement de l’histoire et de la culture, autant que des contraintes topologiques...

    J’attends la suite avec impatience !

  • permalien raouf :
    20 novembre 2007 @12h56   « »

    étudiant préparant le capes d’histoire-géographie, j’assiste à un cours de préparation à "l’épreuve sur dossier" qui inclut de l’épistémologie de la géographie... lorsqu’est évoquée l’incontournable figure d’Elisée Reclus, on nous signale généralement assez rapidement son engagement politique (communard etc.) mais sans souligner de quelle manière celui-ci a eu des conséquences concrètes dans sa réflexion intellectuelle et géographique. je vous remercie donc pour cet article synthétique, stimulant et instructif ! en espérant que le livre de Federico ferretti sera prochainement disponible en langue française !

  • permalien odilon :
    23 novembre 2007 @21h04   «

    Pour Jean et Raouf,

    je ne sais pas s’il faut attendre qu’une suite arrive comme ça d’elle même ou si ce n’est pas bien plus intéressant et plus enrichissant de fouiller du côté de chez cet homme qui a beaucoup écrit et sur lequel on a aussi écrit. Je vous y invite. L’engagement politique d’Élysée Reclus n’est-il pas tout autant respectable que celui des pouvoirs en place qui dessinent (et décident) pour nous et de l’Histoire et de la Géographie ?

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