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Lettre du Caire

Nostalgie royale en Egypte

par Stéphanie Wenger, 12 novembre 2007

C’est le week-end à Alexandrie. Pour lui faire prendre l’air, le père de Sara a décidé de l’emmener dans les jardins de Montaza, l’ancien palais du roi Farouk. Il s’attarde un instant dans l’hôtel cinq étoiles qui a réservé un corridor a des photos et des pièces d’époque. « Tu vois, lui, c’est le roi Farouk. » La petite fille reprend son père avec un sourire : « “Farouk” seulement, pas “le roi Farouk” ! A l’école on nous a dit de l’appeler comme cela. » Avec l’avènement de la République en 1953, à l’issue d’une révolution menée par le mouvement des officiers libres, Farouk a perdu son titre pour devenir un sujet comme les autres. Mais dans l’Egypte d’aujourd’hui, où l’on use et abuse des titres, tout ce qu’il y a de républicain – doctor, mohandess (ingénieur) –, ou non : Pacha voire Pach Mohandes, la mise au point du professeur n’est pas fortuite.

Lorsque le dernier mois de ramadan on a annoncé la diffusion d’une série, intitulée Le Roi Farouk, certaines dents ont commencé a grincer. Outre la liberté de langage, c’était la première fois que cette période de l’histoire et la personne du roi étaient portées sur le petit écran. Le feuilleton, au budget royal de 20 millions de LE (3 millions d’euros), avait pour circonstance aggravante d’être produit par une chaîne saoudienne, le réalisateur et l’acteur principal étant de nationalité syrienne.

Dans tout le monde arabe, qui passe l’immense partie du mois de jeûne à regarder la télévision (1), la série a été un succès. En Egypte surtout... A tel point qu’à la fin de sa diffusion, deux chaînes ont racheté les droits et la repassent. Dans les journaux, les pour et les contre s’affrontent, les historiens montent au créneau pour souligner les invraisemblances, d’autres titres ressortent des photos d’archives et offrent des pleines pages sur « l’âge d’or de l’Egypte », la Belle époque…

Dans une émission de la télévision nationale égyptienne, la scénariste Lamis Gaber a été invitée à parler du feuilleton : « J’ai voulu montrer une image différente de celle répandue dans la société qui est celle d’un coureur de jupons et d’un alcoolique. » Sur le plateau, un acteur d’un certain âge se laisse entraîner par ses sentiments et se remémore des images de son enfance : « Tu te rappelles de comment était le centre-ville à l’époque ? »« oui, répond elle rêveuse… tu te souviens de ces arbres au bord du Canal ?... »

Un vent de nostalgie souffle sur les rives du Nil. Il n’épargne pas ceux qui sont trop jeunes pour avoir connu cette période mais qui ne peuvent s’empêcher de la regretter.

Ingy a 26 ans. Elle se définit comme royaliste et fait partie d’un groupe qui s’est baptisé La famille royale du royaume d’Egypte. « Nous souhaitons revisiter l’histoire telle qu’on nous l’a apprise : que le roi était corrompu et alcoolique, qu’il n’a rien fait pour l’Egypte. Nous voulons avoir une vision différente de celle qui nous est imposée par le pouvoir en place depuis la Révolution. »

Pour Chaymaa Hassabo, chercheur au Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej), la série est « un succès car c’est une réécriture de l’histoire. Beaucoup sont déçus de la République, et pensent que la monarchie n’est pas pire que ce qu’ils sont en train de vivre ». Hisham, 40 ans, est de cet avis : « Un petit groupe de privilégiés se partagent les richesses du pays, et le pouvoir va certainement être transmis du père au fils. Quelle est la différence entre aujourd’hui et cette époque ? »

Dans un article paru dans le quotidien Al Masry el youm, le sociologue Saad Eddine Ibrahim va plus loin. Il décrit une époque où l’ouverture d’esprit était la règle, où les conflits qui traversaient la société étaient loin d’être aussi aigus qu’aujourd’hui : « Le feuilleton a donné une image réelle de l’Egypte au cours de l’ère royale libérale. Le multipartisme existait, il y avait un parlement animé d’une vivacité politique. Il a donné une vision des pachas et de leurs conflits, du palais royal et de ses complots, des Anglais et de leur domination, qui même avec une occupation réduite continuaient à influencer le cours des événements égyptiens... »

La polémique est à la hauteur du succès d’audience. L’auteur et le réalisateur du feuilleton ont été accusés d’être monarchistes, pro-Moubarak ou anti-Moubarak, instrumentalisés par l’étranger ou par le pouvoir pour faire accepter l’idée d’une succession héréditaire. A toutes ces attaques, Lamis Gaber répond posément et rejette toute interprétation au regard de la situation politique actuelle : elle a commencé à écrire cette histoire il y a quinze ans, la série proposée à la télévision nationale égyptienne il y a quelques années a été refusée.

Moaaz, 22 ans, ne croit pas à l’histoire d’un complot venant des pays du Golfe, mais il souligne : « Le producteur est saoudien, et le réalisateur syrien. La première est une monarchie et le second régime est sous la coupe d’une seule famille. Leur vision de la monarchie égyptienne et de la République est forcément influencée par leur propre culture politique. »

Le regard posé sur cette période par le feuilleton soulève quelques questions. L’auteur affirme avoir voulu s’intéresser d’abord à la personnalité du roi Farouk, se concentrer sur l’aspect humain, ses relations familiales, et laisser au second plan l’Histoire. Pour un personnage politique de premier plan qu’est un roi, le parti-pris peut paraître contestable.

Auteur et fans revendiquent le droit à une image objective du monarque, un homme avec ses défauts et ses qualités. Aux yeux de ses nouveaux admirateurs, Farouk a troqué le costume d’alcoolique invétéré contre « l’image d’un homme qui n’a jamais bu une goutte d’alcool ! ». Selon Nabil El Hafaloui, un acteur invité à débattre avec Lamis Gaber, « on a pris l’habitude après la Révolution de détruire l’image de tout ce qui existait avant. Si l’on veut corriger cela, il ne faut pas être excessif dans l’autre sens et dépeindre la monarchie comme un âge d’or. »

Stéphanie Wenger

(1) Lire « Du bon usage des feuilletons télévisés égyptiens », Le Monde diplomatique, mai 1995.

Lire aussi : « La lutte toujours recommencée des paysans égyptiens », par Beshir Sakr et Phanjof Tarcir, Le Monde diplomatique, octobre 2007.

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