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Lettre de Séoul

Corée : l’argent de la paix

par Any Bourrier, 20 novembre 2007

L’heure est à l’euphorie à Séoul : dix ans après la crise financière de 1997 qui avait poussé son économie au bord de la faillite, la Corée du Sud a renoué avec la croissance, mis de l’ordre dans son système bancaire, restructuré ses Chaebols (grandes entreprises) et a tourné la page. Depuis la tenue, début octobre 2007, du deuxième sommet inter-coréen à Pyongyang qui a ouvert de nouvelles perspectives de coopération avec le Nord, la dixième économie mondiale doit faire face à un autre défi : mobiliser les moyens de son ambition et attirer les investissements étrangers aussi bien sur son propre marché que sur celui de son encombrant voisin. Les initiatives se multiplient tels le « Festival des investissements étrangers » début novembre ou la création pour la première fois d’un organisme regroupant les grands groupes industriels du pays décidés à investir dans le Nord.

Le rythme accéléré de l’économie sud-coréenne est visible partout : des villes nouvelles se construisent sur l’île d’Inchon, destinée à faire partie d’une future zone économique spéciale réunissant les deux Corées. Les chantiers navals et des aciéries gigantesques se succèdent le long des autoroutes entrelacées – la Corée du Sud demeure le premier constructeur naval et le deuxième producteur d’acier au monde. De nouvelles infrastructures émergent non seulement autour de la capitale mais également vers le sud de la péninsule, où la ville de Yeosu, candidate à l’exposition universelle de 2012, met en place un projet écologique et scientifique ambitieux.

En fait, le gouvernement veut utiliser ce dynamisme retrouvé au service d’une politique, celle du rapprochement avec la Corée du Nord. Il s’est engagé à aider Pyongyang dans une transition vers l’économie de marché, afin d’éviter un effondrement brutal du régime communiste, qui fragiliserait Séoul. Symbole de cette coopération bilatérale toute neuve, la zone économique spéciale de Kaesong, l’ancienne capitale impériale où, depuis août 2000, la Corée du Sud construit le Complexe industriel de Kaesong (KIC).

La visite du site est digne d’un roman d’espionnage du temps de la guerre froide. Les autorités sud-coréennes font tout leur possible pour ménager la sensibilité sourcilleuse des voisins du Nord : pas de journaux, pas de publication venant du Sud, pas de photo sans autorisation préalable. Le voyage est relativement court puisque Kaesong se trouve à une soixantaine de kilomètres au nord de Séoul. Mais l’autocar passe la frontière avec précaution, parcourt prudemment les quelques kilomètres de la zone démilitarisée (DMZ), une balafre héritée de la guerre de Corée, transformée depuis, par l’absence de l’homme, en paradis d’oiseaux rares et de certains animaux en voie de disparition, comme l’ours noir de Sibérie. A la frontière, des passeports sont confisqués par la douane nord-coréenne, sous de mauvais prétextes. Ils seront rendus à la fin du voyage, grâce aux pourboires généreux du directeur général de Hyundai Asan, M. Byun Ha-jung. « Ce sont des taxes normales », se défend-il en sortant une liasse de billets de dollars de sa poche. Le chantage aux devises reste une pratique courante en Corée du Nord.

Preuve toutefois de l’évolution des relations inter-coréennes, la route est bordée de poteaux électriques qui transportent l’électricité produite en Corée du Sud vers la zone économique spéciale. La première phase du complexe industriel de Kaesong, qui en comprend trois, s’étend sur une surface de 330 hectares. A la fin de la dernière phase, environ 500 entreprises devront y être installées. Pour l’instant, seules 26 usines produisent des biens de consommation courante, employant environ 10 000 ouvriers nord-coréens. Le salaire mensuel y est de 70 dollars. Mais l’argent ne va pas directement dans la poche du salarié ; il transite par une agence nord-coréenne qui le reverse aux ouvriers. Les sommes ainsi redistribuées restent confidentielles, ce qui porte à croire que les autorités nord-coréennes en gardent l’essentiel.

La production y est basique : bijouterie, emballages, produits de beauté, chaussures de sport. Elle est commercialisée en Corée du Sud. Les investisseurs étrangers se montrent sceptiques sur les possibilités d’exporter les produits « made in North Korea », dans la mesure où l’embargo de Washington interdit leur entrée sur le territoire américain et l’accès au marché chinois demeure difficile en raison des taxes douanières imposées par Pékin. Le plus beau fleuron du KIC est l’usine des chaussures de sport gérée par Hyundai-Asan, la filiale du grand groupe industriel sudiste, qui a été le premier à s’engager dans la coopération inter-coréenne. Deux mille ouvrières, maquillées et coiffées comme pour une représentation, dressées à ne pas lever les yeux de leurs machines malgré le regard indiscret des visiteurs étrangers, collent, cousent, assemblent des milliers de baskets destinés à l’exportation dans un silence surprenant, ne parlant presque pas entre elles. Dans cette usine à l’odeur de produits chimiques entêtant, ces jeunes femmes originaires de Kaesong, qui portent le badge du « Grand Leader » Kim Il Sung sur leur uniforme, illustrent en quelque sorte la logique des rapports économiques entre les deux pays : la main d’œuvre bon marché et exploitable du Nord pour produire des biens de consommation courante grâce à l’apport de la technologie et des capitaux du Sud. Le prix de la main d’œuvre à Kaesong peut être considéré comme l’un des plus bas au monde.

La « déclaration de paix et de prospérité » publiée à Pyongyang à l’issue du sommet du 4 octobre énumérait une série de projets, notamment dans les transports telles la rénovation de la voie ferroviaire entre la ville de Kaesong et celle de Sinuiju, près de la frontière chinoise, ou la mise en service de la voie ferrée raccordant le Sud et le Nord à travers la zone démilitarisée… On parle même d’une zone économique spéciale autour du port militaire stratégique nord-coréen de Haeju permettant une délocalisation d’une partie de l’activité des puissants chantiers navals sud-coréens. Du 14 au 16 novembre, les premiers ministres des deux Corée se retrouvaient à Séoul pour définir les modalités de fonctionnement de ces nouveaux espaces.

De plus, les autorités de Séoul s’apprêtent à lancer une coopération économique dans les eaux de la mer Jaune, qui permettrait d’abolir de facto la frontière maritime qui la sépare de la Corée du Nord depuis bientôt soixante ans. Une décision historique. Toutefois, les discussions s’avèrent difficiles, Pyongyang exigeant que la ligne de frontière maritime, connue sous le nom de Northern Limited Line (NLL), source de tension entre les deux pays en 1999 et en 2002, soit redéfinie en sa faveur. Mais les pourparlers sont engagés.

Any Bourrier

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