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Les « mixtapes » à l’épreuve du droit d’auteur

Des maisons de disques bousculées par la rue

En France, une commission officielle présidée par... le directeur de la Fnac
est parvenue à une entente entre les fournisseurs d’accès à Internet et les représentants de l’industrie musicale pour « éduquer » les internautes, sous la menace de la déconnexion temporaire, voire définitive pour les multirécidivistes du « piratage ». Aux Etats-Unis, au nom de cette même
lutte, deux disc-jockeys ont été jetés en prison. Pourtant, les pratiques
musicales de rue qu’ils personnifient sont l’un des principaux vecteurs
de promotion des nouveaux artistes.

par Thomas Blondeau, 27 décembre 2007

Thomas Blondeau est journaliste, coauteur (avec Fred Hanak) de Combat rap. Vingt-cinq ans de hip-hop, Castor Music, Paris, 2007. Cet article est paru dans Le Monde diplomatique de janvier 2008. Lire également « Une vision consumériste de la culture », par Guillaume Champeau, La valise diplomatique, 11 décembre 2007.

Atlanta, 10 janvier 2007. Après une courte audition par le Federal Bureau of Investigation (FBI), M. Tyree Simmons (connu sous le nom de « DJ Drama »), 28 ans, et son comparse M. Donald Cannon (« DJ Don Cannon »), 27 ans, sont jetés en prison. Dans les locaux de leur label Aphiliates Records situés au 147, Walker Street, la police saisit « quatre-vingt-un mille CD contrefaits, quatre véhicules, du matériel d’enregistrement, de gravure, et des piles de CD vierges », selon le shérif Jeffrey C. Baker. Dans cette affaire, la police agit à la suite d’une plainte déposée par la Recording Industry Association of America (RIAA), qui s’inquiète du volume croissant de mixtapes – une forme de compilations mixées évoluant parfois à la lisière de la législation sur le copyright.

Mis en cause au titre de la loi RICO (Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act) de 1970 (1), qui facilite la lutte contre les organisations criminelles, les deux DJ sont passibles de longues années de prison. Dans la foulée, la police met en place un plan d’action concernant douze villes – dont Atlanta et New York –, infiltre des labels et arrête des DJ et des propriétaires de magasins. Inquiétés officiellement pour « contrefaçon et violation de la législation sur le copyright », selon M. Brad Buckles, président de la RIAA, DJ Drama et à travers lui le marché de la mixtape – en croissance exponentielle depuis 2000 – sont implicitement tenus responsables des pertes de l’industrie du disque, notamment de la baisse du nombre d’unités vendues (– 12,8 % pour le seul format CD) et de résultats financiers globaux en chute de 6,2 % en 2006 (2).

Point culminant d’une série de raids lancés dès 2004 chez les producteurs et disquaires indépendants qui commercialisent ces disques, cette arrestation dépasse la simple infraction à la loi sur la propriété artistique et met en cause le fonctionnement de l’industrie du disque américaine dans son ensemble. En effet, la mixtape n’est pas une simple contrefaçon de CD comme l’entend la RIAA dans son argumentaire. En outre, les deux parties sont historiquement interdépendantes, établissant un partenariat artistique et marketing qui prévaut depuis vingt ans. Aussi, l’attaque de la RIAA est ambiguë et révélatrice d’une crise bien plus grave pour l’industrie culturelle américaine.

Au début des années 1980, alors que le rock s’épanouit dans des salles de concerts, le rap, marginal, vit dans la rue. Devant la frilosité des grands labels et des réseaux radiophoniques à découvrir et promouvoir cette culture naissante, les adeptes du rap prennent en main leurs propres artistes, via les DJ, véritables directeurs artistiques underground à l’origine d’un réseau musical parallèle dont la mixtape est le cœur.

Sur cet enregistrement artisanal, le DJ façonne un arrangement inédit à partir de créations propres, de versions instrumentales connues ou de « trésors » que lui seul possède, et sur lequel il invite des rappeurs à s’exprimer en toute liberté. Armé de deux platines, le créateur d’ambiances mélange, découpe et remixe ces morceaux à sa guise, insérant ici une série de scratchs incisifs, là un a cappella de tel rappeur célèbre, puis des sirènes, des coups de feu et autres hurlements culturels qui font trembler l’Amérique. Chauffés à blanc par ce « mix » incendiaire, les rappeurs invités s’en donnent à cœur joie, libèrent des rimes exclusives qui ne se retrouveront sur aucun album officiel, réinterprètent leurs couplets célèbres ou règlent verbalement leurs comptes avec les rappeurs rivaux dans cet argot fleuri que l’Amérique puritaine interdit d’antenne.

Née à une époque où les albums de rap étaient encore rares, la mixtape est devenue le bastion de la créativité du rap, un lieu de liberté artistique totale. « La mixtape est comme un journal de la rue, explique DJ Green Lantern, qui travaille sur scène avec le chanteur Eminem. Tu sais qui est dans le coup, qui ne l’est plus, tu découvres les nouvelles têtes, les règlements de comptes entre rappeurs, la vie de la communauté, c’est là que les choses se passent. »

« Attention, précise le Français DJ Mars, lui aussi producteur. Ce n’est pas un album de rap comme en sortent les grands labels, mais un disque de rue. On est dans un autre domaine, dans un petit circuit underground à la diffusion confidentielle. » Contrairement à ce qu’insinue la RIAA, la mixtape n’est donc pas un simple disque contrefait (piraté dans son intégralité), mais un objet de création à la dimension artistique indéniable.

L’industrie du disque, qui ne l’ignore pas, a toujours su en tirer profit. En prise directe avec la rue et ses stars naissantes, les DJ font office de têtes chercheuses et, en invitant des rappeurs souvent inconnus, assument le risque de la découverte artistique. Les mixtapes fonctionnent comme un premier filtre, un tampon entre la rue et les maisons de disques, qui ne prendront jamais le risque de signer avec un artiste qui n’a pas écumé ce circuit et qui ne possède aucune notoriété.

L’explosion du rap sudiste (Memphis, Atlanta, Houston...) que la série de mixtapes de DJ Drama a accompagnée depuis 2000 s’est d’ailleurs soldée selon ce schéma par la signature en « major » d’une cohorte de rappeurs qui y avaient fait leurs classes : Lil’Wayne, T.I., Young Jeezy... « Le rap n’est pas le rock, ajoute DJ Green Lantern. Dans le rap, tu n’envoies pas une maquette de cinq titres à un label. Ici, c’est la rue qui parle via les mixtapes. Et quand la rue parle, les labels écoutent. » Aussi, pas un seul des rappeurs « starisés » par l’industrie n’a échappé à ce circuit : « Tous, sans exception, ont débuté sur des mixtapes  », explique Lloyd Banks, un rappeur proche de 50 Cent, le plus gros vendeur du rap actuel, dans le documentaire Mixtape : The Movie (3) : « Ce sont ces DJ qui nous ont lancés en organisant notre promotion dans la rue. C’est pareil pour tous les autres : 50 Cent, Young Buck, Jeezy... » DJ Sickamore (Brooklyn) confirme : « Les directeurs artistiques passent leur temps à nous appeler pour nous demander qui sont les rappeurs qui montent et ont du crédit dans la rue. Ils sont morts. Ce sera bientôt notre job. »

Véritable vivier de talents où les maisons de disques repèrent leurs futures stars, ce circuit informel représente également une puissance promotionnelle non négligeable. Jusqu’à la fin des années 1990, l’industrie a d’ailleurs évolué en bonne intelligence avec lui, le fait pour un label de voir son artiste invité sur la mixtape d’un DJ célèbre étant la garantie d’une bonne réputation, un gage de crédibilité. Sans pour autant que les DJ s’acquittent des droits de reproduction ou se soucient d’une quelconque politique de droit d’auteur, leur travail n’a jamais été attaqué : « Au contraire, précise DJ Kay Slay, un des nababs américains de la mixtape. Ils nous envoient eux-mêmes leurs nouveaux morceaux, en sachant très bien pourquoi ils le font. Ils savent que ça risque de se retrouver sur une mixtape et que ça va faire de la promo à leur artiste ou permettre de le tester auprès de la rue. » Et, si les termes de cet accord tacite semblent avoir changé à l’heure où l’on jette DJ Drama en prison, les choses tournent pourtant encore à l’avantage de l’industrie : « Le récent album de Lil’Wayne [Cash Money, Universal] s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires sans avoir bénéficié d’une réelle rotation radio, son seul single ne dépassant pas la 32e place dans le top 100. Il est difficile d’imaginer qu’il aurait atteint ce score sans l’aide d’un DJ (4) », expliquait le New York Times en janvier 2007.

Vecteur de découverte artistique et puissance promotionnelle organisée, la mixtape est une aubaine pour les labels. Mais ce profit n’est pas sans revers. Car, comme une loyauté envers ce circuit parallèle dont elles sont toutes issues, les stars du rap n’ont jamais cessé de revenir à la source écraser leurs rimes sur ces mixtapes qui échappent complètement à la distribution officielle de leurs patrons. Même une star comme Eminem – soixante-dix millions d’albums vendus – a besoin d’entretenir sa crédibilité, d’être présent dans la rue durant les longues périodes qui séparent les albums qu’il enregistre pour Universal.

Le développement des mixtapes n’est, au fond, qu’une réponse aux lourdeurs structurelles de l’industrie, fruit du criant décalage entre l’énergie créatrice du milieu rap et les politiques planifiées des majors. Comme si, digéré par des politiques industrielles, le rap restait en vie grâce à sa propre politique artistique en distribuant hors système (5) certains de ses meilleurs crus, faisant des DJ et revendeurs des nababs.

Quel est le sens de l’attaque de la RIAA, sinon un constat d’échec de la part d’une industrie archaïque incapable de s’adapter ? Car, si elle a longtemps dédaigné ce marché devenu rentable grâce à la roublardise visionnaire de quelques capitalistes de rue, l’industrie s’en est aussi elle-même exclue : « Ce qui ennuie les labels, c’est qu’ils n’ont pas su prendre le train en marche. Le rap existait déjà quand ils s’y sont intéressés et il existera après puisque finalement les DJ n’ont pas besoin d’eux. Ce n’est pas une question de copyrights sur quelques instrumentaux, c’est une question de monopole sur les ventes », résume DJ Green Lantern.

Face à l’offensive de l’industrie, de nombreux DJ entendent faire profil bas, pour quelques mois au moins. Le volume des mixtapes en circulation a diminué au premier semestre 2007. En France, deuxième marché sur l’échiquier mondial du rap, la tolérance prévaut pour l’heure, même si les mixtapes de JR Ewing ou de DJ Junkaz Lou envahissent l’hexagone selon le même modèle. Mais le phénomène ne sera pas enrayé par l’arrestation de quelques contrevenants. Si les artistes savent bien que leurs « mix » ne sont pas exempts de toute illégalité, ils savent aussi que « l’industrie a voulu tout verrouiller, vendre le rap comme on vend des fruits et en récupérer tous les bénéfices à la place des vrais acteurs. Mais la mixtape est l’élément irréductible qui vivra toujours en dehors du système. Ils nous reste au moins ça. Et si elle ne veut pas composer avec, alors qu’elle aille au diable », lâche Chuck D, leader du groupe new-yorkais Public Enemy. On n’arrête pas cet instinct du verbe qui déchire depuis vingt-cinq ans des kilomètres de bande analogique.

Thomas Blondeau

(1) La loi RICO avait été élaborée pour lutter contre le crime organisé. Son but était de fournir aux procureurs les moyens de poursuivre en justice les membres de gangs criminels accusés d’avoir participé à deux actes répréhensibles sur une période donnée. Elle permettait de les condamner automatiquement à vingt ans de prison.

(2) RIAA, « Year-End shipment statistics » (rapport 2006).

(3) Mixtape : The Movie, un film de Walter Bell, Cando Entertainment - 2Good - Warner, 2007.

(4) En l’occurrence DJ Drama, qui a consacré plusieurs mixtapes à ce rappeur.

(5) Lire Mario D’Angelo, « L’impitoyable industrie du disque », Le Monde diplomatique, juin 1998.

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