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Gestion de l’eau : entre conflits et coopération

lundi 14 janvier 2008, par Philippe Rekacewicz et Salif Diop

Salif Diop est chef de projet pour le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) à Nairobi.

« Il est plus facile et plus équitable de se répartir les bénéfices de l’exploitation de l’eau que l’eau elle-même. » C’est par cette équation que M. Aaron Wolf exprime le mieux le problème : pourquoi se faire la guerre pour s’approprier une ressource, si une gestion partagée en permet non seulement l’accès, mais aussi une exploitation économique qui « rapporte » ? Les exemples de coopération sont plus nombreux que les conflits lorsqu’il s’agit de partager l’eau. Bien que les divergences et les tensions entre Etats concurrents persistent, on est encore bien loin des « guerres de l’eau » dont on nous annonce l’imminence depuis quelques années.

Si les données du problème restent simples, les pratiques politiques et les enjeux stratégiques compliquent souvent la lecture des situations régionales. En Asie centrale ex-soviétique, par exemple, les Etats ne se perçoivent pas en conflit les uns avec les autres. Ils multiplient les traités de coopération, les réunions internationales au cours desquelles ils n’oublient jamais de réaffirmer l’amitié indéfectible qui lie leurs pays. Sur le papier, les accords de gestion transfrontalière semblent fonctionner, mais, sur le terrain, pratiquement aucun quota n’est respecté, ce qui crée des tensions à toutes les échelles : de la parcelle, du district ou de l’Etat.

L’eau, dont la caractéristique est de se mouvoir rapidement en surface ou en sous-sol, est une ressource matérielle qui, à la différence de beaucoup d’autre, est découplée de la géographie politique. « Elle fait fi des frontières qu’elle franchit sans passeport », rappellent Kevin Watkins et Arunabha Ghosh [1]. Elle est donc avant tout une ressource partagée qui nécessite une gestion transfrontalière commune. Les pays partageant l’eau d’un même bassin sont « condamnés » à coopérer s’ils ne veulent pas se battre pour en avoir le contrôle. L’eau partagée peut être un atout dans la paix comme dans la guerre.

Ce sont non seulement les Etats qui sont en concurrence pour l’usage de l’eau, mais encore, dans ces mêmes Etats, les différents secteurs de l’économie (industrie, agriculture, usage domestique). Les relations des pays en amont (qui contrôlent les sources) et ceux situés en aval (qui reçoivent les débits « décidés » par les pays en amont) sont complémentaires. Les mécanismes institutionnels existent, mais, au-delà des discours, la réalité montre qu’ils fonctionnent mal. Kevin Watkins et Arunabha Ghosh rappellent enfin que « l’usage que l’on peut faire de l’eau en un lieu donné dépend de celui qui est fait en d’autres lieux ».

Quelques exemples de conflits régionaux

En Inde, le déclenchement du conflit autour du fleuve Cauvery s’est fait autour de l’usage concurrent de l’eau entre l’Etat du Tamil Nadu, en aval du fleuve (région traditionnelle d’agriculture irriguée), et celui de Karnataka, en amont, où le développement de l’agriculture irriguée est relativement récent. Les prélèvements en amont avaient provoqué une grave pénurie en aval et conduit à des violences entre les populations des deux Etats qui avaient refusé de se soumettre à une décision de justice rendue dans le cadre de ce conflit.

Dans le Bassin du Mékong, en 1994, dans les mois qui suivirent l’inauguration du barrage thaïlandais de Pak Mun, en amont du fleuve, les conditions environnementales se détériorèrent rapidement. Les stocks de poissons, en particulier, diminuèrent sensiblement, affectant gravement les conditions de vie de plus de 25 000 personnes qui dépendaient directement de la pêche pour survivre. Ces populations victimes se battent encore aujourd’hui pour obtenir réparation.

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Bassin du Mékong
Philippe Rekacewicz, 2006

En Afrique australe, deux conflits majeurs se cristallisent autour de la gestion des ressources en eau. Les revendications hydrologiques du Botswana pour la préservation du delta de l’Okavango-Makgadikgadi et de son écotourisme (dont les retombées financières sont importantes) sont à l’origine d’un conflit avec la Namibie (situé en amont du fleuve) qui envisage de canaliser l’eau de l’Okavango vers la capitale Windhoek pour couvrir les besoins en consommation industrielle et domestique. Par ailleurs, la construction du système de barrages et les transferts d’eau dans le secteur sud-africain du bassin de l’Incomati ont réduit le débit d’eau douce dans l’estuaire du fleuve situé au Mozambique, et ont entraîné la salinisation du bassin et la dégradation des écosystèmes de l’estuaire, notamment la disparition des plantes et des animaux qui présentaient une intolérance au sel et qui constituaient les seuls moyens de subsistance des populations de cette région.

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L’Asie centrale est le théâtre depuis plus de cinquante ans d’un conflit parmi les plus persistants de la planète pour l’utilisation de l’eau des deux fleuves Amou Daria et Syr Daria, qui alimentent tous deux la mer d’Aral. La distribution géographique très particulière des ressources en eau met ces pays en état de forte dépendance les uns vis-à-vis des autres. Aucun d’eux ne peut gérer ses ressources hydrologiques sans négocier avec ses voisins sur la manière de le faire. A part le Kazakhstan, équitablement pourvu en eau et richesses énergétiques, on peut tracer une ligne de partage entre :

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Disponibilité en eau en Asie centrale
Ph. R. 2004

- le sud-est regroupant deux pays « amonts » (Kirghizstan et Tadjikistan) qui possèdent la quasi-totalité des sources d’eau mais sont dépourvus de gaz et de pétrole (par contre grands producteurs d’énergie hydro-électrique),

- et le sud-ouest, avec deux pays « avals » (Ouzbékistan et Turkménistan) riches en pétrole et en gaz, mais n’ayant pas ou très peu de sources d’eau (malgré d’énormes besoins pour irriguer les immenses surfaces couvertes de cultures de coton et de riz).

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Gestion de l’eau dans la valléée du Fergana
Ph. R. 2004

Les champs de coopérations économiques sont nombreux et apparemment logiques, les uns possédant l’or bleu, les autres l’or noir. Mais ce serait sans compter avec la complexité du grand jeu géopolitique régional dans lequel les ressources en eau sont utilisées non seulement pour l’irrigation et la production d’électricité, mais aussi comme moyen de pression politique sur les pays voisins.

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Gestion et pollution de l’eau en Asie centrale
Ph. R. 2003

Au Proche-Orient et dans les pays du Golfe, la pénurie d’eau est une réalité qui alimente aussi les tensions. Dans cette région, on est passé d’une situation de stress hydrique à une situation de pénurie, qui pourrait bien à l’avenir s’accentuer et devenir critique. La résolution des questions liées à l’usage de l’eau conditionne en partie les espoirs de paix. L’Etat hébreu n’a guère de ressources propres en eau, si ce n’est les nappes phréatiques palestiniennes de Cisjordanie qu’il exploite illégalement pour son propre profit. Il dépend essentiellement du Jourdain et de sources situées au Liban et en Syrie. Pour Israël, la protection « militaire » de ces sources d’approvisionnement n’est pas un vain mot : en 1964, sous la menace d’une opération armée israélienne, un projet de canal de dérivation sur le plateau du Golan entre les fleuves Hasbani (Liban) et Yarmouk (Syrie) ne fut jamais réalisé. En 2001, les Israéliens ont à nouveau menacé de bombarder un tout nouveau canal de dérivation des eaux du même fleuve Hasbani, et un peu plus tard promettaient le même sort au barrage de l’Unité en construction sur le fleuve Yarmouk, si toutefois il était mis en service…

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L’eau au Proche-Orient
Ph. R. 2007

Les Etats de la région ont accru leurs prélèvements, compromettant le renouvellement de la ressource. Les eaux de surface n’étant guère abondantes, ils ont surexploité les nappes souterraines. Au Liban et en Jordanie, comme en Arabie saoudite ou dans les Emirats arabes unis, la baisse du niveau des nappes s’est accompagnée d’intrusions d’eau salée dans les puits. En quête de sources d’eau douce alternatives, Israël et les Etats pétroliers de la péninsule ont intensifié leur recours aux usines de dessalement. Israël a aussi signé un accord pour le transfert d’eau douce par tanker depuis la Turquie.

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Géopolitique de l’eau dans le Golfe
Ph. R. 2002

Dans le bassin du Tigre et l’Euphrate, c’est la Turquie qui détient la clé de l’approvisionnement en eau. Ces régions, sans irrigation, seraient pour l’essentiel vouées à la steppe et au désert. Le Tigre et l’Euphrate prennent leur source dans les montagnes anatoliennes, dont les neiges alimentent le débit des fleuves. L’Euphrate parcourt 500 km en Turquie, traverse la Syrie sur 650 km avant de serpenter encore sur 1 600 km en Irak. Il y rejoint le Tigre, qui coule pour les deux tiers de son cours en terre irakienne.

Avec la pression démographique, l’irrigation a progressé. Pour étendre les terres cultivées, les Etats ont élevé des barrages. Ils se sont même livrés à une surenchère qui a failli dégénérer en conflit militaire entre la Syrie et l’Irak, lors de la mise en eau du barrage de Tabqa dans les années 1970. Dans le sud de l’Irak, le Tigre et l’Euphrate s’écoulent en de multiples bras dans une zone de marais, traditionnellement peuplée de musulmans chiites. En 1991, à la suite de la guerre du Golfe, la population chiite s’est soulevée contre le régime de Saddam Hussein, qui, en réponse, a entrepris d’assécher les marais. La mise en œuvre du GAP (Great Anatolian Project), projet pharaonique de fragmentation des fleuves en Turquie, continue de susciter une vive inquiétude en Syrie et en Irak, où l’on craint une réduction sensible du débit.

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Le Tigre et l’Euphrate
Ph. R. 1998, mise à jour 2003
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Les marais du sud de l’Irak
Hassan Partow, Grid-Geneve, 2003
Depuis la chute de Saddam Hussein en 2003,
ces marais ont été réhabilités.

Si les pénuries persistent et se généralisent, les risques de conflits ouverts seront de plus en plus réels, et la seule voie sera celle de la négociation pour arriver à des accords ou des traités équitables. Mais encore faudra-t-il créer les conditions — gouvernance, processus de contrôle, éventuellement police — assurant l’application de ces accords sur le terrain. C’est à la suite d’une longue négociation que tous les pays riverains du Rhin ont accepté d’assumer l’énorme coût du draguage du port de Rotterdam (élimination de la vase polluée déposée par le fleuve). Il a fallu mettre en place un mécanisme institutionnel complexe et une structure de suivi pour arriver à ce résultat. Malheureusement, pour beaucoup d’autres régions, ces mécanismes n’existent pas encore.

A lire aussi

Frédéric Lasserre et Luc Descroix, Eaux et Territoires : tensions coopérations et géopolitique de l’eau et L’eau dans tous ses états, L’Harmattan, Paris, 2003.

Frédéric Lasserre, L’eau, enjeu mondial : géopolitique du partage de l’eau, Le Serpent à plume, Paris, 2003.

Georges Mutin, L’eau dans le Monde arabe, Carrefours de la géographie, Ellipse, 2000.

« Géopolitique de l’eau », Hérodote n° 102, 3e trimestre 2001.

Mohamed Larbi Bouguerra, Les batailles de l’eau : pour un bien commun de l’humanité, Enjeux Planète, Paris, 2003.

Reclaiming public water : achievments, struggles and visions from around the world, Transnational Institute (TNI and Corporate Europe Observatory (CEO), 2005.

Aaron Wolf, Atlas of the International Freshwater Agreement, PNUE, 2002.

Sylvie Paquerot, Un monde sans gouvernail : Enjeux de l’eau douce, Athéna, Outremont, Québec, 2005.

Salif Diop et Philippe Rekacewicz , Atlas Mondial de l’eau : une pénurie annoncée, Editions Autrement, Paris, 2003.

P. J Ashton, Avoiding Conflicts over Africa’s Water Resources, « Ambio », vol. 31, n° 3, mai 2002.

Vandana Shiva, La guerre de l’eau : privatisation, pollution et profit, Parangon, Paris, 2003.

Marc Laimé, L’eau : Pénurie, pollution, corruption, le Seuil, Paris, 2003.

Roger Cans, La bataille de l’eau, Le Monde éditions, Paris, 1994.

L’eau, source de vie, source de conflits, 15e forum « Le Monde diplomatique - les Carrefours de la pensée », Le Mans, 2005.

Sites Internet

- Sur le site The world’s water du Pacific Institute, lire la chronologie (fichier pdf téléchargeable) consacrée aux conflits liés à la gestion de l’eau

- Le blog de Marc Laimé : Carnets d’eau
- Office international de l’eau
- Aquastat - FAO
- openDemocracy : A global thirst : water, power and the poor
- openDemocracy : Vanishing shorelines, Hunting Down Water in India
- openDemocracy : Kazakhstan : glaciers and geopolitics
- Eau secours !
- H2O.net
- Transboundary freshwater dispute database
- Planète bleue info
- Pacific Institute : information on the world’s freshwater resources
- International rivers : people, water, life
- Association suisse pour le contrat mondial sur l’eau (ACME)
- Unesco : Bulletin d’information du portail de l’eau n° 112 (l’eau et la paix)
- Unesco : Ressources mondiales en eau au XXIe siècle

Notes

[1] Human Development Report 2006, Beyond scarcity : Power, poverty and the global water crisis, United Nations Development Programme (UNDP).

2 commentaires sur « Gestion de l’eau : entre conflits et coopération »

  • permalien Roberto :
    5 avril 2008 @16h15   »

    Salut,

    On mène une recherche sur la cooperation et les conflicts liées à la gestion de l’eau a niveau local dans cinq communes de cinq pays du Sud :

    Bolivie
    Malí
    Nicaragua
    Vietnam
    Zambie

    Vous pouvez consulter le site internet de la recherche :
    www.diis.dk/water

    Je fais partie de l’equipe au Nicaragua, et nous sommes interesés pour acueillir un-e étudiant-e stagier-e qui puisse nous aider avec les cartes : mettre en perspective spatial qu’est-ce qui ce passe.

    A tous ceux qui sont interessés, veuiller se mettre en contact avec moi à mon mail :

    roberto.rivas@nitlapan.org.ni

    Merci

    Roberto Rivas
    Managua

  • permalien Arnaud Cohen :
    14 novembre 2008 @18h42   «

    Je vous recommande les photos de l’exposition "L’art en Eaux Troubles" qui traitait justement des guerres de l’eau au XXI siècle.

    http://www.schoolgallery.fr/schoolg...

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