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« Effondrement », de Jared Diamond

18 janvier 2008

Ingénieur agronome, Daniel Tanuro a signé dans Le Monde diplomatique de décembre 2007 une critique du livre de Jared Diamond Effondrement (1). A la suite de cette publication, de nombreux lecteurs nous ont écrit pour nous faire part de leur indignation. Ils jugent injustifié le procès fait à ce scientifique et militant écologiste renommé qu’est Jared Diamond. D’où ce forum, destiné à leur permettre de débattre directement avec l’auteur de l’article.

Parmi les courriers reçus, celui de Colin Sanchez, reproduit dans le courrier des lecteurs du Monde diplomatique de janvier 2008 ; mais aussi, par exemple, celui de Bernard Thierry, biologiste au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), qui écrit :

Par le passé, des sociétés humaines ont probablement disparu parce qu’elles avaient détruit leur milieu naturel en exploitant ses ressources au-delà de ce qu’il pouvait supporter. Méditons leur sort pour ne pas répéter leurs erreurs. Ce message de Jared Diamond a une portée universelle, et je m’étonne de le voir réduit par M. Tanuro à une idéologie qui aurait pour tort supplémentaire d’être prise au sérieux par M. Sarkozy. La lecture des différents ouvrages de Diamond révèle une réflexion profondément humaniste, aux antipodes de « l’inquiétante pensée » qui lui est attribuée.

Dans son dernier livre, il analyse l’action des différents facteurs écologiques susceptibles de précipiter l’effondrement des sociétés et les réponses que certaines ont su apporter pour assurer leur pérennité. Il souligne que « les réactions d’une société dépendent de ses institutions politiques, économiques et sociales ainsi que de ses valeurs culturelles. » Le rôle qu’il fait jouer à la croissance démographique comme facteur aggravant des crises écologiques provoquées par les activités humaines lui vaut cependant la violente critique de M. Tanuro.

La prospérité amenée par une exploitation soutenue des ressources de l’environnement a pour effet une expansion des populations qui à son tour entraîne une augmentation de l’exploitation. Si l’écosystème est trop fragile pour soutenir l’augmentation des prélèvements, pollutions et autres dégradations sur le long terme, sa destruction s’accélère brutalement, entraînant une pénurie de ressources qui provoque l’effondrement de la société qui en dépend. On est en droit de discuter chacun des arguments que Diamond apporte à l’appui de cette thèse. M. Tanuro préfère affirmer que Diamond se satisfait de tout expliquer par la seule démographie et qu’il néglige des faits importants comme les différences d’impact des peuples en fonction de leur niveau de vie. J’ai peine à croire que nous ayons lu le même livre tant Diamond multiplie les exemples illustrant la complexité des relations entre pression démographique, impact écologique et crise des sociétés.

Tuer le messager pour ne pas entendre le message

Mais il y a plus préoccupant. L’essentiel de la diatribe de M. Tanuro repose sur une rhétorique faite de « déductions logiques » de son cru. On y apprend qu’envisager les conséquences de la croissance des populations humaines sur l’environnement revient à accuser les immigrants d’être à l’origine de la surpopulation et à tenir les habitants du Sud pour principaux responsables des problèmes de la planète. Recourir à des procès d’intention, au risque d’allumer des incendies ou des bûchers, est pour le moins dérangeant.

Les êtres humains ont longtemps lutté pour survivre au sein d’une nature plus forte qu’eux. Les écosystèmes furent généralement assez robustes pour absorber des destructions qui demeuraient locales. Aujourd’hui le nombre et l’impact grandissant des Homo sapiens met en danger la vie qui habite la surface de la Terre en même temps que les civilisations qu’elle nourrit. Il semble que discuter de cette réalité soit politiquement incorrect pour certains car cela suggèrerait de mauvaises solutions à d’autres. Tuer le messager pour ne pas entendre le message ne représente assurément pas une meilleure solution.

Guillaume Habert, chercheur, estime lui aussi que la question démographique, à laquelle il est par ailleurs erroné de réduire le livre de Jared Diamond, doit être prise en compte dans l’appréhension des problèmes écologiques. Il a lui-même été très intéressé par la description trouvée dans Effondrement des mécanismes qui provoquent la faillite d’une société :

Les points soulevés par l’analyse de M. Tanuro sont souvent justes. Malheureusement, sa volonté de diaboliser l’auteur, et par la même occasion l’un des lecteurs de celui-ci (M. Nicolas Sarkozy), entraîne une simplification de son discours qui, au final, fausse l’argumentaire. Ce qui me paraît le plus dommageable est qu’il ne développe pas les aspects qui me semblent très positifs dans ce livre. En effet, la compilation détaillée d’effondrements de nombreuses sociétés traditionnelles, de toutes les tailles et de toutes les régions du monde, permet de mettre en évidence le caractère nuisible pour l’environnement de la pollution culturelle d’un peuple expansionniste, qu’il soit polynésien, maya, viking ou européen moderne.

Inégalités sociales chez les Vikings

(…) La critique selon laquelle M. Jared Diamond ne prend pas en compte les questions sociales et politiques des différentes situations est fausse, puisqu’on peut lire : « Les facteurs politiques, sociaux et religieux tel que les rivalités entre les clans et les chefs, qui menèrent à l’érection de statues toujours plus imposantes, exigeant toujours plus de bois, de cordes et de nourritures ont certainement joué un rôle dans l’effondrement de la société de l’île de Pâques. » De même, il est inexact de prétendre qu’il ne prend pas en compte les inégalités sociales, alors qu’il écrit, à propos de l’effondrement des colonies vikings du Groenland : « Le pouvoir de la société viking du Groenland était concentré au sommet de la pyramide entre les mains des chefs et du clergé. Ces derniers étaient propriétaires de la plus grande partie des terres, possédaient les bateaux et avaient la mainmise sur le commerce avec l’Europe. Dans ce commerce, ils firent le choix d’importer essentiellement des marchandises qui leur conféraient du prestige ou les consolidaient (…). Ils utilisèrent les rares navires pour partir à la chasse dans le Nordesta afin d’acquérir des produits de luxe (comme l’ivoire et les peaux d’ours polaire) qu’ils pouvaient exporter en échange de ces importations d’article de valeur. (…) De nombreuses innovations furent suggérées qui auraient pu améliorer les conditions matérielles de Vikings : importer plus de fer et moins d’article de luxe ; utiliser les navires pour se rendre dans le Markland, afin de s’y procurer du bois et du fer ; fabriquer de nouveaux modèles de navires imités des embarcations Inuits (…). Mais ces innovations étaient susceptibles de menacer le pouvoir, le prestige (…) des chefs. (…) La structure sociale du Groenland créa donc un conflit entre les intérêts à court terme des détenteurs du pouvoir et les intérêts à long terme de l’ensemble de la société. Les chefs vikings finirent par voir disparaître tous leurs partisans. Le dernier privilège qu’ils purent s’attribuer fut celui d’être les derniers à mourir de faim. »

Cela montre bien que les questions de la croissance de la population et de l’empreinte de celle-ci sur l’environnement ne sont pas les seules abordées dans cet ouvrage. Les choix que les dirigeants peuvent opérer, et qui sont fortement contraints par la structure politique de la société, tiennent une place importante dans l’analyse de Jared Diamond. (…)

« Les sociétés traditionnelles
ont développé des moyens très efficaces
de contrôler leur démographie »

Il me semble également important de préciser que, même si le thème de la régulation de la population est un sujet sensible, et que cette solution est apparemment rejetée par M. Tanuro, c’est pourtant un point central dans l’organisation de nombreuses sociétés traditionnelles qui ont vécu pendant des milliers d’années en accord avec leur territoire et qui restent donc une référence en termes de durabilité. On pourra par exemple lire dans le livre de Sabine Rabourdin Les sociétés traditionnelles au secours des sociétés modernes (Delachaux et Niestlé, Paris 2005) : « La majorité des sociétés traditionnelles, sinon toutes, affichent des densités de population très basses comparées à celles des sociétés modernes. (…) Ces densités extrêmement basses (…) s’expliquent par une adaptation des populations aux ressources du milieu. (…) Contrairement à un préjugé persistant, les sociétés traditionnelles semblent avoir développé des moyens très efficaces de contrôler leur démographie. (…) Chez les aborigènes d’Australie, des systèmes complexes d’alliances matrimoniales (…) permettaient de manière subtile de disperser la population et d’éviter l’entassement en un même lieu. Les pratiques de limitation des naissances visaient à ne pas rompre l’équilibre existant entre les ressources et les besoins. La mise en place de ces mécanismes de régulation témoigne (…) d’un souci permanent des populations traditionnelles d’adapter, parfois de manière indirecte, leur démographie aux possibilités offertes par le milieu et aux contraintes écologiques. »

Il me semble essentiel de noter qu’en se concentrant sur les seules questions démographiques, M. Tanuro n’a pas pu, ou voulu, développer l’argument le plus intéressant de cet ouvrage, à savoir la mise en évidence de l’importance de la pollution culturelle.

En effet, dans cet ouvrage, Jared Diamond montre que les Vikings du Groenland se sont éteints non seulement du fait d’une densité de population trop importante et d’inégalités sociales trop marquées, mais aussi, et bien plus, du fait de leur attachement à leur culture européenne, qui n’était pas adaptée aux conditions de vie au Groenland. « La civilisation viking du Groenland était euro-centrique. (…) Cette imitation des modèles européens s’étendit jusqu’à des détails du quotidien (…). Les Groenlandais suivaient la mode vestimentaire européenne, même si celle-ci était moins appropriée au climat froid du Groenland que les parkas des Inuits. (…) Les Vikings du Groenland prirent de leur plein gré la décision de ne pas chasser le phoque annelé et de ne pas pêcher de poissons ni de baleines, à l’encontre des Inuits qu’ils avaient certainement vu faire. Les Vikings périrent de faim, entourés d’abondantes ressources de nourriture. » On peut lire encore : « Les Vikings qui débarquèrent au Groenland, comme tous les peuples colonisateurs à travers l’histoire, arrivèrent avec leur propre savoir, leurs valeurs culturelles et leur mode de vie spécifique fondé sur une expérience qui était celle de générations de Norvégiens. »

De même pour les Polynésiens, dont la culture était adaptée aux conditions de vie en Nouvelle-Guinée, mais pas à l’île de Pâques ou à Mangareva. (...)

Les dangers de l’uniformisation culturelle

Le fait de mettre en évidence que des sociétés traditionnelles se sont effondrées parce qu’elles ont voulu exporter leur culture et leur mode de vie sur des territoires différents des leurs est un argument qui, bien qu’assez intuitif, me semble très pertinent. Il permet de porter un regard différent sur les dangers de l’uniformisation culturelle issue de la mondialisation qu’on observe aujourd’hui.

De plus, cette réflexion fait écho aux propos de Sabine Rabourdin qui a étudié des sociétés traditionnelles. Elle met en évidence une distinction fondamentale au niveau de la perception du temps entre les peuples traditionnels et modernes. Elle écrit par exemple :

« Les sociétés traditionnelles ont la plupart du temps une conception cyclique du temps. (…) Dans cette conception, tout ce que nous infligeons aujourd’hui à l’environnement aura des conséquences que nous subirons plus tard, puisque nous ferons en quelque sorte partie des générations futures. En revanche, les sociétés modernes ont souvent une conception linéaire du temps. Ce que nous faisons à présent aura certes des conséquences dans le futur, mais nous n’y serons plus. Ce principe a soutenu la croyance au développement et au progrès qui a conduit à la civilisation moderne actuelle. Elle a également généré une confiance aveugle dans le futur : nos descendants sauront faire face, grâce aux progrès techniques et scientifiques, aux conséquences de nos activités actuelles. »

Ainsi nous avons des sociétés dont la perception temporelle est circulaire, évoluant sur un espace fixe, qui perdurent depuis plusieurs milliers d’années, et des sociétés dont le temps est linéaire se bâtissant sur un espace en perpétuelle extension et dont on perçoit après quelques siècle le caractère non-durable.

Il me semble donc qu’au moment où l’on cherche à apporter des solutions durables aux problèmes de notre société, les exemples décrits dans l’ouvrage de Jared Diamond permettent d’appréhender l’essence même d’une société durable ou non. Il nous démontre comment une société qui serait conçue sur une expansion spatiale (et temporelle) ne peut pas être durable.

Lui aussi de formation scientifique, Yann Kervennic, qui se définit comme « très à gauche, marxisant, écolo pur sucre (empreinte écologique personnelle moindre que celle requise pour un monde durable), ayant toujours essayé de mettre en accord [son] parcours personnel avec [ses] idées, en refusant par exemple d’aller dans l’industrie ou de mener des recherches pour Thalès », juge que la prise en compte des inégalités n’est pertinente que jusqu’à un certain point en matière d’écologie :

Il ne me semble pas qu’il [Jared Diamond] approuve la gabegie de nos pays industrialisés. Et c’est cela qu’il importe de condamner. Certes, ce sont bien les plus riches qui détruisent le plus intensivement la planète, mais les pauvres de notre espèce sont très nombreux et ont aussi une empreinte trop élevée. Et il n’y a aucune complaisance à avoir envers nous-mêmes. Prendre l’avion est aujourd’hui un acte qui a un impact désastreux, que l’on soit petit salarié ou grand patron. Il faut donc s’attaquer à ce comportement tous azimuts et non pas chercher des causes sociales ou démographiques pures.

Il déplore lui aussi l’intolérance manifestée par Daniel Tanuro à l’idée de régulation démographique :

(…) Ensuite, ce que refuse de voir l’auteur de cet article, c’est que l’explosion démographique est bien un désastre, tout d’abord pour les peuples concernés. J’ai de nombreux Malgaches dans ma famille. L’accroissement inédit de la population de l’île s’est accompagné d’un déboisement massif, pas seulement pour l’industrie du bois ou autres, mais en grande partie pour faire la cuisine. Or on sait que la terre, une fois déboisée, devient stérile. Cela veut dire que demain ces peuples mourront de faim, ce qui annulera la croissance démographique actuelle, mais avec quelles souffrances, et sans permettre à ceux qui resteront de retrouver les ressources d’antan. En fait, ce que refuse de voir l’auteur, c’est que croissance démographique et exploitation économique intensive ont toutes deux des impacts désastreux ; simplement ils sont différents. Mais au final, quand des millions d’Indiens et de Chinois deviendront des consommateurs, les deux problèmes s’additionneront et donneront raison à Diamond. Philosophiquement, ces problèmes sont d’ailleurs symétriques : l’être humain a toujours donné un sens à sa vie en enfantant le plus possible. Aujourd’hui, ce comportement n’a plus de sens. Dans les sociétés opulentes, il a été remplacé par une consommation à outrance. Dans les deux cas, il s’agit d’une fuite en avant irréfléchie.

Le dernier point qui me rend méfiant vis-à-vis de l’auteur de ce texte est que j’ai connu beaucoup de cathos de gauche qui avaient une barrière mentale les empêchant de même envisager l’idée d’une surpopulation (tu te multiplieras, etc.). Pourtant, une Terre à dix milliards de personnes est vraiment un problème, et la croissance infinie, qu’elle soit démographique ou économique, est un pur suicide. Je pense que la maxime de tout un chacun dans tous les domaines devrait être la qualité plutôt que la quantité (mieux consommer, avoir moins d’enfants mais mieux les nourrir et passer du temps avec chacun d’entre eux).

Enfin, Pierre-Alain Cotnoir, s’il désapprouve lui aussi la réduction des thèses de Jared Diamond à du néo-malthusianisme, pointe une autre critique à lui adresser :

La démonstration de Diamond parle de la convergence de cinq facteurs favorisant ou défavorisant le devenir des sociétés humaines : les changements climatiques, les transformations environnementales induites par l’activité humaine, les échanges ou les rivalités avec d’autres sociétés humaines, la capacité culturelle d’une société à s’adapter à ces changements.

Or, c’est plutôt avec ce dernier facteur que Jared Diamond nous montre les limites de sa propre pensée. Malgré une démonstration de l’importance de la capacité d’adaptation culturelle d’une société face à ses problèmes, Diamond ne remet pas en question les principaux traits de sa propre culture, en grande partie responsables de la déprédation actuelle. Il semble considérer normale la subordination du bien commun aux seuls profits d’actionnaires d’entreprises. Qui plus est, il donne le beau rôle à une multinationale, Chevron-Texaco, effectuant ce qui ne peut être qualifié autrement que comme un exercice de propagande en faveur de cette société pétrolière. Pourtant, Chevron-Texaco a été poursuivi en 2003 pour avoir effectué pendant près de 20 ans des déversements hautement toxiques en Amazonie équatorienne et avoir ainsi détruit et contaminé une partie importante de la forêt tropicale de l’Oriente. Sa vision idyllique de cette multinationale laisse pour le moins perplexe… Cette myopie s’appuie sur une vision des rapports humains où seules existent les libertés individuelles agissant dans un vaste marché permettant une autorégulation quasi magique.

En résumé, si Jared Diamond convient que nous vivons dans un monde où aucune société ne pourra échapper à l’effondrement résultant de l’une des douze situations qu’il décrit, il n’ose cependant pas remettre en question les dogmes prévalant dans sa propre société, qui concourent pourtant largement à l’éventuel écroulement de notre civilisation.

Daniel Tanuro, à qui nous avons transmis ces réactions, a rédigé la réponse qui suit :

Je remercie les lecteurs pour leurs commentaires. Je remercie aussi Le Monde diplomatique qui me donne l’occasion de répondre à ce courrier. Mon souhait est que la discussion permette de rapprocher les points de vue, ou au moins de les clarifier.

Il me semble essentiel de rappeler que mon analyse portait uniquement sur la vision du monde actuel proposée par Jared Diamond dans Effondrement. Je me suis attaché en particulier à sa conception des rapports Nord-Sud ainsi que des crises qui affectent les sociétés du Sud. L’article ne commente ni la théorie de l’effondrement environnemental des sociétés anciennes, ni les précédents ouvrages de Diamond (en particulier Guns, Germs and Steel qui est un livre intéressant).

A propos de la « vision du monde » de Diamond

M. Pierre-Alain Cotnoir note que Diamond démontre l’importance de la capacité d’adaptation culturelle d’une société qui doit faire face à des problèmes environnementaux, mais refuse de mettre en question sa propre culture, alors que celle-ci est en grande partie responsable des dégradations environnementales. Je souscris à cette remarque, mais ne vois pas en quoi elle contredit mon analyse. Je pense avoir montré que la grille de lecture démographique de Diamond a précisément pour effet de détourner l’attention des causes sociales de la crise écologique (notamment la subordination du bien commun aux intérêts des actionnaires et le formatage marchand des relations humaines, mentionnés par M. Cotnoir).

M. Bernard Thierry conteste que le point de vue de Diamond revienne à accuser le Sud et ses immigrants d’être les principaux responsables des problèmes environnementaux. Cette dénégation serait plus convaincante s’il se prononçait sur les citations d’Effondrement reproduites dans mon article. Diamond écrit noir sur blanc que les problèmes de la Californie sont tous dûs « dans une large mesure et en dernière instance » à l’accroissement démographique. Celui-ci étant le fait de l’immigration, il parle de la contribution de la Californie à la dégradation accrue de l’environnement mondial « en tant que résultat de l’immigration en provenance du tiers-monde ». Il généralise ensuite ce raisonnement à l’ensemble du Sud : « Le plus grand problème [environnemental] est la hausse de l’impact humain total en tant que résultat de l’augmentation des niveaux de vie du tiers-monde ». Ces « déductions logiques successives » ne sont pas « de mon cru », comme l’écrit M. Thierry, mais de Jared Diamond. Où est la responsabilité du Nord lorsque Diamond écrit que « les problèmes de tous ces pays à l’environnement dévasté, surpeuplés et distants sont devenus nos problèmes à cause de la mondialisation » (p. 517 (2)) ? Ma conclusion reste relativement sobre, et ne peut en tout cas pas être considérée comme un « procès d’intention » : « On ne peut nier que le développement du Sud pose une difficulté environnementale réelle, notamment sur le plan climatique, mais y insister sans évoquer les solutions possibles, en termes de transfert des technologies et de partage des richesses, revient tout simplement à désigner le Sud comme bouc émissaire ».

M. Habert observe que Diamond met parfois le doigt sur des facteurs sociaux qui interfèrent avec les difficultés écologiques. C’est exact, et j’aurais dû le mentionner : mon article s’en serait trouvé plus nuancé. Mais il le fait à sa manière, qui est particulière. Pour expliquer les degrés différents de dégradation de l’environnement à Saint-Domingue et en Haïti, Diamond écrit qu’il faut prendre en compte les différences sociales et politiques entre les deux pays, mais la première qu’il épingle est… la population (p. 339). Dans le cas du Rwanda, il mentionne la chute des cours du café et les politiques d’austérité de la Banque Mondiale comme un des éléments à prendre en compte dans l’analyse du génocide. Mais il le fait dans le cadre de sa hiérarchie subtile des facteurs déterminants de la crise environnementale, au sommet de laquelle il a placé la croissance démographique, de sorte qu’il revient inlassablement sur cet aspect, fondamental à ses yeux. J’en profite pour préciser que Diamond affiche son parti pris idéologique en faveur de la propriété privée des ressources naturelles. S’agissant de la protection des forêts en Europe à la fin du Moyen Age, par exemple, il s’appuie sur la très discutable théorie de la « tragédie des communs » de Garrett Hardin (qui veut qu’un bien commun soit inévitablement pillé et saccagé) pour présenter la suppression des droits coutumiers et l’appropriation violente des forêts par les hobereaux allemands, au XVIe siècle (Guerre des Paysans), comme une sage décision et un exemple à suivre dans la protection de l’environnement (p. 523).

M. Colin Sanchez me reproche d’établir un « parallèle entre Jared Diamond et Jean-Marie Le Pen ». Mon propos n’est pas d’insinuer que Diamond serait une taupe d’extrême droite, mais de souligner le manque d’esprit critique de nombreux commentateurs face aux dérapages de certaines personnalités qui semblent « au-dessus de tout soupçon ». Sur le fond, je suppose que M. Sanchez sera d’accord pour dire qu’il est inacceptable d’amalgamer les immigrés en provenance du tiers-monde à des espèces invasives d’insectes ou de champignons nuisibles. Libre à lui de ne pas me suivre plus loin mais, pour ma part, le fait que de tels propos émanent d’un scientifique renommé constitue une circonstance aggravante. La « honte » serait de ne pas les dénoncer, à mon avis.

Mme et M. Jonot [dans un courrier non reproduit ici] décrivent mon article comme une « entreprise massive de désinformation », œuvre d’un « orfèvre en malhonnêteté intellectuelle ». Ces accusations ne sont malheureusement guère étayées. Le côté passionné de cette lettre me donne le sentiment que des personnes qui ont apprécié les autres ouvrages de Diamond et ont été séduites par la thèse de l’écocide sont passées quelque peu à côté de la vision du monde développée dans Effondrement. Si c’est le cas, ces personnes feraient mieux de vérifier s’il n’y a pas un problème, avant de me jeter la pierre.

J’admets que la connexion intellectuelle entre un professeur membre du WWF et une certaine droite néolibérale est surprenante et dérangeante, mais je pense avoir démontré avec rigueur, citations à l’appui, qu’elle n’en est pas moins possible sur un certain nombre de points. Personne ne m’a reproché d’avoir inventé des citations, ou de les avoir sorties de leur contexte. Que faire, alors ? M. Yann Kervennic propose de se taire, l’essentiel étant selon lui que Diamond « n’approuve pas la gabegie de nos pays industrialisés » et attire l’attention sur « le désastre de l’explosion démographique ». Cette attitude me semble contradictoire avec l’esprit critique dont ce lecteur se réclame. Faire comme si le problème révélé par ces citations n’existait pas et n’avait pas à être débattu reviendrait à considérer que, vu l’urgence écologique, un homme de science pourrait dire à peu près n’importe quoi, pourvu qu’il tire la sonnette d’alarme. Cela me semble un peu risqué.

Plusieurs de mes contradicteurs font état de leur formation scientifique et j’ai toutes raisons de croire qu’ils sont bien au fait des défis environnementaux. Je m’interroge donc sur les mécanismes qui peuvent émousser leur sens critique. Jared Diamond a un talent de conteur et il brasse une masse de faits souvent captivants. Pour autant, Effondrement n’est pas un modèle de rigueur : la description du mécanisme du changement climatique est fausse (les gaz à effet de serre « n’absorbent » pas la lumière du soleil, au contraire ils la laissent passer !) (p. 493) ; la formule de l’impact humain sur l’environnement (l’impact = la population multipliée par le taux d’impact individuel, I = P x i) (p. 524) est abandonnée depuis 30 ans au profit d’une formule qui reste discutable, mais qui prend au moins en compte la richesse et les technologies d’une société (l’impact = la population multipliée par la richesse multipliée par la technologie, I = P x A x T (3)) ; l’affirmation fantaisiste que l’humanité est en passe d’utiliser la presque totalité du potentiel de conversion de l’énergie solaire par les plantes vertes, de sorte que les communautés végétales naturelles ne disposeront bientôt plus que d’une part infime du rayonnement (théorie du « plafond photosynthétique », p. 491 (4)), amalgame abusivement la part utilisée et la part influencée de la capacité photosynthétique globale. Bref. Je pourrais donner d’autres exemples montrant que Jared Diamond n’est pas aussi « rationnel et précis » que l’affirme M. Sanchez.

A propos de la théorie de l’écocide

Passons maintenant à la théorie de l’effondrement environnemental des sociétés, telle qu’elle est proposée par Jared Diamond. Je voudrais insister sur le fait que ce débat est de nature fondamentalement scientifique, tandis que celui relatif à la vision du monde est plutôt politique. Il arrive évidemment que l’idéologie s’invite dans la science (et la science dans la politique) mais les deux discussions peuvent être menées en partie séparément. Elles doivent en tout cas être menées différemment, même si les problématiques sont liées.

M. Cyril Di Meo estime sur son blog que « le long chapitre d’Effondrement sur le Groenland montre bien la dimension sociale et culturelle des évolutions et des effondrements ». J’aurais donc tort, selon lui, de considérer que Diamond « naturalise  » les problèmes écologiques et fait de la démographie la cause principale des effondrements de civilisations.

Ici, il y a effectivement un problème : d’une part Diamond, dans sa synthèse de ses travaux, mentionne explicitement la démographie comme le moteur des effondrements environnementaux (la citation sur les « trajectoires assez similaires des effondrements du passé », au début de mon article, ne laisse guère de doute à ce sujet) ; d’autre part, le cas des Vikings du Groenland, tel qu’il le décrit, ne cadre absolument pas avec cette synthèse. Il y a là une incohérence, mais elle est imputable à Diamond, pas à l’auteur de ces lignes.

M. Bernard Thierry résume ainsi le message d’Effondrement : « Par le passé des sociétés humaines ont probablement disparu parce qu’elles avaient détruit leur milieu naturel en exploitant ses ressources au-delà de ce qu’il pouvait supporter. Méditons leur sort pour ne pas répéter leurs erreurs. » Ce résumé me semble exact, à condition d’y inclure le rôle clé de la croissance démographique. L’ensemble constitue ce que Diamond appelle un « écocide ». Or, l’histoire du Groenland telle qu’il la reconstitue ne constitue pas un cas d’écocide, mais un exemple d’incapacité d’une société à s’adapter à un changement de conditions naturelles. Ce n’est pas la même chose.

Laissons donc le Groenland de côté et concentrons-nous sur les effondrements que Diamond impute à la destruction « anthropique » de l’environnement. Parmi ceux-ci, l’exemple de l’île de Pâques est décisif, car les conditions particulières de ce territoire donnent le maximum de force symbolique à la comparaison avec la situation actuelle (pas d’île de rechange pour les Pascuans, pas de planète de rechange pour nous).

La théorie de l’écocide élucide-t-elle l’énigme de l’île de Pâques ? Telle est la question. Il me semble très probable que les Polynésiens aient dégradé gravement leur environnement. Mais je doute qu’ils aient provoqué un effondrement au sens où l’entend Diamond : une population qui atteint 15 000 habitants environ, puis sombre dans la barbarie parce qu’elle excède trois ou quatre fois les possibilités de l’écosystème, et chute brutalement à 3 000.

Voici mon principal argument : il me semble impossible qu’une société néolithique qui ne connaissait pas la roue et n’élevait pas de bêtes de trait ait pu développer la productivité agricole au point de nourrir 15 000 êtres humains sur 165 km2, soit 90 habitants/km2. Selon la monumentale Histoire des agricultures du monde de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, une telle densité représenterait trois fois celles de la Grèce et de l’Italie antiques. Ainsi, l’agriculture pascuane se situerait presque au niveau de productivité du système agraire ultra-performant de l’Egypte pharaonique. Il me semble exclu que de tels résultats aient été atteints dans les conditions de l’île de Pâques, que Diamond décrit comme non-optimales.

Par ailleurs, d’un point de vue logique, il me paraît inconcevable que les habitants de l’île aient pu proliférer au point de dépasser durablement et de trois ou quatre fois les possibilités correspondant à leur écosystème et au développement de leur système productif. En effet, dès que des dégradations environnementales se seront manifestées, la productivité de l’écosystème aura diminué, de sorte que les régulations de population auront forcément opéré petit à petit (moins de grossesses, morts en couches, mortalité infantile accrue, etc.). Dans ces conditions, comment la population aurait-elle pu continuer à croître jusqu’à 15 000 personnes, pour s’effondrer ensuite à 3 000 ?

La théorie de l’écocide nous séduit parce qu’elle entre en résonance avec nos angoisses actuelles face aux catastrophes écologiques que notre mode de production et de consommation est en train de provoquer. Mais il convient de se demander si cette résonance spontanée ne risque pas de nous induire en erreur dans l’interprétation des événements historiques et, par contrecoup, dans la compréhension de la crise écologique contemporaine.

Selon l’anthropologue Benny Peiser (5), Effondrement maquille le génocide commis par les Blancs à l’île de Pâques en un soi-disant écocide commis par les Polynésiens eux-mêmes. Il va jusqu’à accuser Diamond de « révisionnisme environnemental ». Cette polémique doit être prise avec prudence, car Peiser est sceptique quant à la gravité de la crise écologique actuelle. Son message pourrait donc être biaisé. Il comporte cependant des arguments troublants.

Ceux-ci sont corroborés dans une certaine mesure par les récentes découvertes de Terry Hunt (6). Les travaux de Hunt sont spécialement intéressants parce que ce professeur à l’université d’Hawaï, spécialiste des sociétés anciennes du Pacifique, était un adepte de la théorie de l’écocide. Il y a quelques années, il entreprit sur l’île de Pâques une campagne de fouilles méthodiques visant à valider la démonstration de Diamond. Or, en conclusion, il avoua s’être trompé. Hunt considère aujourd’hui que la population de l’île n’a jamais dépassé 3 000 personnes et qu’il n’y a donc pas eu d’effondrement, au sens de Diamond. Il n’exclut pas pour autant une forme de crise écologique, mais la destruction totale des grands palmiers, selon lui, serait due à la prolifération des rats, pas à celle des humains.

Dans leur lettre, M. et Mme Jonot évoquent la célèbre recette du pâté de cheval et d’alouette. Je me permets de faire remarquer que le cheval, ici, n’est autre que Diamond. Ses qualités d’auteur donnent une diffusion maximale à ses thèses, et son statut de professeur d’université entoure celles-ci d’une aura scientifique. Les contestations de Benny Peiser et le revirement de Terry Hunt restent confinés à des publications spécialisées en langue anglaise. Elles ne touchent guère le grand public…

Destructions d’hier et d’aujourd’hui

Pour terminer, je voudrais donner brièvement mon opinion sur la comparaison entre les crises écologiques d’hier et d’aujourd’hui, car cette comparaison est au cœur du message d’Effondrement.

En tant qu’environnementaliste, je suis très conscient du fait que le monde va au-devant de graves catastrophes écologiques entraînant de très sérieuses conséquences sociales. Certains événements (guerre ou accident atomique) pourraient même, en effet, provoquer un effondrement de l’humanité et de la civilisation. Mais ce risque, selon moi, ne se place pas sous le signe de la continuité avec les sociétés du passé. Il se place au contraire sous le signe de la nouveauté radicale. Aucune société dans l’histoire n’a été guidée par la soif inextinguible de profit qui pousse les propriétaires de capitaux à accumuler toujours plus pour produire toujours plus et vendre toujours plus en créant toujours plus de besoins. Aucune société du passé n’a développé une technologie aussi terrible que le nucléaire. Cette situation est sans précédent et elle fait peser une menace sans précédent.

Ce ne sont donc pas « les problèmes des anciens Mayas, des Anasazis et des Pascuans qui se reproduisent dans le monde moderne  », comme l’écrit Diamond : ce sont les problèmes de la société capitaliste moderne qui deviennent de plus en plus aigus. Les « pénuries alimentaires, les famines, les guerres » d’aujourd’hui ne sont pas « dues au fait que trop de gens luttent pour trop peu de ressources » : elles sont dues au fait que les nantis s’approprient les ressources et se donnent les moyens militaires de continuer à les piller pour leur profit. « Les révolutions, les changements de régime violents, l’effondrement de l’autorité, le génocide, la mortalité infantile élevée » ne sont pas « des mesures de la pression environnementale et démographique » : ce sont des mesures de l’injustice, de l’oppression, de l’exploitation et de la barbarie montante, etc.

S’agissant du monde d’aujourd’hui, c’est peu dire qu’Effondrement détourne l’attention des questions sociales : il les dissout dans un discours atemporel qui nous incite à changer nos valeurs sans toucher aux structures socio-économiques. Comme si la gabegie productiviste et l’obsession de la croissance n’étaient pas enracinées dans ces structures. Comme si le sauvetage de l’environnement pouvait se faire sans changements profonds, notamment sans réhabilitation radicale de la propriété publique, du secteur public et de son action. Les bons points environnementaux que Diamond décerne à Chevron, groupe privé, et les mauvais points qu’il attribue à la Compagnie nationale indonésienne du pétrole (pp. 442-443), prennent ici tout leur sens, comme le note très justement M. Cotnoir…

La gravité de la crise environnementale et l’absence de riposte consistante de la part des gouvernements suscitent une inquiétude tout à fait justifiée. Celle-ci se développe alors que les utopies transformatrices paraissent renvoyées aux poubelles de l’Histoire. Un tel contexte est propice à une étrange combinaison de discours eschatologiques et de pragmatisme lobbyiste à la petite semaine, dans le cadre d’un marché qui semble relever des lois naturelles. Cette voie — compatible avec un événement comme le Grenelle français — ne permettra pas d’éviter de très sérieux problèmes environnementaux. J’espère que mon article si contesté contribuera au débat sur une alternative bien nécessaire. Je suis prêt à concéder que son titre était provocateur. Mais, pour le reste, j’estime ne pas devoir changer grand chose à mon analyse des thèses clés de M. Diamond dans Collapse.

(1) Jared Diamond, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, Paris, 2006. Edition originale : Collapse. How Societies Choose to Fail or Succeed, Penguin Books, Londres, 2005.

(2) Les numéros de page renvoient à l’édition originale d’Effondrement en langue anglaise.

(3) Sur la genèse de la formule I =P x A x T, lire Marian R. Chertow, « The IPAT Equation and its Variants. Changing Views of Technology and Environmental Impact », Journal of Industrial Ecology, MIT Press 2001, Vol 4, n° 4. Voir aussi la critique de la formule I = P x i par Barry Commoner, dans The Closing Circle (trad. française : L’encerclement. Problèmes de survie en milieu terrestre, Seuil, Paris, 1972).

(4) Sur la théorie du « plafond photosynthétique », lire Daniel Tanuro, « Le plafond photosynthétique n’est pas près de nous tomber sur la tête » (à paraître dans Ecologie et politique).

(5) La critique d’Effondrement par Benny Peiser est parue dans Energy and environment (PDF) : http://www.staff.livjm.ac.uk/spsbpe...

(6) Les travaux de Terry Hunt ont fait l’objet d’une publication dans American Scientist : http://www.americanscientist.org/te...

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