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Lettre du Kurdistan

Halabja, vingt ans après…

par Olivier Piot, 20 mars 2008

Un homme étendu, masqué par l’étoffe salie et emmêlée de ses habits. Un corps figé frappé par les gaz un certain 16 mars 1988, recroquevillé sur la silhouette inerte d’un enfant, blotti en vain contre lui. Des semaines avant la célébration du bombardement de la ville kurde de Halabja, l’affiche en noir et blanc a été placardée dans toutes les grandes villes du nord de l’Irak. Une fois encore, le Kurdistan irakien s’apprête à commémorer la mémoire des milliers de victimes fauchées par le bombardement chimique déclenché voilà vingt ans par l’armée de Saddam Hussein.

Trois jours avant la commémoration, Kurdistan Mokriyani, députée du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) dirigé par M. Massoud Barzani, président du Kurdistan d’Irak, nous reçoit dans un bureau du Parlement d’Erbil, la capitale de la région autonome. « Halabja, c’est notre Hiroshima, le grand drame qui soude la conscience nationale du peuple kurde. » Pourtant, la polémique persiste : depuis la création du Parlement de la Région autonome du Kurdistan (1992) et la chute de Saddam Hussein 2003), les autorités kurdes ont-elles suffisamment aidé la population d’Halabja ? « On n’en fait jamais assez, se défend la députée, mais de nombreuses commissions se sont réunies et nous avons déjà beaucoup soutenu les familles des victimes. »

A moins de cent kilomètres au sud de Soulimanya, le fief de M. Jalal Talabani, le chef de file de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) et président de l’Irak, la ville de Halabja n’a pourtant rien d’une « priorité nationale ». Ni même d’une commune particulièrement choyée. Certes, le souk y a retrouvé de son animation d’antan. Quelques axes routiers sont bien en cours de rénovation. Ici ou là, des constructions de logements sortent de terre, tout comme la silhouette grise et massive de ce bâtiment flambant neuf dédié au drame de 1988. Mais pour le reste, les habitants revenus vivre ici dès 1991 ont dû apprendre la patience. Si ce n’est la résignation. De ruelles défoncées en ruines béantes, bon nombre de maisons et de quartiers restent détruits. Et aux alentours, les terres contaminées sont toujours frappées de stérilité.

Dans son modeste bureau du centre ville, entouré d’une poignée de survivants de la catastrophe, le président de l’Association des victimes chimiques de Halabja (HCVS), M. Aras Abid Akram est intraitable. « Les aides ? Sur une population de 54 000 habitants, 1 400 familles seulement touchent une retraite mensuelle de 300 000 dinars (250 dollars) ; un budget total de 18 millions de dinars (15 000 dollars) pour chacun des 500 logements à construire, dont près de 300 sont achevés. Concrètement, cela représente moins de 10 % de nos besoins matériels. Et encore, je passe sous silence les problèmes de santé publique qui perdurent. »

Insuffisances respiratoires, infections nasales et auditives, pathologies des yeux et de la peau, stérilité fréquente chez les femmes : les gaz (sarin, moutarde, VX, cyanure, etc.) utilisés lors du bombardement de 1988 ont durablement frappé les familles de Halabja. Si officiellement 5 000 personnes sont mortes le 16 mars 1988, des dizaines de milliers d’autres ont été contaminées ou blessées. Combien sont décédées depuis ? « Nul ne le saura jamais, commente Ako Seyd Abdulla, directeur de la santé du district dont dépend Halabja. Entre 1988 et 1991, beaucoup de victimes ont été soignées en Iran. Ici, nous découvrons chaque année de nouveaux cas. » Soucieux de précision, le médecin ouvre un gros classeur. Chaque patient suivi a une fiche méticuleusement remplie. Au cours de la seule année 2006, dix-huit ans après le drame, 220 nouveaux cas ont été identifiés…

16 mars 2008, début de matinée : les premiers dignitaires venus d’Erbil, de Soulimanya ou de Bagdad arrivent en 4×4. Des discours doivent être prononcés dans une salle municipale de Halabja. A l’extérieur du bâtiment, des centaines d’habitants attendent. « Lisez le journal indépendant Le Patriote, me chuchote Sabah, un jeune de 20 ans. Plus de la moitié des logements neufs ont déjà été attribués par piston. Honte à eux ! » Pas un seul haut-parleur n’a été prévu pour suivre de l’extérieur les déclarations des officiels. En revanche, les forces de sécurité sont bien présentes. Chacun se souvient ici des émeutes lors de la cérémonie de 2006. Exaspérés par la passivité des autorités, des habitants avaient détruit le monument dédié aux martyrs de Halabja.

11 h 30, les délégations des formations politiques membres du Parlement kurde arrivent au cimetière. Peshmergas du PDK, responsables de l’UPK, cadres du Parti socialiste… Les gerbes sont nombreuses. Dès le lever du jour, des familles les ont devancés dans ce lieu de mémoire. Au-delà des deux fosses communes symbolisées par des plaques et des socles de marbre, un espace ouvert jalonné d’environ mille pierres tombales a été aménagé, de part et d’autre de la statue blanche d’une femme, les mains jointes, invoquant le ciel. Le drapeau du Kurdistan a été hissé à l’aube. M. Aras Abid Akram est venu tôt en personne pour s’assurer que la bannière nationale irakienne ne flottera pas à ses côtés. Dans l’assistance, certains montrent des photos de parents perdus. Aucune larme. Pas une mère éplorée. Juste des visages dignes et des regards de colère rentrée.

Dans une ruelle en contrebas du cimetière, loin des dignitaires et des cohortes de soldats postés, certaines langues osent se délier. Une rumeur égrène les témoignages : les Américains auraient donné une enveloppe conséquente pour Halabja, mais l’argent serait resté bloqué à Erbil… « Là-dessus comme sur le reste, ils n’ont rien fait ! Ou alors juste pour les sympathisants de leurs partis », fulmine Ferhat, 62 ans, propriétaire d’une maison soufflée par une bombe au napalm. « Regardez ces décombres, on ne m’a toujours rien donné pour reconstruire. » « C’est sûr, la prochaine fois, je ne vote pas, même pas pour les islamistes ! », surenchérit un homme à ses côtés. « Tu exagères, eux au moins ils ont fait des choses », lui rétorque vivement Ferhat.

Fief des partis islamistes kurdes depuis les années 1960, Halabja reste aujourd’hui dominé par l’influence des mouvements issus de cette tradition de résistance religieuse et armée à Saddam Hussein. Lors des élections municipales de 2000, une coalition du parti de l’Unité islamique du Kurdistan (KIU) (représenté par 9 des 111 députés du Parlement d’Erbil et deux ministres du gouvernement), et de l’IMK (Mouvement islamique du Kurdistan), décroche la mairie et monopolise les dix postes du Conseil de la ville. Leurs responsables mènent alors un front de critiques axé sur l’« injustice sociale », la « corruption du pouvoir » et, bien sûr, le peu d’aide à Halabja.

« En 2005, notre maire est même allé jusqu’à démissionner pour protester », explique Hadji Serdar, responsable local de l’IMK. Mais les émeutes de 2006 ont visiblement changé la donne. Des lignes budgétaires ont été débloquées dans l’urgence par Erbil et, sous la pression du PDK et de l’UPK, dont un représentant a repris le poste de maire de Halabja, les partis islamiques ont subitement décidé de s’autocensurer. « En brandissant la menace terroriste d’Al-Qaida, Barzani et les Américains nous surveillent de près, concède discrètement un militant du KIU. Il y va de notre survie en tant que formation politique. » Les discours critiques se sont donc tus à Halabja. A moins que les habitants, las des promesses et des consensus hypocrites, ne finissent par se passer de leurs responsables politiques — y compris islamistes — pour faire de nouveau éclater leur colère.

Olivier Piot

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