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Où est passé le Birobidjan ?

mercredi 26 mars 2008, par Jean-Marie Chauvier

A part quelques initiés, tout le monde a ignoré, et ignore toujours, qu’il existe une « république autonome juive », installée il est vrai sur un territoire inhabité de l’URSS. En 1928 (donc vingt ans avant la création d’Israël), sur proposition du président Mikhaïl Kalinine, Staline décide de créer à 8 400 kilomètres de Moscou, au Birobidjan, région perdue, marécageuse et désertique de l’Extrême-Orient sibérien, près de la frontière avec la Chine, une « entité nationale juive », avec le statut de terre d’accueil pour les Juifs d’URSS. En 1934, le Birobidjan reçoit son statut officiel de région autonome juive. En 1937, on y compte 37 000 Juifs.

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La Russie, Moscou et... le Birobidjan

La comparaison avec Israël serait évidemment excessive : le Birobidjan n’est pas un « Etat juif », mais une « autonomie » plus ou moins relative selon les époques, où la population juive et la langue officielle yiddish — largement enseignée jusqu’en 1948 — sont peu à peu devenues quasiment fictives. Après l’implosion de l’URSS en 1991, un grand nombre de ses habitants a émigré en Israël, en Europe ou aux Etats-Unis. Aujourd’hui, la population serait d’environ 5 800 personnes d’origine ou de religion juive — sur un total de 200 000 — et un petit mouvement de retour semble s’esquisser (environ 150 personnes depuis ces dernières années).

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Cérémonie pour le 70e anniversaire du Birobidjan (photo officielle).

La Région (ex-république) autonome juive du Birobidjan, ainsi qu’on l’appelait jusqu’en 1996, était l’un des quatre-vingt neuf « sujets » de la Fédération de Russie, formée après la dislocation de l’URSS. Elle devait être intégrée le 1er mars 2008 à la région de Khabarovsk. Ce regroupement fait partie d’une réforme en cours, dont la caractéristique est de dissoudre des régions et districts de petites minorités ethniques dans des ensembles administratifs régionaux, ou encore de regrouper les villes de Moscou et Saint-Pétersbourg avec leurs régions environnantes de Moscou et Leningrad (l’ancien nom de la ville est resté pour la région). Cette réforme se fait au nom de la « rationalité » économique et administrative. A l’automne 2007, il n’y avait déjà plus que quatre-vingt cinq « sujets » (au lieu de quatre-vingt neuf).

Le Birobidjan avait été créé après des tentatives infructueuses en vue d’établir un territoire juif dans d’autres régions, notamment la Crimée (Ukraine) où des communes agricoles juives s’étaient formées, dont certaines ont d’ailleurs subsisté jusqu’au génocide nazi. Mais, dans ces régions, la création d’une république juive rencontrait de fortes oppositions locales. Au point que le projet criméen, relancé après 1945 et encouragé par les Juifs américains, fut l’un des prétextes de la répression antisémite déclenchée par Staline en 1948 et qui dura jusqu’à sa mort en 1953.

A écouter : une valse composée pour les 65 ans du Birobidjan.
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La création d’un territoire juif en URSS, dont l’idée remonte à 1917, a souvent étonné : elle apparaît comme une version soviétique du « sionisme », alors que celui-ci y était condamné. Il n’en est rien : le projet sioniste visait la terre historique de Palestine, alors qu’en URSS la politique officielle consistait à former des territoires à titulaires ethniques : il en fut de même pour les Allemands de la Volga, les Tatars de Crimée ou de Kazan, les Abkhazes et les Ossètes de Géorgie installés en « autonomies » sur la terre de leurs ancêtres. D’autres minorités sans territoire le sont restées : les Grecs par exemple, ou les Coréens.

La « curiosité » du Birobidjan est qu’il a été installé dans une région d’Extrême-Orient où ne vivaient pas de Juifs auparavant. S’il s’agissait, pour Staline, après l’émancipation des Juifs par la révolution bolchevique, de créer une république juive de nature à satisfaire l’aspiration nationale de certains d’entre eux [1], d’autres observateurs privilégient la volonté de les éloigner et d’en profiter pour peupler une région stratégique, aux frontières de la Mongolie et, au-delà, de la Chine. Cette opération s’explique aussi par le contexte des années 1920-1935, favorable à un certain fédéralisme et au développement des cultures nationales, avant que Staline n’impose centralisme et russification — ce qui n’a pas empêché l’URSS de conserver sa diversité linguistique.

Notes

[1] C’était, par exemple, une des revendications du parti juif de gauche Poale Sion Smole.

* Journaliste, Bruxelles.

8 commentaires sur « Où est passé le Birobidjan ? »

  • permalien Alain Decaux :
    26 mars @17h12   »

    Hitler n’avait-il pas pensé à Madagascar dans un premier temps pour les Juifs ?

  • permalien Samia Mokhtari :
    26 mars @19h29   « »

    Bonjour, Que voulez-vous dire par "à titulaire ethnique" ? Merci

  • permalien David Avalo :
    28 mars @19h24   « »

    J’allais justement poser la meme question, c’est quoi titulaire ethnique ? Je crois plus au moins comprendre, mais, je veux confirmer.

  • permalien m.tweedledum :
    30 mars @20h23   « »

    Yes Hitler and others briefly considered Madagascar as a solution to die Judenfrage. That was before they settled on Palestine and joined forces with the Zionists to send Germany’s and later all Europe’s Jews there. Hitler was a Zionist, the Nazis actively promoted Zionism, and they resorted to the Final Solution only when Zionism proved infeasible for their purporses. See Francis R. Nicosia, The Third Reich and the Palestine Question.

  • permalien Jean-Marie Chauvier :
    31 mars @10h57   « »
    A propos des ethnies titulaires

    Chaque entité de l’URSS- république fédérée, république autonome, région autonome ou "arrondissement national" - avait une ethnie titulaire (autochtone et éventuellement, mais pas toujours, majoritaire) d’où découlait en principe la langue officielle locale. C’était surtout le cas des quinze républiques fédérées. Les ethnies non titulaires étaient traitées comme minorités. Et parfois opprimées. Les Kurdes, par exemple, étaient bien traités en Arménie mais pas en Azerbaidjan.

    Dans la réalité, les situations variaient d’une république et d’une région à l’autre. Les 15 républiques fédérées (devenues 15 états indépendants après la fin de l’URSS) disposaient d’une large autonomie culturelle selon les cas. Les autres républiques et régions autonomes vivaient des “autonomies” réduites ou fictives.

  • permalien Adrien Mathieu-Hurtiger :
    31 mars @11h20   « »

    La solution de Madagascar a d’abord été envisagé conjointement par la France et la Pologne dès 1937. Le projet émanerait du Comité pour la Défense des droits des Israélites en Europe Centrale et Orienta. Il a été présenté à M. Moutet, ministre français des colonies, et envisagé favorablement par ce dernier, qui s’inquiétait principalement du financement de l’opération et de l’influence des populations juives-polonaises sur le marché de l’emploi à Madagascar. En outre, cette idée d’émigration massive en Afrique n’est pas neuve. Dans un contexte fort différent, Théodor Herzl, en 1903, avait présenté un projet d’installation provisoire en Ouganda.

  • permalien Dominique Vidal :
    31 mars @12h56   « »
    Madagascar, projet ou euphémisme ?

    La « solution malgache » évoquée ici mérite un commentaire.

    De nombreux dirigeants nazis ont en effet évoqué, en 1939-1940, un possible « transfert » de plusieurs millions de Juifs européens à Madagascar. Cette opération, il faut le préciser, était conçue d’emblée comme meurtrière : ses organisateurs comptaient sur le climat malgache pour décimer les immigrants...

    Encore fallait-il pour la réaliser, outre l’accord de Vichy, que la résistance de la Grande-Bretagne et par conséquent sa suprématie maritime soient brisées. Or Londres tint bon, mettant fin au rêve d’un Empire colonial allemand en Afrique, Madagascar compris.

    Mais, surtout, la plupart des historiens se demandent désormais si Hitler a jamais pris au sérieux ce projet, comme, plus tard, celui de « Réserve juive » en Pologne, puis en Sibérie. Ces formules ne recouvraient-elles pas en fait un euphémisme de la « solution finale » bientôt mise en œuvre par les Einsatzgruppen en Union soviétique, et qui serait « industrialisée », à partir de 1942, dans les centres d’extermination ?

    Encore un mot sur l’étrange formule de M. Tweedledum selon laquelle Hitler aurait été « sioniste ». Entre leur prise du pouvoir en 1933 et le déclenchement de la seconde guerre mondiale en 1939, les nazis ont en effet donné la priorité à l’émigration des Juifs allemands, puis autrichiens. C’est dans cet esprit qu’ils ont signé un accord, dit « Haavara », avec l’Organisation sioniste mondiale, afin de favoriser les départs vers la Palestine, avec le transfert sur place de biens juifs sous forme d’exportation de produits allemands à raison de 50 000 Reichsmark par émigrant.

    Mais cette perspective s’évanouit avec la guerre, qui vit la « politique juive » du IIIe Reich passer progressivement - dans un processus de radicalisation inséparable de la logique d’un conflit mondial, avec les victoires initiales de Berlin, puis ses défaites - de l’émigration à la ghettoïsation et à l’extermination.

  • permalien Odilon :
    31 mars @23h46   «
    l’île aux enfants

    Merci pour cet article fort instructif !!! Et dire que j’ai mis presque trente ans à découvrir de tels informations... La frénésie de l’homme moderne à vouloir faire coïncider à tout prix un territoire un peuple, une langue et une confession m’épate ! Alors quand cela c’est fait en plein contexte de planification stalinien à l’autre bout du monde, c’est du pur délire ! Allez je me réécoute cette valse anniversaire si furieusement sérieuse !

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